Les eaux usées et l’assainissement : un enjeu de la transition écologique.

L’historien médiéviste, Marc Bloch, faisait remarquer que les villes médiévales qui pratiquaient l’écoulement des égouts en surface, ont été les plus propices à la diffusion des épidémies, alors que celles qui avaient repris l’innovation romaine de l’écoulement enterré avaient été mieux protégées. De nos jours, sur une planète de près de 7 milliards d’individus, où la pression anthropique menace la survie de l’écosystème humain, la question de la gestion et du traitement des eaux usées est devenu un enjeu majeur de l’indispensable transition écologique. Le droit à un assainissement de qualité fait partie des droits économiques et sociaux internationalement reconnus ; en sont encore pourtant exclus  des centaines de millions de personnes.

La gestion et le traitement des eaux usées, compétence locale qui a longtemps relevé des communes, appartient désormais aux communautés de communes, agglomérations et métropoles. Or ce sujet, bien que d’importance majeure, est trop souvent placé au second rang. J’ai pu constater la méconnaissance des citoyens et même d’élus à qui je me suis amusé à poser cette banale question : « quand tu tires la chasse d’eau, sais-tu où et ce que cela devient ? » Si on sent le vif intérêt porté à l’approvisionnement en eau potable dont chacun sait ne pouvoir s’en passer au quotidien, il n’en est souvent rien ou presque du souci du devenir des eaux usées.  Or leur traitement est un facteur essentiel de la préservation de l’environnement, de la qualité des eaux profondes et de surface, de l’hygiène et de la santé publique.

Pour une gestion publique de l’assainissement.

Dans ce qu’il est convenu d’appeler le « petit cycle de l’eau » il y a certes l’extraction de l’eau, sa potabilisation, sa distribution à tous les usagers, mais aussi l’écoulement des eaux usées et leur traitement dans les STEP (stations d’épuration). Cela doit constituer un ensemble cohérent au sein d’un service public local. L’enjeu vital de ce service public est toutefois bien souvent en France délégué à des multinationales privées ; notre pays a en effet été à la tête du processus de privatisation de l’eau et le modèle capitaliste de ces multinationales ont essaimé dans le monde entier.

Un important mouvement citoyen a permis un retour partiel de la gestion publique en régie, en particulier à Grenoble en 1995 et Paris en 2000. À Montpellier, dans la courte mandature que j’ai exercée entre avril 2014 et juillet 2017, nous avons réussi à expulser une multinationale de l’eau de la gestion de l’eau potable ; la mise en place d’une régie publique a pu démontrer son efficacité et la qualité de sa gestion. Une victoire qui reste partielle car l’assainissement est resté délégué à des entreprises privées. La fin de leur contrat de DSP arrive en 2021 ; l’un des enjeux des prochaines élections municipales de mars 2020 dans les 31 communes de la métropole de Montpellier tournera autour de l’exigence du retour en régie publique de l’assainissement pour les 31 communes. Cela serait d’autant plus facilement réalisable que la structure de la régie pour l’accueillir est prête.

L’importance du réseau.

La mise en place d’un réseau collecteur sur une zone urbaine joue un rôle décisif dans la qualité de l’assainissement. Il y a d’abord la question de la vétusté de ce réseau. Dans de nombreuses collectivités où il n’a pas été correctement renouvelé, il est fuyard et donc polluant pour le milieu naturel. Une régie publique qui par principe ne recherche pas le profit à court terme et n’a pas à verser des dividendes est la mieux placée pour planifier des investissements de renouvellement du réseau. Avoir une connaissance exacte et honnête de la qualité du réseau doit devenir une exigence citoyenne. Dans les villes les plus anciennes, une bonne partie des égouts collecte à la fois les eaux usées des ménages, des entreprises, mais aussi les eaux pluviales. On parle alors de réseau unitaire à la différence des réseaux séparatifs (réseau des eaux usées séparé de celui de l’écoulement pluvial). Lorsque se produisent des précipitations importantes, ces réseaux unitaires débordent, entrainant un traitement des eaux usées de très mauvaise qualité, détériorant fortement l’environnement naturel. Ce sont les inondations qui sont la cause principale de la pollution des eaux de rivière et des eaux marines du littoral. Il y a donc un enjeu important à développer des réseaux séparatifs. Enfin pour répondre aux effets, sous l’effet du changement climatique, de précipitations de plus en plus abondantes et intenses, la réalisation de bassins d’orage est devenue prioritaire. Alors qu’elle devrait être privilégiée avant toute urbanisation, c’est loin d’être le cas.

