De la crise politique en France

(Note du 5 avril 2011) 

Voilà trois semaines que je n’ai pu dégager du temps pour ce blog. La charge d’un  fort investissement municipal d’une part et d’autre part l’accompagnement des candidats du Front de gauche dans les élections cantonales m’ont largement mobilisé, sans oublier bien sûr le Concours de Normale Sup que je « passe » chaque année depuis vingt ans avec mes étudiants : nous sommes désormais à 15 jours du concours et la pression sur le prof est proportionnelle aux angoisses intellectuelles des étudiants…  Je ne m’en plains pas, c’est une joie qui me manquera l’an prochain quand j’aurai fait valoir mes droits à la retraite, mais en attendant çà carbure !

Dans ma note précédente, le 14 mars, je parlais d’état d’urgence, suite aux conséquences de la catastrophe nucléaire au Japon et à l’annonce d’une percée du Front national dans les sondages. Depuis les faits ont largement confirmé mon propos. Je ne reviendrai pas ici en détail sur la situation japonaise. Elle pose au monde entier la nécessité d’une sortie maitrisée du nucléaire ; chacun comprend bien que cela n’est possible que si on arrête de confier au privé la gestion de nos industries énergétiques et qu’on s’engage dans une planification écologique. « Ecologie » « Socialisme » « République » sont les trois principes que le Parti de Gauche affiche sous son sigle. Ecologie et socialisme sont indissociables car renoncer à la course au profit et protéger  l’écosystème humain vont de pair. Cela suppose deux impératifs contenus dans l’exigence républicaine : remettre aux commandes la souveraineté populaire et donner la priorité à la res publica, la chose commune, le bien commun, l’intérêt général. Rien de neuf dans tout cela mais ce qui est nouveau, c’est de voir de plus en plus de nos concitoyens de tous les horizons s’orienter aujourd’hui dans cette direction, suite aux catastrophes engendrées par le système dominant.

J’aurais l’occasion dans une autre note de revenir sur la planification écologique en détail notamment en le déclinant à travers l’action locale.  Je voudrais insister aujourd’hui sur la signification des élections cantonales en général comme dans mon département de l’Hérault. Les caractéristiques majeures de ce scrutin sont à mon avis les suivantes :

1) Une abstention massive. Il ne faut pas avoir fait campagne pour oser dire que cela n’est qu’un oubli, par la faute aux médias qui n’en ont pas assez parlé. Combien de fois ai-je entendu dire «  A quoi çà sert de voter puisque c’est toujours la même chose quelque soit l’élu, et que notre situation empire ?».
Ce sentiment est partagé par la majorité des abstentionnistes qui décident d’exprimer leur défiance politique explicite en n’allant pas voter.
Ces vingt dernières années on est passé d’une « abstention en creux », c’est-à-dire d’une abstention liée au désintérêt pour la chose publique ou liée à une faible implication sociale, à une « abstention en bosse » c’est-à-dire volontaire pour manifester ainsi  son rejet du système politique et de l’offre politique. Si ces deux composantes de l’abstention sont présentes depuis longtemps dans les enquêtes d’opinion, la nouveauté est que la deuxième composante semble devenir majoritaire. Lutter contre l’abstention ne passera pas par un discours civique moralisateur, mais en apportant la preuve par l’exemple. Nous réussirons à faire baisser l’abstention par une mobilisation citoyenne qui propulse des élus nouveaux, fidèles à leurs engagements. L’étude précise des listes électorales de la Paillade démontre que le fait d’avoir choisi comme candidat du Front de Gauche un enfant du quartier et d’avoir ancré la campagne sur une mobilisation citoyenne a permis de faire revenir vers les urnes des abstentionnistes de longues dates (dont certains qui croyaient ne pas être inscrits). 

2) Le bouleversement à droite constitue un séisme politique dont nous devons tirer toutes les conséquences. D’une part prenons la mesure de l’affaissement inégalé de l’UMP (pourtant parti unique de la majorité présidentielle) ; il est assez exceptionnel que sur certains bureaux l’UMP avec 10% fasse moins dans l’Hérault que le Front de gauche ! Quand on regarde de prés les bureaux de vote de mon village il apparaît nettement que l’électorat UMP est nombreux à être resté à la maison ; dans le canton en général on peut le répartir en trois tiers : un tiers d’abstentionnistes, un tiers pour leur candidat, un tiers vote FN.

