AVANCER LES YEUX OUVERTS VERS CE QUI VIENT

Avec ce tableau de MOSS, mon ami, le peintre ex taulard et ambassadeur talentueux des arts singuliers, je vous souhaite à toutes et à tous une excellente année 2012.

Avant de développer cette note du Nouvel An, quelques mots sur ce blog. Quand une note est publiée vous êtes maintenant depuis quatre mois plus de mille quotidiennement à venir la lire. Naturellement il y a des pointes comme ce fut le cas dernièrement avec la vidéo du franco-grec Dimitri qui a été visionnée par 50 000 personnes. Votre fidélité m’engage et je vais essayer de publier une note par semaine. Je vous invite aussi à plus utiliser les commentaires et un peu moins des mails directs, pour lesquels je n’ai pas toujours le temps de répondre directement. N’hésitez pas à utiliser les commentaires comme lieu public de discussion. Par ailleurs dans les messages reçus j’ai deux avis contradictoires sur la longueur de mes notes : un petit nombre souhaitent des notes beaucoup plus brèves et le plus grand nombre au contraire me disent tenir aux argumentations élaborées sur lesquelles ils disent s’appuyer. Je décevrais les premiers en leur disant que je vais rester fidèle aux notes un peu longues. Pour les premiers je vais essayer de perfectionner l’architecture du blog pour mettre en évidence des idées ou informations saillantes. Puis ayant pris goût à la vidéo, je vais continuer à en user. Pour beaucoup d’entre nous le blog de Jean-Luc Mélenchon nous sert de nourriture régulière et mes remarques viennent souvent en complément. Par ailleurs des blogs comme celui du PG 34, ou du PG 30 ou du PG 12 (comme dans d’autres régions) jouent le rôle d’un véritable média alternatif aux médias dominant en soulignant des évènements ou des analyses étouffées par la médiacratie. Dans l’attente de vos réactions, voici mes réflexions du jour.

Après le bilan de l’année 2011 (ma précédente note du 19 décembre), marquée par des bouleversements majeurs (économiques et financiers, sociaux, écologiques, géopolitiques, européens…), qui ont surpris ceux qui préfèrent se rassurer en niant le réel et en refusant la prise en compte des lignes de forces et des fractures qui zèbrent le monde, nous devons avancer les yeux ouverts vers ce qui vient.

Crise financière : des pas de plus vers l’abîme.
La faillite financière dans la zone euro est inéluctable et plus personne ne croît aux rafistolages des « sommets de la dernière chance » répétitifs et inefficaces. Ainsi le dernier sommet du 9 décembre débouche-t-il sur un imbroglio à la fois technique, juridique et politique : comment mettre en œuvre par un nouveau traité un mécanisme contraignant de discipline budgétaire, tout en se dispensant de consulter les peuples dont ils craignent la réponse ? A la veille de Noël sont apparus des éléments intéressants :

D’abord, de grands groupes industriels européens commencent à prendre des dispositions protectrices pour faire face à un éventuel éclatement de la zone Euro.
Commencent par exemple à se négocier des assurances pour couvrir en dollars les actifs libellés en Euros, au cas où on revienne à des monnaies européennes nationales ; les capitalistes s’efforcent de se protéger contre un éclatement de l’Euro. Qu’importe que les salariés, retraités et chômeurs n’aient eux aucun moyen de se protéger. Le marché de la dette publique est toujours aussi vigoureux et spéculatif. Ne nous parviennent que les échos assourdis des négociations en cours de la décote de la dette grecque ; les fonds spéculatifs privés y participent es qualité et obtiennent des garanties extraordinaires : par exemple des contrats plus en droit grec mais en droit britannique qui offrent aux droits des créanciers de bien meilleures garanties. On voit même arriver de nouveaux prédateurs spéculatifs qui rachètent à très vil prix des titres de dette grecque et exigent à la table des négociations de fortes garanties et l’assurance ainsi de gros profits à la sortie. L’accord d’octobre sur la dette grecque (souvenez vous : « on a sauvé la Grèce ! On a sauvé l’Euro ! ») ne sert en fait qu’à garantir les profits des spéculateurs, avec la bénédiction du FMI, de la Commission, de la BCE et du gouvernement de Papadamos (Pasok, Droite, Extrême droite). Cela nous montre bien que la seule solution est l’annulation pure et simple de la dette illégitime ; bref que les créanciers payent et pas le peuple grec qui n’en peut mais.

