Un mot sur la Tunisie, deux sur Hollande et trois pour savoir si on doit avoir peur de la dette !

Note du 25 octobre
La constituante tunisienne, un moment décisif de la révolution citoyenne
.
Je commence cette note au moment où  les tunisiens élisent leur assemblée constituante et  cela me met dans un état de jubilation. En effet  voilà 10 mois que la révolution tunisienne s’est déclenchée avec les premières manifestations puis le suicide d’un jeune vendeur de légumes, évènement qui a mis le feu aux poudres. L’insurrection de toutes les couches sociales tunisiennes ont isolé la clique des profiteurs et prévaricateurs qui mettaient leur pays en coupe réglée avec la bénédiction des gouvernements occidentaux et particulièrement français (qui profitaient des largesses du régime, ce qui ne l’oublions pas a conduit au départ de la ministre française de l’intérieur). Cette révolution a d’abord chassé le dictateur, obligé de s’enfuir en Arabie Saoudite puis a poursuivi son œuvre en déjouant les tentatives des héritiers de Ben Ali pour se refaire une virginité dans de nouveaux gouvernements. Deux questions centrales ont occupé ces mois de révolution : d’une part la question sociale car le peuple réclame des conditions décentes de vie, de logement, d’emploi, et d’éducation ; de nombreuses mobilisations ont débouché sur des succès mais on est loin encore du compte. D’autre part la question démocratique c’est-à-dire l’exigence que la nouvelle constitution soit rédigée sous mandat populaire. Le peuple tunisien par sa vigilance et sa mobilisation a déjoué toutes les manœuvres dilatoires de ceux qui voulaient éviter ce rendez vous avec le suffrage universel. Maintenant çà y est : Après avoir été l’acteur de la première révolution arabe, le peuple tunisien est le premier à élire une assemblée constituante. Quelque soit le résultat (et nous aurons sous peu l’occasion de les commenter) cette constituante va servir de référence et d’exemples pour tous les peuples du Moyen Orient. C’est notamment particulièrement visible en Egypte (le pays arabe le plus peuplé avec ses 80 millions d’habitants) où une bataille sociale et politique oppose le peuple à l’armée qui a confisqué le pouvoir. La question centrale en Egypte devient la convocation d’élections libres pour une constituante. La constituante va servir aussi de référence en Lybie ( petit pays beaucoup moins peuplé mais tellement intéressant pour les puissances capitalistes vu ses ressources pétrolières) ; En Lybie la révolution démocratique et sociale contre la dictature de Kadhafi a été interrompue par le développement d’une guerre civile dont les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne, représentant l’Otan, étaient des protagonistes, ce qui change naturellement le contenu comme la forme du processus. Les dirigeants occidentaux (conseillés parfois par des pantins ignorants du pays, comme BHL) ont tout misé sur les islamistes conservateurs qu’ils ont installés aux commandes au mépris des démocrates et militants de gauche lybiens pourchassés par le régime. Ils ont beau jeu aujourd’hui de demander le respect des droits de l’homme devant la décision d’appliquer la charia. Là aussi la constituante tunisienne sert d’exemple et l’exigence qui va grandir en Lybie sera de mettre en place un processus qui donne la parole au peuple. J’espère qu’en France de nombreux débats soient organisés sur les leçons de la constituante tunisienne. En tout cas dans la délégation du Parti de Gauche allé sur place sous la conduite de Raquel Garrido, responsable du PG pour l’international, notre ami montpellierain, co secrétaire du PG34, Alain Chaignon est présent. Nous ne manquerons pas de vous informer de la réunion publique d’information et de débats qu’il tiendra à son retour courant novembre.