D’autre part le deuxième fait majeur est le fait que le FN est devenu un concurrent direct de Sarkozy et de l’UMP pour diriger la droite. En LR et dans l’Hérault il a largement dominé de plus de 10 points l’UMP. Une bonne partie de l’électorat de la droite parlementaire a décidé de changer de chefs, car la culture de la droite c’est de s’en remettre à un chef. Sarkozy étant massivement désavoué, sans être à ce jour remis en cause par son camp, le choix se porte sur Marine Le Pen.
Un mot sur un débat que nous avons eu au PG : certains prétendaient que les sondages étaient bidonnés et que MLP était surévaluée. Si bien sûr les sondages peuvent être d’une part amplifiés et d’autre part mis en scène pour assurer une promotion médiatique honteuse de la fille « mieux que le père », nous étions nombreux à penser que ces sondages traduisaient un mouvement réel : les faits nous ont donnés raison. L’analyse des votes FN doit être faite finement. Si je regarde les deux cantons où je vis et milite : à Montpellier 10 (Montpellier, Grabels, Juvignac) il y a une forte progression du FN dans les zones pavillonnaires ou de petits ensembles privés, surtout dans ceux proches des quartiers les plus populaires, par contre dans la partie populaire notamment le canton Montpellier 9 (La Paillade) il y a un recul en pourcentage et en voix du FN. Si les sondages sortie des urnes nous donneront plus d’indications, il apparaît qu’il n’y a pas de progression proprement ouvrière et populaire du FN, que c’est l’électorat populaire UMP (car il y toujours eu un électorat populaire de droite) qui quitte Sarkozy pour Le Pen. Ce mouvement est encore plus net dans les couches moyennes appauvries et menacées de déclassement ou travaillées par la peur du déclassement. Cette subite radicalisation à l’extrême droite de la petite bourgeoisie avait été bien analysée dans les années trente ou chez certains sociologues sur « l’extrémisme politique du centre social en période de crise » (Lipset).

Mais qu’est ce qui fait que ces couches sociales se tournent vers le FN ? Deux éléments à cette étape, A) Ils ont été encouragés par la droite sarkozyste elle-même : débats et positions prises sur l’identité nationale, les Roms, l’islam, le discours de Grenoble, les petites phrases de Hortefeux jusqu’aux dernières de Guéant avec sa « croisade » et autres « on ne sent plus chez soi ». Tout cela légitime le Pen aux yeux du grand nombre. B) Quant à la gauche officielle qui apparaît sans chef ni véritable programme, elle ne constitue pas une force d’attraction. La classe moyenne apeurée ne suivra la gauche que si celle-ci donne le sentiment d’être déterminée à changer leur situation concrète. Les communicants ne se rendent pas compte des dégâts qu’ils ont causé avec leur reportage sur DSK à Canal+ : arrogance, richesse et distance avec le peuple s’étalaient au grand jour ! Je ne vois pas comment la « gauche FMI » pourrait attirer ces électeurs… sans parler de l’électorat populaire de gauche ! La gauche doit se présenter comme puissante et déterminée à rompre avec la situation existante, c’est la condition pour que le FN reflue. Et puis être au contact sur le terrain : de ce point de vue il est significatif qu’en construisant une candidature populaire et unitaire du Front de gauche sur la Paillade nous ayons éliminé le FN du second tour. C’est la perspective nationale que nous devons nous fixer. La « gauche FMI » ne pourra jamais reconquérir l’électorat populaire qui s’abstient ou s’abandonne, qui ne se laisse plus convaincre par le vote utile.

Prenons la mesure de la situation qui s’est ouverte en mars : l’ouverture de la crise politique en France. Crise politique car nous assistons à une vraie crise de la domination politique. Le Président de la République est transformé en politicien de bas étage pris dans une course effrénée pour sauver sa situation ; sa majorité est prise en tenaille entre résister ou céder au FN. Le président a manifestement fait le choix de la stratégie de droitisation à outrance de son conseiller Patrick Buisson (ancien directeur de rédaction de Minute), d’où le Ni Ni entre vote PS et vote FN, et la relance d’un débat de fait sur l’islam. Cette crise ne va pas seulement accélérer les fractures au sein de la droite, elle atteint aussi la légitimité du président, sa légitimité à être le chef des armées et de décider de frappes en Lybie ou en Côte d’ivoire, comme sa légitimité à porter une quelconque des « réformes » qui viennent. De ce point de vue avril mai 2012 est encore loin et la crise politique va creuser largement son sillon, menaçant l’équilibre même du pouvoir comme le montre la pression pour qu’il se sépare de Fillon. 