Ensuite, la marche à la récession :
la grande majorité des analystes reconnaissent désormais les effets pro-cycliques désastreux des politiques d’austérité organisées conjointement dans tous les pays européens. Même ceux qui ont préconisé ces politiques ; ainsi Madame Laguarde (Christine The Guard of capitalism, comme la nomme un courrier d’une de mes anciennes étudiantes) s’inquiète des effets récessifs de politiques simultanées d’austérité dans la zone Euro…. politiques qu’elle avait pourtant expressément préconisé au dernier sommet du G20 ! Mais il ne suffit pas de dire il faut « aussi » de la croissance pour que cela règle quoi que ce soit…. Les dernières données économiques françaises de décembre confirment cette marche inexorable à la récession, car tombent en
panne les quatre moteurs de l’activité économique :

1) Le moteur de la consommation des ménages (la plus grosse partie de la demande interne, autour de 60 à 70%, et la plus stable généralement) : décélération des achats y compris à Noël et montée extra-normale du taux d’épargne des ménages (17% du revenu disponible, ce qui est un record), traduisant une crainte de l’avenir. Consommation également marquée par une forte inégalité entre les ménages, puisque le nombre de pauvres et de chômeurs de longue durée vient de faire un bond.

2) le moteur de l’investissement des entreprises en équipements productifs : déjà la fin du trimestre se traduit par une baisse massive des commandes en biens d’équipement industriel mais les conjoncturistes s’attendent à une baisse nette de tous les investissements des entreprises d’environ 15% en 2011, ce qui là aussi serait un record !

3) Quant aux dépenses publiques (le troisième grand moteur de la demande dans les économies développées) inutile de vous dire que les coupes drastiques programmées dans notre pays commencent à faire sentir leurs effets. D’autant qu’outre les plans de rigueur de l’Etat central, le gouvernement veut, en abaissant sa contribution aux collectivités locales et en ayant réformé la fiscalité locale, contraindre celles-ci à réduire leur investissements. Or 77% des investissements publics sont le fait des collectivités locales ! Bref pour la première fois est systématisée la pratique d’une politique pro-cyclique en période de récession (« pro-cyclique » c’est-à-dire une politique qui va dans le sens du cycle descendant de l’économie au lieu de lui résister). Lors des récessions les plus récentes en 1993 ou en 2003 (pour ne pas parler des précédentes où c’était admis plus facilement) les pouvoirs publics, même les plus libéraux, avaient laissé filer les dépenses publiques, au risque de contrevenir au sacro saint 3%, pour servir d’amortisseur à la crise et contenir la montée du chômage. Désormais tout cela est jeté aux orties et quand l’activité se ralentit et que le chômage augmente, eh bien on redouble de pression sur le frein et on réduit encore l’activité… ce qui ne manque pas de rendre plus encore catastrophique la situation économique du pays.

4) Reste le 4eme moteur, la demande externe, soit les exportations vers les autres économies. C’est ce qui a fait le « secret » du modèle allemand : réduire les coûts salariaux internes notamment en faisant payer la protection sociale par les consommateurs via la TVA sociale et tout axer sur la compétitivité sur les marchés externes en majorité européens. Cela n’a été possible que parce que dans les autres pays européens la demande augmentait plus vite qu’en Allemagne, ce qui a été le cas de 2000 à 2008. Mais cela est fini et la récession à la fois subie et amplifiée par les politiques d’austérité frappe toute l’économie européenne, d’où la panne des exportations. Bref tout indique que nous allons avoir une hausse massive du chômage officiel comme déguisée en 2012 et qu’il faut s’attendre au pire.

Le beau cadeau de Noël !
Enfin le comble de cette veille des Fêtes fut cette décision de la BCE de débloquer prés de 500 milliards d’Euros de lignes de crédit aux banques européennes. Je l’avais noté dans mes notes précédentes du mois de décembre : nous nous orientions vers un « crédit crunch », un tarissement brutal du crédit, de tout le crédit et pas seulement celui des Etats, le crédit vers les ménages et surtout vers les entreprises (qui en ont eu toujours un grand besoin) étaient menacés. La cause en est connue : les banques ont privilégié leurs interventions sur les marchés financiers, tant comme débiteur que comme créancier, plutôt qu’auprès du réseau bancaire traditionnel. Leur sensibilité à la crise financière a déséquilibré leurs bilans, d’autant que ces mêmes banques accumulaient des titres de dettes publiques grecques, portugaises, italiennes ou espagnoles, titres éminemment dangereux et risqués pour qui cherche un profit rapide et sûr. Et dés la mi-décembre les notes issues des services économiques des grandes banques françaises annonçaient le risque d’un « grave incident de crédit ». Plusieurs signes identiques se sont manifestés dans toute la zone euro. Notamment les banques se font de moins en moins confiance entre elles et le marché interbancaire s’assèche.