Hollande sera-t-il le Papandréou français ?
Je ne reviens pas ici sur la primaire socialiste et j’avais déjà eu l’occasion de m’exprimer ici sur le premier tour. Hollande a donc été désigné par la majorité des 2,7 millions de personnes qui ont participé ; depuis, comme à mon habitude, je cherche à discuter avec le plus grand nombre de citoyens, notamment dans ma commune, de toute conditions. D’abord, je peux vous assurer que je ne sens aucune « hollandomania », aucun élan particulier. Chez beaucoup il y a comme un enregistrement que ce sera le candidat socialiste et que pour chasser Sarkozy il faudra peut-être  voter pour lui. Ensuite, l’argument du vote utile au premier tour est quasiment absent de toutes les conversations, alors qu’il y a un an ce n’était pas le cas. Cela s’explique certainement par le fait que le candidat socialiste étant haut dans les sondages c’est sarko qui semble menacé d’être doublé et que le problème ne se pose donc pas de permettre la qualification de la gauche au second tour. Enfin – et cela me paraît beaucoup plus important- le sentiment que la situation économique est grave et qu’elle ne va qu’empirer est très largement partagé.  Cela entraîne une interrogation sur la capacité de Hollande et des socialistes de répondre au défi de la situation. Cette question va prendre de l’ampleur devant une crise dont chacun sent bien qu’elle ne peut qu’empirer. Que faut-il faire contre la crise ? Comment va faire la gauche ? Peut-on empêcher que notre situation se dégrade encore plus avec le chômage en hausse et le pouvoir d’achat en berne ? Ces interrogations traversent le pays.   A un des nombreux débats auquel je participe un étudiant a demandé : « Hollande sera-t-il le Papandréou français ? ». Cela résume très bien le problème. Ceci dit il y a déjà une différence entre les deux : Papandréou a fait sa campagne électorale sur un programme très à gauche qu’il a bafoué immédiatement élu ; alors que François Hollande commence peu à peu à nous annoncer la couleur, notamment à travers son représentant es qualité à la direction du PS, Michel Sapin. On commence à nous expliquer que le programme du PS est déjà obsolète parce que trop coûteux et que la priorité doit être donnée à la réduction des déficits et que c’est seulement après qu’on pourra commencer à faire quelque chose. Déjà que le programme du PS est d’une telle modestie que les 101 propositions de Mitterrand apparaissent à côté pour un manifeste révolutionnaire, qu’on se demande ce qui va rester après le coup de rabot de Hollande. S’il croit pouvoir endormir le peuple de gauche avec son « rêve français », il risque bien de devoir se réveiller avec le cauchemar de la crise européenne généralisée. L’agence Moody’s en plaçant sous surveillance la France a envoyé au nom des marchés financiers un double message : d’une part un message au gouvernement et aux parlementaires au moment où s’entame la politique budgétaire pour que la France approfondisse encore sa politique d’austérité ; manifestement, Sarkozy a bien reçu le message et s’apprête à nous annoncer la potion amère jeudi prochain. Il va placer sa campagne sous le thème du « courage », des « efforts nécessaires » et de la confiance dans le capitaine en pleine tempête. Bon comme cela ne risque pas de suffire à le sauver car tous les observateurs mesurent l’ampleur du rejet qu’il provoque, les puissances financières se doivent aussi s’assurer de l’approbation du camp adverse. L’agence Moody’s veut donc placer la campagne électorale sous surveillance et menacer les français d’une dégradation de la note de la France ….pour qu’ils votent bien ! Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche ont eu raison de faire leur opération « andouillettes » dans les locaux de Moody’s pour affirmer le refus de ce diktat. Bref, je suis convaincu qu’il y a place pour une formidable campagne d’opinion pour éclairer les électeurs français sur la crise en cours et les moyens d’y remédier. La politisation de la société commence 7 mois avant l’élection, ce qui est exceptionnel, et l’attention des citoyens grandit sur le fond. Samedi dernier après midi, le Front de gauche du Gard (qui, lui, a commencé sa campagne unitaire depuis un mois) m’avait invité à participer à un débat sur la crise et la dette en liaison avec le programme du FdG « L’humain d’abord ! », et ce dans la commune de Cendras au nord d’Alès ; j’ai été frappé par l’ampleur de l’assistance avec plus de 150 personnes (plus que lors de la réunion publique que j’avais tenu dans le même lieu pour les régionales et tous voyaient des têtes nouvelles par rapport à leurs réunions publiques habituelles). J’invite mes amis à organiser partout ce type de réunions débat car il y a une vraie attente sur le fond. Le débat a été passionnant à Cendras à la fois pour décrypter la crise et la dette et aussi pour voir les solutions qu’on pourrait mettre en œuvre et qu’il faut défendre à chaque étape de l’approfondissement de la crise tout au long de ces mois qui nous séparent du scrutin. Et dans les questions qui sont venues plusieurs fois dans ces différentes réunions, j’en note une particulièrement :