4) Les résultats à gauche sont tout à fait intéressants. Le PS est majoritaire mais avec une diminution de ses voix parfois très significative. Le PS n’est pas hégémonique. Il doit composer avec les deux autres forces qui émergent à gauche : Le Front de Gauche, désormais deuxième force à gauche localement comme nationalement, et Europe Ecologie Les Verts.
Dans le Languedoc Roussillon les résultats sont les suivants : PS 28.31 – FdG 11.38 – EE-LV 8.66

Ces résultats montrent que le PS ne peut prétendre à représenter seul la gauche, ni revendiquer des ralliements sans condition de ce qu’il considérait autrefois comme des confettis de la gauche. Mais ces résultats montrent aussi que le mouvement engagé aux européennes et aux régionales où le FdG, nouvelle offre à gauche, atteignait déjà plus de  8% a continué de plus belle avec une moyenne de plus de 11% dans la région et 10% nationalement ce qui en fait la deuxième force à gauche. Ce résultat des cantonales confirme aussi la pertinence d’une union de la gauche de transformation sociale. Cela est très visible dans l’Hérault également : là où le PCF a joué le jeu du Front de gauche en s’alliant avec le PG et la GU en affichant nettement la perspective du Front de gauche les résultats sont là.

C’est notamment le cas à Montpellier où tous les candidats progressent nettement par rapport à 2004 et par rapport aux européennes et régionales. C’est le cas notamment avec le candidat PCF dans le 7ème canton (malgré la concurrence du NPA) et le candidat PG dans le 10ème canton qui font tous les deux plus de 10%, dépassant les 20% dans plusieurs bureaux populaires (Petit bard, la Valsière), la progression étant nette non seulement depuis 2004 (où le FdG n’existait pas) mais aussi par rapport aux européennes et aux régionales. C’est le cas bien sûr dans le canton 9, territoire éminemment populaire de la Paillade, où la candidature citoyenne de Mohamed Bouklit, présentée par l’association « Front de gauche des quartiers populaires » et les composantes politiques du Front de gauche, a réalisé un magnifique score de 22% éliminant le FN (qui avec 20% recule en voix et en pourcentage) et l’UMP (5%), se qualifiant ainsi pour le second tour dans le canton du Président du Conseil Général en ballotage avec un peu moins de 50% des voix. J’aurai l’occasion de revenir plus loin sur les raisons de la présence du Front de gauche au deuxième tour de ce canton, mais soulignons dans l’immédiat les vertus d’une part de l’union de l’autre gauche et d’une campagne dynamique sur le terrain avec des candidats issus de ces quartiers. De ce point de vue la stratégie d’une partie du PCF de l’Hérault hostile au Front de gauche et présentant des candidats exclusivement PCF (n’hésitant pas en même temps à utiliser au dernier moment le sigle Front de gauche pour gagner des voix… comme quoi le sectarisme n’exclut pas l’électoralisme !)  a subi un cuisant échec : ainsi à Clermont l’Hérault le PCF qui avait atteint jusqu’à 30% des voix dans ce canton obtient 5% dans une candidature de division contre la candidate PG du Front de Gauche alliée avec des Verts qui partageaient un combat citoyen local et qui a obtenu plus de 11% dans un contexte de cinq candidatures concurrentes à gauche. Il en va de même pour le NPA : là où il s’unit avec le Front de gauche comme à Ganges il obtient plus de 11% et là où il est solitaire il est en dessous de la barre des 5%, même quand il a un bon candidat comme le conseiller municipal de Montpellier, syndicaliste, connu pour ses combats politiques et sociaux sur la ville.

Bref le Front de gauche a de l’avenir si il est à la fois uni et ouvert ; uni dans toutes ses composantes actuelles qui doivent confirmer leur volonté de travailler ensemble et de concert pour les prochaines échéances, ouvert aux autres composantes de la gauche de transformation sociale (comme dans cette campagne l’a montré soit avec la présence active de la Fase ou du NPA dans certains cantons de la région, notamment dans l’Aude), ouvert aussi à une meilleure représentation des citoyens mobilisés sur le terrain, souvent non inscrits dans une organisation politique. Ainsi a-t-on vu naître dans ces deux mois dans l’Hérault deux associations : d’une part une association départementale du Front de gauche permettant aux citoyens non encartés d’adhérer et de militer dans un cadre commun avec les organisations membres du Front de gauche et les comités locaux unitaires du Front de gauche vont se structurer dés ce printemps ; d’autre part « le Front de gauche des quartiers populaires » né à la Paillade qui engage la même démarche en cherchant à construire une nouvelle représentation des quartiers populaires de Montpellier. Le « Front de gauche des quartiers populaires » a déjà pris les dispositions pour continuer sa mobilisation civique et politique dans les quartiers populaires de Montpellier.  Déjà dans les autres villes de la région, et en banlieue parisienne cette initiative trouve un écho.  