Nous risquions d’avoir la conjonction de la crise de la dette des Etats et d’une crise majeure du crédit privé (d’une ampleur au moins égale à celle de l’automne 2008 qui avait suivi la faillite de Lehman Brothers, ce qui avait entraîné la récession du premier semestre 2009). Devant cette conjonction catastrophique (puisque les Etats n’auraient pas pu faire le même plan de relance qu’en 2009), la BCE s’est décidée de faire un cadeau de Noël aux banques en augmentant sa capacité de création monétaire de 500 milliards d’Euros de crédits à un taux proche de zéro. En soi une telle contribution n’est pas condamnable : que la BCE joue son rôle de prêteur en dernier ressort est logique et nécessaire dans toute économie monétaire quelque soit son organisation par ailleurs. Notons d’abord que lorsque l’on a suggéré (comme le fait depuis un an Jean-Luc Mélenchon) que la BCE ouvre le même crédit au même taux aux Etats endettés en rachetant massivement leurs dettes, que n’a-t-on entendu : « Vous n’y pensez pas ! Créer d’un coup une augmentation de 500 milliards de la masse monétaire aura un effet inflationniste catastrophique ! Et cela créera parmi les gouvernements concernés un comportement laxiste (nos économistes distingués appellent çà un « aléa moral ») qui aggravera la dette ». Et voilà que créer 500 milliards d’Euros supplémentaires au profit des banques n’a aucun effet inflationniste ! Quel aveu ! Car chacun sait qu’on n’est pas en situation de risque inflationniste mais bien de récession et de risque déflationniste. Bref vérité pour les banques mais mensonge pour les Etats !

Bon maintenant que vont faire les banques de ces 500 milliards ? Des facilités de crédit aux entreprises et aux PME pour qu’elles réalisent les investissements programmés actuellement bloqués ? Des facilités de crédit aux ménages qui achètent un bien d’équipement ou un logement ? Des facilités de crédit aux communes ou départements ou régions qui ont programmé écoles, collèges et lycées ? Et bien NON ! La lecture attentive de la presse économique, des blogs et notes bancaires de cette période de fêtes nous apprend que les banques n’envisagent en rien de financer prioritairement l’économie réelle ! A peine le crédit central fut-il consenti, les banques se sont précipitées pour acheter des titres de dettes italiennes et espagnoles. Pourquoi ? Et bien si on vous prête à taux zéro et que vous pouvez utiliser cet argent immédiatement en achetant des titres au taux d’au moins 6%, qui est le gagnant à votre avis ? Bref la BCE, en interdisant d’un côté le financement des Etats et en autorisant de l’autre celui des banques, vient de relancer de manière prodigieuse la spéculation sur les dettes publiques européennes qui sert de carcan à l’imposition de politiques d’austérité. On n’en attendait pas moins de son nouveau directeur, Monsieur Draghi, ancien responsable Europe de Goldman Sachs et conseiller du gouvernement conservateur grec de Caramanlis qui a si bien camouflé les comptes grecs pour le plus grand bien des spéculateurs et pour le plus grand malheur du peuple grec.

Donc l’intervention de la BCE devrait se faire dans le cadre d’un service public bancaire entièrement axé sur le financement de l’économie réelle : cela suppose d’abord la main mise sur les profits fabuleux des banques. Ainsi nous venons d’apprendre les résultats des banques pour 2011 : BNP PARIBAS a un résultat net de 7,8 milliard d’€uros ; la SOCIETE GENERALE a un résultat net de 3,9 milliard d’€uros et le CMS-CIC a un résultat net de 2,3 milliard d’€uros ! Et plus encore si de surcroît on saisit l’immense majorité des salaires de leurs dirigeants en ne leur laissant que 20 fois le Smic, ce qui devrait suffire, n’est ce pas. Il y a de la marge ; jugez vous-même : Le patron de la SOCIETE GENERALE a perçu : salaire fixe 850 000 € + salaire variable 4 070 000 ; Le patron de BNP PARIBAS a perçu : salaire fixe 950 000 € + salaire variable 5 248 000 € ; Le patron du CREDIT AGRICOLE a perçu : salaire fixe 750 000 € + salaire variable 916 000 € ; et le patron de BFCE a perçu : salaire fixe 550 000 € + salaire variable 1 056 000 € ! Cela est d’autant plus scandaleux que le budget 2012 qui vient d’être voté impose toute une série de mesures qui vont signifier une baisse du pouvoir d’achat des classes populaires ne serait-ce que par le relèvement à 7% de la TVA réduite. Cette fin d’année confirme bien l’axe des politiques suivies : des cadeaux pour les banques et des coups pour les peuples !

Tout cela, qui mène au chaos économique et social, implique la construction collective d’une voie nouvelle qui passe par l’irruption d’une alternative radicale dans le champ politique.