Faut-il avoir peur de la dette ?
A priori non et on va voir pourquoi tranquillement. D’abord, lorsqu’ une banque fait un crédit à quiconque cela constitue une « création de monnaie » et la masse monétaire en circulation dans une économie moderne est composée à 80% de la monnaie créée par les banques en fournissant des crédits aux entreprises, aux particuliers et aux administrations publiques. Si on supprimait cette dette, c’est-à-dire ce crédit, on reviendrait à l’âge de pierre. Ce crédit est donc une avance monétaire sur une activité future. Il faut donc que le crédit serve à une activité future et il faut que celle-ci dégage des avantages bien supérieurs au remboursement du crédit en question. Le problème peut venir de deux sources : d’une part que le crédit serve à ne pas produire des richesses supplémentaires ce qui finira par aboutir à la défaillance de l’emprunteur ; d’autre part que ceux qui contrôlent le crédit imposent des taux d’intérêt spoliateurs qui empêchent l’activité nouvelle de se déployer. Or on a actuellement ces deux éléments dans le capitalisme financiarisé contemporain : la masse de crédit qui s’est développée dans la sphère privée depuis une dizaine d’années sert essentiellement à favoriser les opérations de spéculation ou à combler artificiellement l’absence de pouvoir d’achat de la société que justement ce capitalisme avait provoqué par son exigence impérative de rendement financier maximal comprimant les salaires comme tous les autres revenus de l’activité. Pourquoi ne pas envisager un contrôle citoyen et public sur l’émission de crédit qui soit exclusivement alloué à financer des activités productives et socialement utiles ? Cela suppose une rude confrontation car depuis le milieu des années 80 les créanciers (les rentiers, les titulaires de capital financier) ont repris le pouvoir sur les emprunteurs (entreprises, Etats, particuliers). Ils ont certes repris le pouvoir sur les salariés qui en avaient acquis une part via les contre pouvoirs sociaux et les conquêtes sociales. Mais ils ont aussi repris le pouvoir au sein du capitalisme sur le pan productif du capital, désormais sous tutelle pour produire de la valeur à tout prix pour les actionnaires. Donc ce changement d’orientation du crédit ne se fera pas par enchantement. Il nécessite d’arracher les manettes du pouvoir financier aux rentiers qui le détiennent aujourd’hui. Pour cela l’action conjuguée des citoyens et de la puissance publique est indispensable  En un mot le programme que Keynes préconisait face à la crise des années trente me semble encore plus d’actualité : « L’euthanasie des rentiers ! »

Voyons maintenant la place de la dette publique. N’oublions pas que la crise de 2008 fut avant tout, via les subprimes, une formidable crise de la dette privée et qu’on a sauvé les banques (et les profits fabuleux de ces banques les deux années suivantes, et donc les dividendes et autres bonus servis à cette occasion) grâce à l’intervention publique. Puis cette dette publique dans les mains des investisseurs institutionnels privés qui dominent les marchés financiers est devenue un formidable moyen de pression du capital sur les Etats, leur organisation, leur poids , leur politique comme sur leurs dispositifs sociaux. Il est clair désormais que la dette grecque ne pesait pas si lourd que çà dans les encours de dette publique en 2010 mais la Grèce était le maillon faible qui permettait de monter un formidable chantage pour que tous les pays européens s’alignent sur une politique de rigueur favorable au capital. Est-il en soi inadmissible qu’un Etat ait 120% de dette publique comme c’était le cas de la Grèce en 2008 ou aujourd’hui de l’Italie ? Je rappelle par exemple que l’Italie avait également 120% de dette publique au moment de son acceptation dans l’Euro en 1998 et que personne alors n’a rien trouvé à redire. Je rappelle aussi par exemple que le japon a depuis de longues années une dette publique supérieure à 100% voire 200% et que cela n’a pas été présenté comme un problème majeur.   Détaillons donc un peu cette question de la dette d’un Etat.

Ne diabolisons pas la dette en soi. Déjà les entreprises sont depuis toujours structurellement endettées  dans le système capitaliste. Une entreprise n’attend pas d’avoir accumulé le profit pour faire son investissement. Sinon on en serait encore à la première révolution industrielle. C’est même le raisonnement inverse qui guide le capitaliste : c’est la perspective d’un profit futur qui amène le capitaliste à investir aujourd’hui et le besoin de financement dépasse toujours son épargne, aussi se doit il d’emprunter. C’est en dépensant aujourd’hui dans des investissements productifs que le capitaliste gagne demain. Un économiste polonais, Mickael Kalecki, avait bien formulé cela : « l’ouvrier dépense ce qu’il gagne ; le capitaliste gagne ce qu’il dépense » . Et pour que cela soit possible il faut l’avance du crédit, comme l’ont souligné de nombreux grands esprits depuis Montesquieu ! La seule question qui se pose au capitaliste tient à ce que le taux d’intérêt reste toujours plus faible que le taux de profit, ce qui est la condition du caractère dynamique d’un tel système de financement. Lorsque le taux d’intérêt s’élève (notamment quand les épargnants prennent l’ascendant sur les productifs) ou lorsque le taux de profit se ralentit (sous l’effet notamment des crises de surproduction que génère le capitalisme), l’entreprise capitaliste s’étrangle et peut faire faillite. Donc le problème ici n’est pas la dette mais les conditions de son utilisation.