Le Front de gauche a donc atteint son objectif en réalisant un score à deux chiffres. Ce n’est pas là une fierté mal placée car elle revêt une importance particulière. Le Front de Gauche devient ainsi une alternative crédible à l’échelle du pays et son objectif d’être une force candidate au pouvoir n’est pas hors d’atteinte. Car le front de gauche offre un axe stratégique pour combattre le FN et le défaire. Cela est un débat fondamental à gauche. En effet certains croient à gauche que face au FN il suffit de tenir le bon vieux discours antifasciste mêlant un moralisme très général et un appel au rassemblement des républicains. S’il va de soi qu’il faut en toutes circonstances (notamment électorales) tout faire pour que les électeurs se rassemblent pour battre le FN, cela ne saurait suffire. Comme je l’ai expliqué plus haut le FN se nourrit de la désespérance sociale et de la peur du déclassement en offrant une image de force et de détermination. La majorité de ses électeurs ne  se détourneront de lui que si se constitue une gauche qui démontre une détermination à changer leurs conditions d’existence, une gauche qui ne soit pas un mélange de moralisme béat et de résignation à l’Europe libérale et à la mondialisation capitaliste, une gauche prête à gouverner directement en disant les mesures immédiates qu’elle sera capable de prendre pour lutter contre le chômage et la misère, capable de garantir la santé et l’éducation, capable de préserver notre environnement. Comme l’ont dit les candidats du Front de gauche : « Si vous ne savez pas faire, laissez nous la place car nous nous savons faire. » Une gauche sociale et déterminée peut alors être intransigeante sur les valeurs et les principes en montrant une fermeté sans faille contre le racisme et la xénophobie. Après avoir vu par exemple l’an dernier une majorité de la gauche régionale justifier les blagues nauséabondes de feu Georges Frêche, comment voulez vous qu’on les prenne au sérieux aujourd’hui dans leurs appels à l’union sacrée républicaine ?

Parlons maintenant de l’extraordinaire expérience réalisée à la Paillade, dans ce fameux canton 9, le sortant socialiste étant Président du Conseil Général. Mohamed Bouklit a réalisé 22% au premier tour, éliminant le FN et l’UMP, puis, suite au vote quasi unanime de son Comité de soutien a décidé de se maintenir au second tour face à André Vezinhet qui avait raté de deux points les 50%. Commençons par l’anecdotique : Dimanche 20 entre 22h et 24h pas moins de cinq responsables socialistes (y compris nationaux) m’appellent pour que le candidat du Front de gauche arrivé en deuxième position avec 22% et ayant éliminé de la compétition FN et UMP,  se retire pour laisser comme seul candidat en lice le Président du CG sortant. Je leur fais remarquer que dans une trentaine de cas les candidats EEV et PS communs se maintiennent contre le FdG en appelant la droite à voter pour eux. Quant au choix de maintien ou non au second tour, je leur ai dit que je n’avais aucun pouvoir de décision, qu’ils devaient appeler directement les candidats et qu’il appartenait à l’assemblée citoyenne du FdG du quartier de décider. Ils ne comprirent pas.