Sarkozy et sa cohérence.
Au moment où j’écris ces lignes je ne sais pas ce que sera le contenu des vœux présidentiels, mais au vu de ce qui se dessine Nicolas Sarkozy a décidé de ne pas se contenter des seuls camouflages habituels (à travers l’affirmation péremptoire de contrevérités évidentes). Il
est déterminé à profiter de la crise pour faire passer les réformes libérales structurelles modifiant profondément le modèle social. Aussi passe t il à l’attaque dés janvier en convoquant le 18 un « sommet pour l’emploi » avec effectivement ces deux objectifs : d’un côté un camouflage communicationnel pour faire croire qu’on agit contre la crise et le chômage, et d’un autre côté mettre en place une remise en cause profonde du contrat de travail à durée indéterminée en généralisant les procédures de flexibilisation de toutes sortes, à commencer par celle du temps de travail. Le passage en force en même temps d’une loi sur le service minimum dans les transports aériens comme l’usage pour la première fois des policiers pour remplacer des grévistes ouvrent le champ des possibles pour une remise en cause du droit de grève. Sarkozy a fait le choix d’une stratégie de choc pour les élections présidentielles pour présenter une cohérence libérale-sécuritaire face à la crise. Cela n’empêche pas l’esquive sur les questions les moins populaires dans l’opinion mais çà n’enlève rien à la cohérence du positionnement et du programme. Je l’avais déjà remarqué dans une note précédente : Comment expliquer une politique aussi irrationnelle que de préconiser l’austérité dans tous les pays en même temps ? Certes pour certains il ya l’aveuglement et la routine de ceux qui se sont soumis aux dogmes libéraux et qui sont incapables de penser autre chose ; certes pour d’autres, notamment les investisseurs financiers, la pensée n’étant axée que sur le rendement à court terme ils ne pensent jamais aux effets à long terme de leurs comportements optimisateurs à court terme ; mais je crois surtout que pour la grande majorité des dirigeants politiques et économiques européens, leur politique d’austérité généralisée n’est pas une erreur mais une stratégie : Une volonté cohérente d’utiliser l’opportunité de la crise pour réaliser le programme d’une transformation libérale profonde de notre système économique et social.

Face à cette attitude, la seule stratégie est d’opposer une autre cohérence, contradictoire à celle qui nous a menés dans cette impasse.

De quoi est faite une autre cohérence ?

  • De relance économique et non d’austérité,

  • De mainmise publique sur les banques et les marchés financiers au lieu de s’y soumettre,

  • De redistribution massive vers les classes populaires pour qu’elles soient mieux protégées face à la crise au lieu des éternels cadeaux aux plus riches,

  • De planification de la transition écologique au lieu de vœux pieux pour que rien ne change,

  • De mise en place d’une démocratie véritable en changeant de République bannissant la monarchie républicaine de la Ve République !

Une telle cohérence, lorsqu’elle est déclinée avec les mots simples que tous comprennent, n’apparaît pas comme un programme partisan mais comme la conséquence logique de l’intérêt général appliqué à la situation d’urgence à laquelle nos sociétés sont confrontées. Le Front de gauche dans sa démarche unitaire et populaire a patiemment construit au cours des trois dernières années le programme de cette autre cohérence contre les politiques dominantes de soumission au capitalisme financiarisé et mondialisé. Le programme partagé « L’humain d’abord ! » n’est pas sorti du chapeau mais est le résultat de l’expérience de trois années de construction du Front de gauche à la fois dans les luttes, comme celle des retraites en 2010, ou dans les urnes après les percées successives des européennes en 2009, des régionales en 2010, des cantonales en 2011.

Si on compare ce processus avec celui du PS on comprend d’où vient son vide programmatique qui nous fait enrager car une telle inconsistance menace l’avenir de la gauche dans notre pays. En effet le PS n’a pas du tout fait l’effort de penser la crise radicale du capitalisme financiarisé et a cru s’exonérer de cette remise en cause en s’en remettant au candidat « sauveur suprême » ; ce fut pendant l’élaboration de leur programme DSK jusqu’à sa chute en mai 2011 dans le Sofitel de New-York. On se contentait de répéter les formules creuses sur la régulation du capitalisme et de miser sur le rejet du sortant pour mettre un « compétent » à sa place…. La profondeur de la crise exigeait déjà une réponse d’une autre nature. La désignation de Hollande n’a rien changé puisqu’il a gagné la primaire sur la seule idée qu’il était le mieux à même de rassembler pour battre Sarkozy et donc implicitement le seul capable de remplacer DSK dans le rôle de sauveur. Mais l’indigence du programme du PS, complètement en porte à faux avec l’approfondissement de la crise, n’en demeure pas moins et est la cause profonde de la vacuité que semble dégager Hollande. Le « capitaine de pédalo » n’était pas qu’un bon mot ; c’était un constat qui ensuite s’est imposé à nombre d’observateurs, y compris socialistes. La rage que certains ont eue contre ce mot (y compris dans un public socialiste qui m’est proche) n’était que la rage de sentir que ce mot touchait juste là où çà fait mal. Disons le tout net : la paralysie « hollandaise » de ce mois de décembre fait mal à toute la gauche et c’est l’honneur du Front de gauche de porter l’autre cohérence (pensons à l’éclatement de 2007 pour mesurer l’importance du front de gauche). L’impuissance socialiste si elle devait s’accentuer peut s’avérer désastreuse.