Il en va de même pour les Etats mais avec des différences majeures :1) En théorie  l’Etat n’emprunte pas pour faire du profit mais pour réaliser des infrastructures d’intérêt général.   2) L’Etat ne tire pas ses ressources de la vente de ses produits mais de son droit (et de sa force) de lever l’impôt. Dans ces conditions pourquoi l’Etat ferait il payer une  infrastructure qui va fonctionner pendant trente ans par les seuls contribuables de l’année de sa construction. Les citoyens vont profiter pendant trente ans de cet équipement et ils trouvent normal de payer pendant quinze ou vingt ans des impôts pour rembourser la dette qui a permis cette réalisation. D’ailleurs les  Etats ont toujours été endettés à la fois parce qu’ils offrent la garantie de se financer librement par l’impôt  et parce qu’obligés de raisonner et d’investir à long terme ils sont obligés d’étaler leurs dépenses. Cela ne signifie pas que l’Etat peut s’endetter à l’infini. Sa dette doit être maîtrisée et de ce point de vue 80% de dette publique française par rapport au PIB est un chiffre trompeur et discutable (comme je l’ai expliqué dans une note précédente) puisqu’il rapporte une dette remboursable sur plusieurs années au seul revenu de l’année courante ! Le chiffre important c’est combien représente le service de la dette c’est-à-dire l’intérêt et le capital que je dois verser chaque année. Et de ce point de vue on est actuellement en France dans des limites très raisonnables. En fait la dette dépend de trois variables concomitantes : le taux de croissance économique (s’il est élevé les recettes fiscales augmentent et inversement), le taux d’intérêt (s’il s’élève le poids de la dette s’alourdit et inversement) et le solde budgétaire de l’année (s’il ya un déficit budgétaire la dette s’accroit). Il faut agir sur les trois variables de manière dynamique si on veut maîtriser sa dette. Or que font les dirigeants européens en Grèce, en Italie, au Portugal et en Espagne pour que tous fassent pareil ? Ils ne prennent que la variable budgétaire en exigeant que tous les budgets reviennent à l’équilibre (leur fameuse règle d’or) en baissant drastiquement les dépenses publiques et sociales et en élevant les impôts (et particulièrement ceux qui touchent les plus pauvres, la TVA). Pendant ce temps on ne touche pas les taux d’intérêt qui dans la seule main des marchés financiers s’élèvent à des niveaux usuraires pour les pays dont la note  se dégrade (note fixée par les agences privées de notation dans la main des mêmes !) ; Quant à la croissance elle ne peut que s’effondrer sous l’effet d’une cure d’austérité. Le résultat : un accroissement de la dette publique comme le prouve la Grèce qui en appliquant les recetCette politique est non seulement injuste mais totalement inefficace, et beaucoup de monde est en train de s’en apercevoir.

Une toute autre politique est nécessaire qui joue sur le taux de croissance et le taux d’intérêt, en conservant un certain déficit budgétaire. Cette politique nouvelle consiste en un renversement total des perspectives sur deux plans : 1° – Mettre en place une relance durable de l’activité appuyée sur une forte redistribution des richesses ce qui stimulera la demande des ménages et appuyé sur un plan d’investissement permettant la réindustrialisation et la relocalisation des activités productives ainsi que la planification écologique. Mais cela n’est possible que si un deuxième pilier se met en place. 2° – Reprendre la main sur le financement de l’économie en faisant que les titres de dette soient rachetés par la banque centrale à un taux zéro en distinguant les dettes justifiées par une activité utile et les dettes illégitimes fondées sur la spéculation qui ne doivent plus être honorées ; mais aussi en mettant en place un réseau bancaire public et mutualiste qui finance sans profit les activités socialement utiles.

J’aurai l’occasion de revenir sur ces mesures nouvelles à mettre en place dont le Front de Gauche est porteur, car on peut parier que les gesticulations bruxelloises de la semaine (où l’Allemagne a pu imposer sa loi de ne pas recourir à la BCE) n’arrêterons pas la marche à une crise majeure, l’hypothèse la plus probable étant l’entrée de l’Europe dans la récession proprement dite avant la fin de l’année 2011, ce qui va entraîner son cortège de chômage et de misère. Et donc mettre à l’ordre du jour la nécessité de la rupture.

Enfin un dernier mot pour vous signaler que se tient ce Week end à la maison pour Tous à la paillade à Montpellier des rencontres des quartiers populaires à l’initiative du Front de gauche des quartiers Populaires, initiative que je soutiens à fond et à laquelle j’avais déjà consacré une note cet été. J’aurai l’occasion de vous en rendre compte.