Leur conception de la politique exclut que les gens soient égaux ; s’il y a un candidat qui s’appelle Mohamed il ne peut être que manipulé par plus puissant que lui ; ils ne comprenaient pas que le Front de gauche et particulièrement le PG avait construit dans ce quartier une démarche citoyenne pour que le candidat qui sera porteur de notre programme soit issu du quartier et constitue cette nouvelle représentation politique populaire que nous appelons de nos vœux. Ensuite le sortant a fait une grosse erreur quand on lui a demandé pourquoi il n’avait pas répondu à la demande de débat de Mohamed Bouklit : « j’ai pris le parti de l’ignorance. » ; l’ensemble des citoyens porteurs sur le quartier de cette candidature a décidé après mûre réflexion qu’ils maintenaient la candidature au second tour en le justifiant ainsi : « après avoir éliminé le FN à 20% et l’UMP à 5%, on en appelle à tous les abstentionnistes (prés de 70%) pour qu’ils choisissent entre les deux candidats de gauche en étant certain ainsi de ne pas favoriser la droite ». En tant que président du comité de soutien j’ai respecté et assumé leur décision collective et unanime. Je n’ai pas hésité une seconde bien qu’il m’en coûte de m’opposer frontalement à une personnalité avec qui j’ai toujours eu des rapports courtois (à la différence de G. Frêche par exemple). Aussi que n’ai-je entendu entre les deux tours de certains hiérarques ? « Vous vous attaquez à une personnalité imminente du PS » mais jusqu’à nouvel ordre la candidature et le vote sont libres dans notre pays et le souverain final c’est le peuple par son vote auquel tous doivent se soumettre ; « Tu n’auras plus de subvention pour ta commune » mais Frêche m’avait fait la même menace avant mon élection municipale, sans empêcher la transformation de ma commune. Et puis ne serait-il pas temps que les subventions se définissent en fonction de l’intérêt général ? Comme d’ailleurs le Conseil général de l’Hérault entend le faire en rompant justement avec ce genre de pratiques. « Vous allez livrer la Paillade aux islamistes ». Ce dernier « argument » mérite une réponse nette et cinglante : Mohamed Bouklit est un acteur associatif de longue date sur le quartier malgré ses 34 ans, notamment dans la plateforme citoyenne qui défendait des conceptions laïques et républicaines  au grand jour et son programme électoral est d’une grande clarté à ce sujet. D’ailleurs lors d’une des réunions publiques, quand une expression islamiste s’est exprimée contre le Front de gauche, nous n’y avons pas fait obstacle mais lui avons apporté la réponse laïque et républicaine qui s’impose, faisant l’unanimité des soutiens de Mohamed. Cette campagne de dénigrement de sa candidature est non seulement indigne mais témoigne d’une ignorance des réalités et d’un abandon du combat républicain sur le terrain. Enfin j’ai saisi l’occasion pour rappeler à mes interlocuteurs que certains d’entre eux n’avaient pas hésité à l’agglomération de Montpellier à voter ou à laisser voter pour un maire UMP contre un maire de gauche, qu’ils se rappelaient de mon existence quand ils avaient besoin de moi entre les deux tours.

Dans tous les autres cantons j’ai fait mon travail de rassemblement contre la droite et l’extrême droite : dans le canton où se situe ma commune j’ai largement diffusé un appel en tant que maire pour assurer la défaite du FN en votant pour la candidate socialiste arrivée en tête ; j’ai fait de même pour Jean-Pierre Moure, candidat du PS à Pignan, en passant outre à l’attitude qu’il avait eu lors de l’élection des vice présidents de l’agglomération ; et de même dans d’autres cantons du Gard et de l’Hérault. Quant à l’exception du canton Montpellier 9, on ne peut que se réjouir de l’expression d’une nouvelle génération politique de gauche dans ce quartier populaire. Une exception qui ne mettait pas en danger la gauche, ni ne faisait pas des 20% de l’électorat FN et des 5% de l’UMP les arbitres entre le candidat PS et celui du FdeG des quartiers populaires. Ce n’était pas le cas dans le reste de la France pour les socialistes et les écologistes (souvent alliés en l’occurrence) qui ont multiplié les exceptions (une quarantaine environ) pour appeler la droite à la rescousse pour battre un Front de gauche, généralement communiste : dans tous ces cas les électeurs de gauche ont d’ailleurs largement confirmé le Front de gauche. Quant à la Paillade, malgré une pression énorme pour un vote « officiel » (grand bond en avant du vote… dans la maison de retraite !), le candidat du front de gauche est passé de 22 à 34%, augmentant ses voix de 800 votes ce qui constitue une mobilisation exceptionnelle et prometteuse. 

Un espoir est né dans les quartiers populaires de Montpellier et l’aventure va continuer et s’amplifier pour faire émerger de tous les quartiers de Montpellier une nouvelle génération politique qui se structurera dans le Front de gauche des quartiers populaires, élaborant ses exigences sociales et politiques, faisant ses propositions alternatives et prêtes à les porter à toutes les échéances à venir. On aura l’occasion d’en reparler.

Comme je vois que la date anniversaire de la moitié de mon mandat municipal approche, je vais me permettre dans une prochaine note de la saluer par quelques remarques et impressions personnelles.

5 avril 2011
René Revol

Note du 1er mars 2011

Sur la jeunesse

Dans cette note je m’aventure dans quelques analyses sur la jeunesse dans la société actuelle et dans le moment présent du mouvement social.