La mise en scène de Bayrou ces dernières semaines est tout à fait instructive : début décembre, Mélenchon était devenu avec 8 ou 9% le quatrième dans les sondages ! A l’époque j’avais entendu un éditorialiste (sur la complaisante émission pour la pensée unique « C dans l’air »sur la 5 – vous savez l’émission qui invite toujours les mêmes du même bord et qui vient de s’illustrer par une charge anticommuniste digne de McCarthy) exprimer son effroi devant la perspective d’une campagne électorale avec un plateau télé avec Sarkozy, Hollande, Le Pen, Mélenchon, suivi de son lot de commentaires sur les risques d’une « dérive populiste à droite comme à gauche ». Et alors est arrivé la mise en scène de Bayrou qui est pourtant un des chantres de l’austérité européenne qui nous mène dans le mur. Le « cercle de la raison », le cénacle des raisonnables, avait trouvé son troisième homme qui pouvait se nourrir à la fois de la déception du sarkozysme et de l’hésitation intrinsèque de Hollande. Il avait joué ce rôle en 2007 dans la dernière ligne droite en utilisant à la fois le refus de Sarkozy et l’inconsistance de Ségolène Royal (cette dernière allant jouer de la mandoline sous le balcon de Bayrou entre les deux tours ! Quelle honte !). Mais outre le fait que c’est un peu trop tôt pour durer, son problème est sa profonde inconsistance en termes de programme alternatif et de forces sociales mobilisées. Cela s’était vérifié en 2007 par le dégonflement magistral de son électorat dés le lendemain de l’élection. Aujourd’hui trois éléments s’ajoutent : 1) le produit est usé, sans réponse à la crise, reprenant totalement à son compte le dispositif européen. 2) Sarkozy fait sa promotion ; il fait tout pour qu’il ne reste que lui (Borloo éliminé, et ce sera le cas de Boutin, Morin et Villepin). C’est sa ressource pour faire écran et sa réserve de voix qu’il compte avoir pour le deuxième tour. Cela se verra de plus en plus dans le choc des quatre mois de campagne, surtout s’il y a des candidats pour poser haut et fort les bonnes questions – par exemple en mars quand il faudra voter pour ou contre le nouveau traité et sa règle d’or ! 3) Enfin et surtout l’autre gauche n’est plus éparpillée mais pour l’essentiel rassemblée autour du Front de gauche avec à la fois un candidat populaire et un programme cohérent d’alternative.

Union nationale ou Front Populaire ?
Mais il y a un contenu politique plus important à la mise en scène de Bayrou. Il a mis au centre de sa campagne l’idée d’ « un gouvernement d’union nationale qui rassemble la droite et la gauche pour sauver le pays face à la crise ». Il ne faut pas sous estimer ni l’impact ni le rôle de cette proposition. La profondeur de la crise et la faillite précédente des différents gouvernements peut pousser une opinion déboussolée vers ce genre de propositions ; cet engouement ne durera pas tant le choc des évènements fera sauter une telle alliance, mais elle peut servir un temps comme on la voit aujourd’hui à l’œuvre en Grèce (où je le rappelle pour la première fois depuis la chute du régime des colonels l’extrême droite fascisante est rentrée au gouvernement acceptée par la Nouvelle Démocratie (droite) et le Pasok) ou en partie en Italie. Cette proposition d’Union nationale remplit un office politique précis : devant l’incapacité à un moment du parti au pouvoir à mettre en œuvre les réformes néolibérales, l’union nationale est le dernier moyen pour passer en force et éviter des solutions radicales comme celles proposées par le Front de gauche. Bayrou a décidé de représenter cette issue. C’est dans cette direction aussi que Cohn-Bendit (l’ex libertaire transformé en libéral teinté de vert pale) s’est engagé en proposant que Sarkozy réunisse tous les candidats Hollande, Joly, Bayrou et Mélenchon pour discuter d’une réponse unie face à la crise. Comme un premier pas vers l’union nationale. Notons d’une part que Cohn-Bendit omet volontairement Marine Le Pen, lui laissant le monopole de l’opposition, qu’on pourra ainsi ensuite mieux stigmatiser pour endormir la majorité. Bayrou a applaudi. Hollande a immédiatement donné son accord. Eva Joly a fait la moue en approuvant mollement. Seul Jean-Luc Mélenchon a refusé ce premier pas vers l’union nationale et il a eu entièrement raison. Comment lutter contre la crise avec ceux là mêmes qui nous ont conduits à la catastrophe ? Relisez vos livres d’histoire sur les années trente : face à la crise pour éviter le Front Populaire les élites ont essayé les formules d’Union nationale ; pensez aux gouvernements français de 1934 et 1935 (notamment le gouvernement Laval de 1935) ; c’était même la proposition du général Hindenburg qui présidait la République de Weimar lorsqu’il proposa en 1932 différents gouvernements d’« l’union nationale »…..avant de nommer chancelier en janvier 1933 un certain Hitler….