Vous trouverez ci joint un article qui rend compte de la conférence de presse que j’ai tenu avec les représentants du PCF(Liberti), du NPA (Hermet, Viguier) de la FASE (Choukhroun) de la GU (Danièle LE dudal). en effet j’ai eu l’honneur de conduire une liste unitaire de la gauche de transformation sociale lors des élections régionales de mars 2010. dans un contexte où Frèche écrasait tout et où nous avions en plus une liste d’EEV et une du PS nous avons obtenu 78000 voix et 8.6% devant la liste PS et juste derrière la liste EEV. L’injustice du système électoral fait que nous ne sommes pas représentés avec moins de 10%. Cela ne nous empêche pas de nous exprimer régulièrement sur la politique régionale comme nous l’avons fait ici. J’aurai sur ce blog l’occasion de revenir sur certains points importants de l’action régionale. En attendant je me félicite que la démarche unitaire se poursuive »
Article Hérault du jour – AGM

René Revol

Emeutes urbaines anglaises, quartiers populaires en France, Mélenchon, laïcité et révolution citoyenne

Note du 15 août 2011

Emeutes urbaines en Angleterre. Ceux qui croyaient que l’été serait calme en sont pour leur frais ; avant de revenir dans une note prochaine sur la crise économique je voudrais vous parler des quartiers populaires. Les émeutes urbaines qui ont explosé début août dans les quartiers des grandes villes anglaises nous rappellent la situation d’urgence qui règne dans les milieux populaires dans les grands pays européens et que leur lieu d’habitat et de vie est devenu un des lieux majeurs de l’expression du ras le bol.

Il était dur de se faire une idée précise en lisant la presse française mais si on prenait le temps de consulter la presse anglaise on peut noter de grandes caractéristiques : 1) Contrairement à ce qui a été écrit dans certains journaux français, les émeutes n’ont quasiment aucun caractère ethnique ni de rivalités interethniques comme cela avait pu être le cas autrefois ; il suffit de voir le défilé des comparutions immédiates devant les tribunaux pour constater la diversité des jeunes et des moins jeunes qui ont participé (ou sont accusés d’avoir participé) à des violences ou à des vols; 2) le gouvernement anglais ne sort que l’arsenal répressif (avec la mise en scène d’une délation à grande échelle qui vous donne la nausée) et se refuse à faire le lien avec la situation sociale, et contribue par là même à accentuer le fossé social grandissant entre la minorité de plus en plus riche et la majorité populaire ; 3) A la différence de la France de l’automne 2005 les pillages de magasins ont joué un rôle essentiel plus que les autodestructions de bâtiments dans les quartiers concernés, ne serait ce que parce que l’habitat social est plus diffus en Angleterre et aussi aux dires des émeutiers eux-mêmes ils ne voulaient pas rater l’occasion de « prendre ce qui leur manque » (The Guardian du 10 août). 4) la très grande majorité des analystes anglais soulignent que cette explosion trouve sa source dans l’appauvrissement massif des milieux populaires et notamment suite aux baisses drastiques de tous les budgets sociaux. Significatif aussi que le paradoxe du Gouvernement Cameron qui appelle à la mobilisation policière tout azimut et qui en même temps supprime massivement des postes de policiers, ouvrant une vraie crise de confiance avec sa propre police. Je voudrais aussi noter une remarque pertinente faite par un journaliste anglais dont j’ai oublié ici la référence : il faisait remarquer qu’il fallait cesser de parler de banlieues difficiles et marginalisées (comme en France on parle de « zones sensibles ») car c’est la majorité de la population qui est désormais concernée par les difficultés sociales et il notait que les jeunes qui ont participé à ces émeutes viennent de milieux différents participant aux différentes composantes des classes populaires, et de faire le lien avec la puissante révolte l’an dernier des étudiants anglais contre le renchérissement massif des droits d’inscription à l’Université. Enfin notons le silence des travaillistes qui ne l’oublions pas sont aussi à l’origine de ces émeutes par les politiques néolibérales précédentes et l’absence d’alternative politique qui ne peut que nourrir l’impasse de la violence émeutière.