La présence d’une jeunesse nombreuse, éduquée et sans emploi est au cœur des révolutions arabes en cours. Certains commentateurs veulent en faire une caractéristique propre des pays arabes. Il est vrai que la configuration de la jeunesse dans ces pays est explosive avec les ingrédients suivants : 1) la majorité de la population en dessous de 25 ans suite à l’explosion démographique des années 80 et 90(peu analysée au demeurant), 2) Une caste politique dictatoriale vieillissante et datant d’une toute autre génération ; 3) une jeunesse à la fois éduquée [ suite à la vague de la scolarisation contemporaine qui a d’ailleurs aussi touché les filles (en ce domaine la Tunisie a été pionnière)] et ouverte au monde ; 4) Et surtout une jeunesse qui arrive à la maturité dans des économies totalement livrées à la domination financière qui corrompt et déstructure l’emploi et laisse cette jeunesse sans avenir.

La jeunesse arabe est l’accélérateur de ces révolutions et elle réalise la jonction avec la majorité populaire comme on l’a vu dans les mouvements sociaux tunisiens y compris dans la manifestation de samedi dernier qui exigeait et a obtenu le départ du gouvernement fantoche de la « transition ». Ce n’est pas Facebook qui a fait la révolution, c’est tout aussi stupide que lorsque Louis Philippe accusait la presse d’être la responsable de la révolution de 1848 ! Facebook a été un moyen formidable mais qu’un moyen ; et on le voit bien en Tunisie : le mouvement insurrectionnel a commencé en Tunisie dans le centre du pays, très populaire et peu touristique, suite à l’immolation du jeune vendeur de légumes et de fruits. Ce premier moment était une révolte très populaire avec peu de moyens internet mobilisés ; puis c’est la jeunesse mobilisée de Tunis qui a fait connaître ce mouvement social via les réseaux sociaux sur la toile. Vous connaissez la suite.

Revenons à mon propos : la jeunesse est partout la plaque sensible d’une société et vous voyez à travers elle les soubresauts qui affectent plus sourdement les profondeurs de la société. Nous avons la mémoire courte en France car la jeunesse a récemment donné de la voix et nul besoin de revenir à 1968. Alors que dans les décennies précédentes (70,80,90) nous avions vécu essentiellement des mouvements de la jeunesse scolarisée certes fort significatifs et importants mais assez circonscrits dans une revendication scolaire ou universitaire centralisée contre une mesure du gouvernement, au cœur de la décennie 2000 nous avons fait deux expériences qu’il ne faudrait pas oublier : d’une part ce qu’on appelé les émeutes de la jeunesse des banlieues en octobre novembre 2005 qui avaient tant impressionné le monde des nantis par sa violence éruptive et pour eux inattendue; deux décennies de chômage massif chez les jeunes, un quart d’une génération qui sort chaque année du système scolaire sans aucune qualification et qui se vivent comme des « surnuméraires » pour reprendre l’expression du sociologue Robert Castel, quant aux diplômés qui ont obéi aux exigences officielles de se scolariser le plus longtemps possible et qui ont réussi scolairement ils se heurtent aux années de galère et à la précarité surtout la jeunesse issue de l’immigration. Comment voulez vous que cela n’explose pas dès lors que ces ingrédients s’accumulent au même endroit à cause d’un urbanisme de relégation ? A l’époque des commentateurs rapides dissertèrent sur le fossé qui séparait ces « barbares » d’une majorité silencieuse…Patatras ! Quelques mois plus tard c’était la formidable mobilisation de toute la jeunesse contre le CPE symbole de la précarité de l’emploi qu’on impose aux jeunes. Mobilisation exemplaire dans laquelle la jeunesse entraîne toutes les générations des classes populaires et des classes moyennes. Ces ingrédients sont toujours là et même aggravés par l’ampleur de la crise de 2008 2009 qui a fait repartir à la hausse le chômage et en particulier celui des jeunes, qui reculent dans la file d’attente de l’emploi…Il fallait être bien borné pour s’étonner de cette présence massive de la jeunesse dans le mouvement social de l’automne 2010 contre la « réforme » des retraites.