Oui, voir ce qui vient les yeux ouverts.

Nous vivons une époque aussi terrible et dangereuse que l’entre deux guerres. Certes, comparaison n’est pas raison : les ingrédients et le déroulé ne sont pas les mêmes ; mais l’ampleur de la crise civilisationnelle est identique et appelle la formation d’une perspective cohérente de sortie de crise, un projet de progrès humain, un programme capable de nous y mener et un ensemble de femmes et d’hommes unis et déterminés pour accompagner les peuples dans leurs luttes émancipatrices. Cette élection présidentielle n’est pas un quitte ou double, un simple jeu électoral ; C’est un moment décisif de la construction collective de ce projet émancipateur.

J’ai commencé ma vie politique et sociale en 1965 à l’âge de 17 ans et j’ai vécu comme acteur impliqué la plus grande grève générale de notre histoire : mai 1968 qui a vu 13 millions de salariés interrompre totalement le travail pendant plus de trois semaines. Une irruption populaire sans précédent loin de ce que les livres d’histoire qui aujourd’hui la réduisent à une simple insurrection étudiante. J’ai le sentiment profond (appuyé à la fois sur une analyse rationnelle et une intuition de la situation) que nous marchons vers une fracture sociale encore plus grande. Or mai 68 m’a au moins appris quelque chose : les peuples peuvent réaliser les mouvements sociaux les plus vastes et les plus profonds, cela ne suffit pas. Uneperspective politique palpable et capable de se mettre en œuvre est indispensable. Les marxistes d’autrefois se sont beaucoup disputés sur le lien entre développement du mouvement social et prise du pouvoir politique ; si on fait abstraction d’un langage dépassé et suranné, cet héritage idéologique est instructif. Le régime d’accumulation du capitalisme financiarisé est à l’agonie dans une conjonction mondiale des événements exceptionnelle (et cette agonie peut durer avec son lot de malheurs). L’Europe est à l’épicentre du tremblement de terre. D’Europe et de France en particulier peut surgir une voie nouvelle, une perspective émancipatrice. Dans toutes les mobilisations sociales, démocratiques, citoyennes nous avons la responsabilité de bâtir une issue politique organisée. Le Front de gauche est un moyen unique au compte de toute la gauche pour essayer de réaliser cet objectif.

Bon courage à tous pour cette année d’exception !

René REVOL           

L’effet Dimitri, sur l’année 2011 on avait vu juste, la question majeure du traité européen à venir et souvenir sur Vaclav Havel !

Note du 19 décembre 2011                

L’effet Dimitri.
Saluons d’abord le succès sur le réseau de la vidéo que j’ai posté dans ma note précédente. C’était le témoignage d’un franco grec Dimitri de retour de Grèce à l’assemblée citoyenne de ma commune, Grabels. Elle a été visionnée plus de 34 000 fois ; elle a touché le cœur et les tripes de femmes et d’hommes dans notre pays. Cela a permis à chacun de mesurer les conséquences humaines précises des politiques pratiquées en Europe. Un jeune bloggeur de Valenciennes vient de m’écrire cette phrase choc : « grâce à cette vidéo, je suis passé de la nécessité de l’indignation, à la nécessité de l’insurrection ! ». Si vous ne l’avez pas encore diffusée dans votre réseau et votre carnet d’adresse, n’hésitez pas car vous ferez œuvre utile à l’éducation populaire et à la préparation à la résistance au nouvel ordre austéritaire.