L’actualité des quartiers populaires en France. Mais cela peut aussi nous permettre de faire le point sur la situation des quartiers populaires français vite retombés dans le silence médiatique après 2005. Or pour les citoyens et militants engagés il y a urgence dans les quartiers populaires. Début juillet, la visite de Jean-Luc MELENCHON, candidat du Front de gauche aux élections présidentielles, dans le quartier populaire de La Paillade à Montpellier, a donné lieu à une petite médiatisation qui a permis de soulever ces questions trop souvent délaissées dans le débat public. Cette visite était significative à plus d’un titre. D’abord parce que dans ce quartier le Front de gauche a présenté aux élections cantonales un candidat citoyen, Mohamed BOUKLIT, (avec Danièle LEDUDAL, de la Gauche Unitaire comme suppléante, et moi-même, responsable régional du Parti de Gauche, comme président du comité de soutien) dont le résultat a surpris : avec 22 % au premier tour, éliminant le FN et la droite pour la première fois, 35% au second tour avec une participation en hausse, face au président socialiste du Conseil Général. Ensuite, parce que s’est constitué sur ce quartier un mouvement politique, social et civique original avec la formation du « Front de gauche des Quartiers Populaires » (FGQP) ; ce FGQP a tenu des assises locales en juin, établissant une première ébauche d’une charte revendicative des attentes des quartiers populaires de Montpellier, lançant un appel à des assises nationales des quartiers populaires pour l’automne. Enfin parce que par cette visite (la deuxième visite de terrain après sa désignation suite à celle des ouvriers de FRALIB à Marseille), Jean-Luc MELENCHON décidait de placer les quartiers populaires au centre de sa campagne.

Cécité médiatique et obsession communautaire. Une telle initiative aurait du susciter l’intérêt des médias pour les questions socialement vives soulevées. Comment expliquer que le plus gros chantier des dix dernières années réalisé par le Conseil général sur le territoire du quartier n’ait embauché aucun habitant du quartier ? Comment expliquer qu’un quartier de 40 000 habitants ne dispose que d’une seule crèche de 40 places – les mamans étant renvoyées à l’argument scandaleux que « dans leur communauté les femmes ne travaillent pas » ? Comment expliquer le clientélisme dominant dans l’attribution de certains logements sociaux laissant la majorité des habitants dans le mal logement chez les marchands de sommeil du parc privé ? Comment expliquer les discriminations systématiques à l’embauche, par exemple pour tous ces diplômés de l’enseignement supérieur si nombreux dans la jeunesse pleine d’énergie de ce quartier ? Pourquoi les initiatives associatives et citoyennes sont systématiquement rejetées si elles ne sont pas contrôlées par les autorités ? Pourquoi aucun établissement scolaire du quartier n’a été rénové ? Comment garantir la tranquillité de vie de nos concitoyens quand la police de proximité a été totalement supprimée ? Comment se fait il que générations après générations les énergies citoyennes nouvelles soient découragées ? Comment expliquer les 80 % d’abstentions sauf quand une candidature les concerne et donc les mobilise ? Il ne manquait pas questions pour travailler à une enquête approfondie sur les raisons sociales profondes qui ont fait le succès de la candidature de Mohamed Bouklit et du Front de gauche des Quartiers populaires. Je connais même des étudiants en journalisme qui ont commencé ce travail passionnant.

Mais dans la presse pas un mot, à commencer par la presse locale. En effet celle-ci a voulu mettre le projecteur sur la question communautaire et religieuse, qui pourtant n’a été posée à aucun moment dans cette campagne. Dés le mois de mars est sorti comme par enchantement le fameux SMS appelant à voter pour notre « frère musulman » ; ce soit disant SMS a été cité par certains responsables socialistes puis reproduit par le quotidien régional, repris par un journaliste dans Marianne puis enfin à nouveau cité récemment dans un article de Médiapart. Dés que ce « SMS » a été cité nous avons demandé qu’il nous soit communiqué et de ne le reproduire que si les auteurs étaient identifiés. Ce qui fut la démarche de journalistes scrupuleux qui, n’ayant pu obtenir cette source, ne l’ont pas reproduit. A qui profitait un tel SMS ? Il est facile de le deviner. J’ai interrogé directement ceux qui ont publié ce SMS qui se sont gardés d’apporter une réponse… Aussi quelle ne fut pas ma surprise de voir un jeune journaliste de Médiapart, susceptible d’avoir une certaine rigueur journalistique, nous fournir à nouveau le copié collé de ce SMS sans vérifier ses sources…. l’inexpérience sans doute !

La force de la laïcité. Mais derrière il ya la question de fond du communautarisme et de la laïcité, d’aucuns voulant opposer le « laïcard » Mélenchon (pour reprendre le titre très orienté de l’article de Médiapart) et le communautarisme qui serait dans la nature des quartiers populaires. Une telle présentation n’exprime pas qu’une paresse de la pensée ; elle structure une représentation à la fois du Front de gauche et de son candidat comme de l’évolution des quartiers populaires, analyse qui est complètement fausse. Rappelons qu’une première génération s’est levée dans les années 80 avec la marche pour l’égalité dont les contours étaient parfaitement laïques et que cette génération s’est sentie trahie par ceux qui ont conquis des places dans l’establishment de gauche comme de droite, sans faire reculer la discrimination dont était victime les jeunes et les habitants de leurs quartiers. La génération suivante a grandi entre la première affaire du foulard en 1991 jusqu’à l’instrumentalisation du 11 septembre 2001 dans le cadre de la théorie du « choc des civilisations » qui a servi de fond culturel du discours dominant, sous toutes ses facettes. Tout le système a voulu jeter cette génération dans les bras du fondamentalisme religieux, une minorité de « bien-élevés » étant intégrés au système (à droite comme à gauche) pour servir de faire valoir. A Montpellier la stratégie de Frêche était le paroxysme de cette orientation en multipliant les provocations contre les musulmans en tant que tels tout en achetant tel ou tel « représentant communautaire ».