On peut aller plus loin dans l’analyse de la situation sociale de la jeunesse. Depuis fort longtemps observateurs sociaux et sociologues et ce depuis la fin du 19ème siècle ont souligné la situation de tension anomique qui caractérise cette période où on « devient adulte » (ce qui est la définition même de adolescent). On sort de l’enfance c’est-à-dire d’une période de dépendance et on se dirige vers l’autonomie de l’âge adulte. Un sociologue comme Ralf King Merton avait dès les années 40 aux Etats Unis souligné l’inévitable tension dans la jeunesse entre d’un côté les aspirations croissantes à l’autonomie individuelle (surtout dans une société qui valorise la réussite individuelle) et de l’autre l’absence des moyens de cette autonomie, tant l’absence des moyens symboliques par manque de reconnaissance que l’absence des moyens matériels sont vivement ressenties dans les milieux populaires. Le même auteur soulignait que cela s’aggravait dans la jeunesse issue de l’immigration, chose dont nous ne nous apercevrons en France que trente ans plus tard. Cette tension fut aussi analysée dans le mouvement ouvrier et socialiste car la résolution de cette tension est au cœur des processus d’émancipation humaine qui animent toutes les luttes des exploités. C’est pour cette raison que la jeunesse est toujours au cœur des révolutions ; faut il rappeler par exemple qu’en 1917 l’âge moyen du Parti Bolchevik était de 19 ans (dans une société où on partait travailler à l’usine ou aux champs à 12 ans !)

Mais dans notre société française contemporaine cette période de jeunesse s’est allongée et les frontières entre les âges s’estompent, ce qui aggrave la situation. Il y a un demi siècle la grande majorité de la jeunesse ne faisait guère d’études et la jeunesse se vivait entre deux bornes : la sortie de l’école élémentaire en moyenne vers 12 ans et demi avec ou sans le certificat d’études et la fin se situait dans la conjonction d’une insertion professionnelle stable vers 17 ans, une installation matrimoniale vers 19 ans, le premier enfant pour la femme vers 20 ans et l’intégration civique pour l’homme à 21 ans avec le service militaire obligatoire et le droit de vote. Entre les deux la jeunesse est donc la période assez courte de l’apprentissage, avec une forte identification aux groupes sociaux d’appartenance qui sont très souvent les groupes sociaux de référence vers lesquels on se dirige. Ce monde a disparu et la jeunesse s’est transformée. D’une part la jeunesse s’allonge considérablement et on ne sait plus quand elle commence et quand elle finit. La jeunesse française est scolarisée en moyenne jusqu’à 19 ans or la scolarisation a la vertu d’augmenter les aspirations tout en restant dans un statut d’assisté sans aucune autonomie financière. La scolarisation de masse après 16 ans se fait sans que la jeunesse soit accompagnée financièrement et cela accroît la tension anomique. Il y une dizaine d’années, mes étudiants de prépa avaient fait une enquête sociologique dans mon lycée (lycée de centre ville traditionnel) sur le travail lycéen et établirent que 5% des lycéens travaillent à plein temps donc y compris pendant les périodes scolaires (stupeur en salle des profs ! « Comment font ils ? » « la nuit et le week-end ! chers collègues » « mais alors ils peuvent pas travailler en classe normalement » …je voyais littéralement le monde social faire irruption dans le monde scolaire feutré des prépas) plus 12% travaillent à temps partiel pendant la période scolaire et la majorité travaille au moins un mois l’été….On pourrait aussi sortir les statistiques de l’observatoire de la vie étudiante. Bref la revendication d’un revenu d’autonomie pour tous les jeunes en formation est une exigence centrale (quand je pense qu’elle fait partie du programme de l’UNEF depuis la déclaration de son congrès fondateur de Grenoble …en 1946 !).

Cette période de scolarisation plus ou moins longue et diversifiée fait que la majorité des jeunes font l’expérience de cet âge dans le cadre scolaire. Quant aux bornes de sortie de la jeunesse elles se sont nettement brouillées : l’intégration civique prend plus la forme de la première manif avec un service militaire supprimé et le vote à 18 ans, l’intégration professionnelle se fait sous le mode de l’alternance entre chômage, stages, emplois précaires avec un Cdi qui arrive en moyenne juste avant les trente ans (comment voulez vous qu’ils acceptent alors 42 ans d’activité pour avoir droit à la retraite à taux plein !), quant à l’installation en couple elle relève plus d’expérimentations successives avec une arrivée du premier enfant pour la femme désormais en moyenne à l’âge de trente ans. Cet allongement et cette indétermination sociale et professionnelle de la jeunesse accroît la tension anomique entre l’ampleur des aspirations à l’autonomie qui se réalise certes dans beaucoup de domaines de la vie sociale (comportements sexuels adultes, expression culturelle propre…) mais avec un manque crucial de moyens pendant plus d’une dizaine d’années si ce n’est plus. Cette configuration est explosive et fait de la jeunesse de nos sociétés européennes un des ingrédients de la révolution citoyenne qu’on sent gronder chez nous.