 Un an après.
J’ai ouvert ce blog il y a un peu plus d’un an et n’hésitez pas à relire ma note du 3 janvier  où je présentais mes vœux. Elle était titrée « Et si 2011 était plus important que 2012 ». A l’époque la doxa dominante consistait à dire que nous allions bientôt sortir de la crise, notamment en suivant les bons conseils du docteur DSK qui du haut du FMI menait le monde financier et en France nous devions nous préparer à son triomphe électoral en 2012. Et opportunément on sortait un sondage où Mélenchon était devancé par Besancenot, Borloo, Villepin ou Nicolas Hulot…..je me souviens même d’un dirigeant socialiste de l’Hérault qui a parié avec moi une bouteille de champagne que Mélenchon ne serait jamais désigné par les communistes…..Ne croyez pas que les gens n’ont pas de mémoire. Tout le monde se souvient de cet enfumage. Car comme le dit si bien un militant apiculteur rencontré au Vigan : « Quand on veut tirer un rayon de miel, il faut bien enfumer les abeilles ! ».  Bref en ce début janvier 2011 il ne fallait pas céder à la domination de l’opinion et si vous voulez vous distraire allez sur les blogs des dirigeants de droite comme socialistes (et de quelques autres enfumeurs et  enfumés) pour lire leurs vœux 2011…Cela vous vaccinera pour leurs vœux 2012.

A l’époque j’annonçais, sans savoir comment cela allait se matérialiser, une crise majeure de la dette des Etats développés entraînant une crise de l’Euro et, au vu des axes choisis pour les politiques économiques, une récession européenne puis mondiale. Exactement le déroulé qui s’est produit. J’annonçais que cette crise économique et sociale servirait de base à une offensive des libéraux et socio-libéraux au pouvoir contre le modèle social protecteur en Europe. Ils ont dépassé mes prévisions. Par ailleurs j’annonçais que cette crise se couplerait avec une crise écologique fondamentale ; la catastrophe japonaise qui a glacé le monde d’effroi est venu vérifier ce pronostic et a abouti à isoler le lobby nucléaire dans l’opinion mondiale. L’année se finit sur le désolant sommet de Durban qui amène tous les experts à prévoir un réchauffement de la planète de 3 à 4° dans le siècle menaçant l’équilibre de l’éco système humain. J’annonçais aussi une crise alimentaire, publiquement vérifiée dans la corne de l’Afrique, et plus souterraine à travers l’augmentation de la population mondiale sous et mal nourrie. Mais j’annonçais aussi que le dispositif des forces ne pouvait éviter qu’un choc révolutionnaire se produise ici ou là. La révolution tunisienne puis égyptienne et leur onde de choc à Bahreïn, à Aden, en Lybie, en Israël, en Syrie …a largement confirmé le pronostic. Quant à la scène politique française, j’annonçais que « nous n’irions pas en pente douce jusqu’en 2012 » ; le moins qu’on puisse dire c’est que le chemin a été accidenté :  le contingent d’un incident dans un hôtel newyorkais a réalisé la nécessité politique qu’un directeur du FMI ne pouvait pas représenter la gauche en France….Borloo le sauveur de la droite s’est évaporé…l’écologiste des multinationales Nicolas Hulot, bien que porté aux nues par l’élite médiatique, s’est fait balayer….Quant à Besancenot il a craqué sous l’effet de la contradiction entre d’une part sa popularité et d’autre part l’absence totale d’usage qu’il pouvait en faire vu la politique d’isolement sectaire qu’il portait avec son organisation.

Pas d’action politique sérieuse sans une solide théorie.
Si je suis revenu sur cette note du 3 janvier 2011 c’est à la demande d’un jeune sympathisant qui en la relisant me demandait ce qui m’avait (je devrais dire « nous » car plusieurs vœux dont ceux des responsables du PG allaient dans le même sens ainsi que ceux d’économistes par exemple les fameux « atterrés » ) inspiré un pronostic aussi vérifié. Cela m’a permis de mener avec ce jeune homme une discussion approfondie sur l’importance de la théorie comme guide pour l’action. C’est un des enseignements les plus précieux d’une (bonne) formation marxiste. Ne pas se laisser impressionner par l’écume de l’opinion mais analyser la structure de la situation économique, sociale, culturelle et politique, étudier soigneusement la dynamique de la situation mondiale, européenne et nationale et ne tenir compte de l’opinion que pour mieux formuler son discours de manière à être entendu par ceux qui sont englués dans ce tapage médiatique. L’étude systématique aidée d’outils théoriques rigoureux qui ont fait leur preuve est une condition pour l’action. Cette exigence théorique combinée à la formation du flair nécessaire pour choisir le moment et la forme de l’action peuvent être redoutables dans une situation de crise comme la notre. C’est cela qui nous a amené un certain nombre à quitter le PS en 2008 pour ouvrir une perspective que les drogués aux sondages d’opinion considéraient sans avenir. Nous sommes au milieu du gué, continuons notre œuvre. Etudier les conditions objectives qui encadrent l’action des hommes ne doit pas oublier ce que disait Marx (à l’inverse d’une certaine pensée mécaniste de certains marxistes) ce sont les hommes eux-mêmes qui font leur propre histoire.