Or cette génération a majoritairement refusé cette dérive communautaire et a cherché à résister à ce glissement vers un discours politico-religieux. Tout s’est noué autour de la crise de l’automne 2005 où il est clairement apparu à ces jeunes hommes et à ces jeunes femmes que la question sociale (sous toutes ses formes : emploi, chômage, ghettoïsation, logements, droits… ) était la question centrale à laquelle il ne pouvait être apportée qu’une réponse politique et sociale, et non religieuse. Et ils ont fait mouvement vers des investissements associatifs et citoyens en 2006 et 2007. Ce travail de terrain par exemple pour l’inscription sur les listes électorales ou pour définir des droits nouveaux du citoyen dans les quartiers a été considérable. On en a souvent retenu que le vote pour Ségolène Royal en 2007 mais il a vite été compris par ces acteurs de terrain que ce vote n’était qu’un vote par défaut puisqu’ils n’avaient pas été associés à la sélection du candidat pour les représenter. Vivant dans le tissu associatif et éducatif du quartier de la Paillade depuis 1993, quartier limitrophe de ma commune et où moi-même comme mes amis ou mes enfants avons beaucoup de liens et d’engagements, j’ai observé de prés cette évolution sociale et politique. Or c’est dans cette dernière période qu’a grandi la conscience que l’engagement associatif ne pouvait suffire ; qu’il fallait investir le champ politique si on ne voulait pas à nouveau être trompé, si on voulait que se construise une authentique représentation populaire.

La question que je me pose : comment se fait-il que des analystes, par ailleurs cultivés et perspicaces, ne comprennent rien à cette évolution politique majeure, ânonnent de vieux préjugés qu’auraient dû balayer entre autres l’immense processus de la révolution arabe ? Dés lors qu’on fréquente et vit dans ce quartier on voit une nouvelle France dont les énergies cherchent à se mettre en mouvement. Il est consternant que des esprits soi-disant éclairés substituent la question religieuse à la question sociale. Ainsi est sans cesse rappelé que le candidat des cantonales de 2011, étudiant en 2000, fut candidat au CROUS à Montpellier sur une liste d’étudiants « musulmans » ? Et alors ? Faut-il lui refusé le crédit d’avoir depuis évolué, au contact des milieux associatifs et altermondialistes ? Faudrait-il renvoyer toute cette génération à une appartenance religieuse et ne pas chercher à partager avec elle la perspective d’une alternative politique et sociale? Pourquoi taire le discours républicain et laïque que Mohamed Bouklit tient depuis de longues années dans son quartier qui démontre un positionnement pour s’approprier la laïcité de la république comme une condition de l’émancipation ?

Il ne faut pas dès lors pas s’étonner que ce soit Mélenchon qui trouve le chemin des quartiers populaires et de ces citoyens engagés : toujours resté intransigeant sur la question laïque, il n’est pas de ceux qui les renvoient pas à leurs appartenances. Car la laïcité c’est avant tout l’affirmation que la croyance religieuse et philosophique est libre et appartient à la sphère privée de chacun ; elle sous-tend que ce qui nous rassemble dans la même cité politique, c’est l’intérêt général. Pour que chacun dispose de la liberté de conscience et de culte il ne peut être prôné par l’Etat ni religion officielle ni principe religieux ; la qualité de citoyen est acquise indépendamment de nos appartenances particulières. Or cette compréhension de la laïcité passe d’autant mieux dans les quartiers populaires qu’elle est la réponse à l’enfermement particulariste dans lequel on a cherché à enfermer les populations qui y vivent.