Dans ce cadre commun, les situations sont différentes selon les modèles sociaux européens c’est-à-dire selon les modèles d’états providence, les modèles familiaux, les conquêtes sociales ou les influences religieuses….Une bonne mesure de ces différences consiste à observer l’âge médian du départ définitif de chez les parents : Danemark, Suède, Finlande : 20 ans
Royaume Uni 21 ans
France, Allemagne, Benelux : 23 ans
Autriche 25
Grèce, Espagne, Portugal, Irlande : 27 ans
Italie 28 ans.

Les modalités du vécu de cette période de tension propre à la jeunesse ne sont donc pas les mêmes selon les modèles sociaux. Une publication réalisée en 2008 nous éclaire à ce sujet. Dans « Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe » (PUF 27€) l’auteur, Cécile Van de Velde, distingue quatre grands modèles européens du vécu de la jeunesse :

1) « Se trouver » qui domine par exemple dans le monde scandinave avec une forte aspiration à l’autonomie, un départ précoce de chez les parents qui est garanti par un véritable salaire étudiant, mais cela va de pair avec une longue période de mobilité et d’expérimentation sociale et professionnelle avant stabilisation. L’allongement de la jeunesse est ici aussi sensible mais l’anomie est moindre car plus de moyens sont donnés à l’autonomie, la jeunesse se révoltant lorsque les politiques libérales envisagent de réduire ces moyens.

2) « S’assumer », logique dominante chez les jeunes britanniques où l’on part assez tôt du domicile parental mais pour vite intégrer des jobs souvent précaires et incertains ; les études étant de plus en plus payantes ils sont contraints de travailler. La logique individualiste du modèle libéral anglais pousse les jeunes à chercher à se débrouiller par eux-mêmes …jusqu’à ce qu’ils répondent à cette pression sociale soit par la délinquance (très forte en Angleterre) soit par des maternités précoces parmi les filles des milieux populaires qui se trouvent ensuite seules avec un enfant et une modeste allocation récemment diminuée (les mères précoces une triste particularité britannique), soit enfin par la révolte comme on l’a vu à l’automne avec les étudiants anglais massivement mobilisés contre la hausse des tarifs d’inscription universitaire.

3) « Se placer » dont la jeunesse française est significatif. L’aspiration à l’autonomie et au développement personnel y est également forte mais elle est bridée par une double exigence d’intégration sociale : les études et le diplôme sont considérés comme centraux et déterminants pour le reste de la vie et la sécurité n’est assurée que lorsque un « vrai » travail est enfin trouvé. D’où une extrême sensibilité de la jeunesse française à l’égalité dans les études et contre les mesures discriminatoires dans ce domaine mais aussi une révolte contre la précarité. Le feu couve à nouveau sur ce sujet comme en 2006.

4) « s’installer » qu’on repère bien chez les jeunes espagnols où la conjonction du chômage massif des jeunes de moins de 25 ans, l’absence d’aides financières aux jeunes, la cherté inouïe du logement, le poids idéologique et aussi religieux d’une vision de l’installation comme avant tout une installation matrimoniale et familiale, tout cela explique une situation de cohabitation avec les parents dans tous les milieux sociaux ce qui est un ferment de crise permanente dans la jeunesse.

On le voit : la jeunesse est en Europe est sous tension et elle participera activement aux mouvements sociaux qui viennent. Elle sera un acteur décisif de la révolution citoyenne comme elle l’est dans les révolutions démocratiques depuis dix ans en Amérique Latine ou comme elle l’est dans les révolutions arabes depuis deux mois.

Encore faut il que tous les acteurs politiques à commencer par ceux qui se réclament du changement lui fassent toute sa place. Et dans ce domaine le retard est criant….par exemple en cette période d’élections cantonales on peut remarquer dans mon département que sur les 49 conseillers généraux il y a seulement deux femmes (ça c’est un scandale que tout le monde connaît) mais il y a seulement deux élus de moins de 40 ans et 0 de moins de 30 ans. Et pour finir par un petit cocorico PG nous sommes assez fiers sur mon canton que le PG présente comme candidat Front de gauche un jeune de 28 ans, Lionel Descamps, qui fait une campagne de terrain exceptionnelle. J’espère que les électeurs de mon canton auront l’audace de le propulser sur le devant de la scène car il a toutes les qualités et toutes les compétences pour assumer une responsabilité politique.

Place à la jeunesse au cœur de la révolution citoyenne en marche !