L’enjeu du nouveau traité.
Il faut prendre la mesure de ce qui a été décidé lors du sommet européen du 7 décembre ; vous avez pu lire beaucoup d’analyses et de commentaires pour forger votre opinion. Mais je voudrais insister sur le saut qui a été réalisé à cette occasion : pour la première fois on cherche à mettre en place un dispositif contraignant tous les budgets nationaux des 27 pays. Instituer la fameuse règle d’or absurde de l’équilibre budgétaire et l’automaticité des sanctions, voire l’intervention directe de Bruxelles dans l’élaboration des budgets nationaux. L’erreur économique d’une telle orientation a été longuement analysée dans ce blog et est largement partagée par de nombreux analystes venant d’horizons différents. On le sait l’austérité dans tous les pays en même temps ne peut produire que la récession généralisée. Mais il reste deux questions : 1° Pourquoi persistent t ils ? On peut certes invoquer l’aveuglement d’une élite formatée pour cette politique et qui n’arrive pas à penser autre chose ; mais cela est un peu facile. Je crois qu’ils y voient aussi une formidable opportunité pour aller jusqu’au bout de leur système de libéralisation marchande de l’économie et de la société. Sarkozy l’a quasiment avoué. 2° L’enjeu politique n’est il pas plus important ? En effet, ce sommet n’a pu prendre cette décision de mise au pas de chaque budget national que parce que préalablement Goldman  Sachs avait la main surla BCE via Draghi et parce que les dirigeants européens avaient pu imposer sans aucune consultation populaire les gouvernements Goldman Sachs Papadamos en Grèce et Monti en Italie. Ayant bafoué provisoirement avec succès la volonté populaire dans deux pays ils pouvaient proposer un système qui la bafouerait dans tous les pays européens en même temps ! Mais l’affaire n’est pas jouée, loin de là. Car il leur faut un nouveau traité qu’ils doivent faire vite adopter pour « rassurer les marchés financiers » (qui depuis montrent qu’ils ne le sont guère !) : et tout ce petit monde s’agite pour le faire adopter dés mars 2011. Sarkozy et Bayrou sont ouvertement pour, Hollande veut le réviser tout en respectant son objectif austéritaire (rajouter un peu de croissance dans la rigueur) et les Verts EE ont accepté son objectif dans l’accord avec le PS (avant qu’Eva Joly s’apprête à dire ici ou là l’inverse)….Bref en mars l’heure de vérité sonnera : qui est pour ? qui est contre ? qui est sous la table ? Et on a là les moyens de donner un enjeu public et national au scrutin présidentiel un mois plus tard. On aura l’occasion d’en reparler car d’ici là les spéculateurs vont s’en donner à cœur joie et les soubresauts ne manqueront pas. Par ailleurs les signes de l’exaspération sociale ne manquent pas non plus  sans que la perspective électorale calme le jeu social, comme çà s’est produit autrefois. En tout cas la trêve des confiseurs sera courte.  

Un mot pour finir sur Vaclav Havel qui vient de nous quitter à l’âge de 75 ans. Touché par cette disparition, je voudrais témoigner d’une rencontre. En 1982 je suis allé à Prague pour une mission secrète de soutien àla Charte 77 qui menait le combat contre l’oppression stalinienne. Après des pérégrinations rocambolesques dans la ville pour échapper à la filature policière (l’un de ceux qui me suivait ressemblait à l’inspecteur Gadget du dessin animé et j’en garde un souvenir précis et comique) j’ai pu rencontrer le petit groupe à qui j’amenais quelques moyens et ils me firent rencontrer Havel pendant une heure (au-delà c’était risqué) : le regard direct, les questions précises, une conscience aigüe de l’histoire, une sorte de pessimisme raisonné, une volonté farouche, une amabilité naturelle et  la finesse que donne l’élégance des gens de théâtre….je n’oublierai jamais cet homme. Après la révolution de velours il est devenu peu après président dela République Tchèque et je n’ai pas toujours partagé ses choix souvent laxistes envers les économistes libéraux, mais il n’y avait pas à l’époque beaucoup d’exceptions. A l’heure de sa disparition, je veux garder l’image de cet homme inflexible résistant à l’oppression. Il nous faudra ce type d’hommes pour la résistance qui vient.     

Je l’ai dit : la trêve des confiseurs sera courte. Profitez en car, contrairement à ce que l’on pouvait croire lors de ma note de vœux d’il y a un an,  2012 sera finalement une année décisive et on aura besoin de tous !

René REVOL