Des quartiers aux classes populaires. Je crois en fait qu’au delà d’une incompréhension de la laïcité il y a aussi une vraie cécité dans les élites politique, intellectuelles et médiatiques sur la France nouvelle qui se construit dans les milieux populaires. Certains se sont évertués pendant des années à nier le maintien d’une France populaire en prétextant que nous étions devenus une société d’individus et de classes moyennes. Dans cette vision du monde social il ya d’un côté la majorité des inclus et de l’autre une minorité d’exclus. Une vision du monde où les classes sociales ont disparu et où l’action collective qui en découle disparait avec elles, qu’on traite ces exclus par la stigmatisation ou par la charité. Cela a consisté à une vaste opération de « désenchantement » voire d’occultation de l’existence de la classe ouvrière, réduisant la question sociale à des problèmes sociaux, résumant l’essentiel de ces problèmes sociaux la relégation territoriale dans des banlieues désormais appelées dans la novlangue technocratique « les zones sensibles ». Des « zones sensibles » auxquelles on ajoute un marquage plus ou moins ethnique, des territoires de relégation devenant le lieu des nouvelles « classes dangereuses ». Fin de la classe ouvrière et relégation des exclus dans les quartiers sensibles devinrent les deux faces complémentaires d’un même discours.

Or toute cette construction intellectuelle a fait faillite, quand bien même elle demeure le credo d’une pensée indigente. Les classes populaires sont de retour. On découvre d’abord que les catégories socioprofessionnelles des ouvriers, en majorité des hommes, et des employés, en majorité des femmes (majoritairement compagnes ou épouses des premiers) constituent la majorité absolue de la population active. Si on prend toute la famille, on constate que c’est prés de 70% de la population qui vit dans un ménage dont l’un des actifs au moins est soit ouvrier soit employé. Certes ce n’est plus une classe populaire structurée par une majorité d’ouvriers d’industrie comme c’était encore le cas dans les années soixante. Les nouvelles classes populaires ont été modifiées par plusieurs phénomènes : d’une part par les modifications des structures productives avec la croissance de ce qu’on peut appeler le « prolétariat tertiaire » devenu majoritaire dans les classes populaires ; d’autre part ces classes populaires partagent l’expérience de la crise sociale et économique et les effets du libéralisme triomphant c’est-à-dire l’expérience du chômage à répétition, de la précarité généralisée, des salaires bloqués ou en baisse et de la baisse de toutes les protections sociales. Ces classes populaires se rendent compte de leur nouvelle unité de situation et sont à la recherche d’une nouvelle modalité d’expression de leurs attentes, lorsqu’elles ne cèdent pas au désespoir. Certes le lieu de travail peut redevenir un lieu de reconstitution politique et sociale des classes populaires. Certains l’ont d’ailleurs enterré un peu trop vite. L’entreprise, l’usine, l’établissement demeurent des lieux indéniables de reconnaissance et de mobilisation ; ce sont plutôt les branches professionnelles qui déclinent dans les mobilisations collectives. Ceci dit l’entreprise ne joue ce rôle que pour une minorité des classes populaires. La grande majorité est éclatée et cherche d’autres voies pour se rassembler et défendre ses intérêts. Le lieu d’habitat, ce fameux quartier populaire, constitue un cadre potentiel de reconnaissance et de mobilisation. Cette potentialité a pu être combattue par les puissants en jouant des rivalités communautaires et en nourrissant le racisme, qui depuis toujours est un formidable instrument de division au service de l’ordre établi. Mais l’expérience vécue a fait reculer cette arme de division et le sentiment de partager la même galère face à une richesse de plus en plus impudente prend racine. J’ai la conviction que le quartier populaire va être un lieu privilégié de l’insurrection civique qui vient. On voit donc que la question posée par le Front de Gauche des Quartiers Populaires va beaucoup plus loin et pose en fait la question des moyens que nous mettons au service de la révolution citoyenne. Avec la campagne présidentielle et législative qui commence de fait à cette rentrée, notre objectif n’est pas de faire une campagne comme une autre face aux électeurs ; la candidature de Mélenchon et des candidats du Front de gauche n’est pas une fin en soi ; c’est un moyen formidable de construction des instruments de la révolution citoyenne. Ce n’est pas une formule. Dans le contexte de crise majeure de civilisation que nous traversons, les peuples sont en mouvement ; la révolution citoyenne est inéluctable ; rien ni personne ne peut en prédire les formes et les cheminements. Par contre la responsabilité politique des militants et des citoyens engagés est de construire dans cette société mobilisée les instruments collectifs qui permettront de conduire cette révolution citoyenne à la victoire. La mobilisation dans les urnes sera un moment crucial de cette construction.

Un dernier mot pour dire ma joie de voir cet été 300 000 israéliens manifester dans Tel Aviv pour la justice sociale avec une banderole « faisons comme les Egyptiens »…cela a un certain rapport avec le contenu de cette note !

J’arrête là car je vois que j’abuse de mon clavier pour cette période de vacances ….à moins que l’actualité m’obligent d’y revenir plus vite que prévu.

Quelque part sur le littoral breton, le 15 août 2011….