Les stations d’épuration (STEP).

Les stations d’épuration récupèrent toutes les eaux usées et les traitent avec des procédés de plus en plus performants techniquement en séparant par la digestion les boues de l’eau. Il y a trois enjeux essentiels liés à une station d’épuration : premièrement elle doit assurer une digestion de grande qualité pour éliminer le maximum de produits polluants ; deuxièmement, elle produit une masse importante de boues dont la destination est un dilemme : soit ces boues sont transformées en compost et transportées vers cet usage ; cette destination est intéressante mais se heurte à deux problèmes : quand la masse de compost produit dépasse les besoins agricoles surtout dans les régions de faible activité agricole et quand cela nécessite le transport quotidien d’une grande quantité de boue génèrant de grosses nuisances de circulation avec forte émission de gaz à effet de serre. Et ce d’autant plus si votre station est en milieu urbain.

Dès lors que l’on se heurte à la difficulté d’écouler ces boues, on procède à leur enfouissement, avec des impacts sur des espaces naturels. L’autre solution consiste à l’incinération de ces boues. Mais avec un inconvénient réel si vous avez des fours d’anciennes générations qui peuvent être en partie polluant. On doit donc étudier avec le plus grand soin les nouvelles formes d’incinération qui filtre la quasi-totalité de la pollution pour ne produire que de la vapeur d’eau, mais il s’agit d’un investissement coûteux qu’il faut savoir assumer. L’avantage tient alors à une diminution considérable des transports et à une production énergétique qui rend autonome la station et qui par ailleurs permet d’approvisionner un réseau de chaleur plus ou moins important pour les habitations environnantes et s’insérer ainsi dans une économie circulaire. À cela il faut ajouter la possibilité d’installer parallèlement à la digestion la production de gaz par le processus de méthanisation.

Abordons maintenant la filière au point une station d’épuration devient alors une usine productrice d’eau brute.

C’est d’autant plus précieux qu’il convient, dans le contexte du changement climatique, de préserver au mieux les ressources d’eau potable provenant des sources et nappes phréatiques. Les stations d’épuration ne peuvent pas produire d’eau potable mais fournir une quantité abondante d’eau brute pour toute une série d’usages : irrigation de l’agriculture notamment maraîchère, irrigation des espaces verts, arrosage des golfs (voire avec interdiction de puiser dans l’eau potable), nettoiement des voiries publiques, nettoyage de la station elle-même grande consommatrice d’eau… Alors que tous les usages des eaux usées traitées par les stations sont désormais autorisés par les autorités sanitaires, la France demeure très en retard par rapport à ses voisins, à commencer par l’Espagne. Le comble est atteint dans des villes comme la métropole de Montpellier dont la station d’épuration une fois modernisée traitera les eaux usées de 660 000 habitants et rejettera jusqu’à 4 m³ secondes dont brute… dans la mer. Dans un contexte de changement climatique qui qui nous oblige à économiser l’eau de source et à lutter contre l’augmentation du niveau des mers, poursuivre dans cette voie est une aberration. Comment accepter que la très grande majorité des rues de nos villes soit nettoyée avec de l’eau potable ?

La mise en place d’une économie circulaire de l’eau est au centre du débat sur l’assainissement. Or on se heurte à des lobbys industriels notamment à celui qui gère l’eau du Bas Rhône, qui redoutent la concurrence qui viendrait du traitement des eaux usées. Ceci alors que le Rhône est en mauvais état, que sa pollution augmente, que son traitement pour créer de l’eau brute est de plus en plus onéreux, que les eaux du Rhône se réchauffent sous l’effet aussi des centrales nucléaires, que son étiage baisse dangereusement année après année… La décision logique et de simple bon sens serait de ralentir le prélèvement de l’eau du Rhône et de lui substituer l’eau brute qui sort des stations.

Enfin le recours à d’énormes stations d’épuration intéresse le lobby industriel des constructeurs de stations, les justifiant au nom des économies d’échelle. Elles peuvent s’imposer pour les très grandes villes mais sont très discutables en zone périurbaine. Le regroupement de deux ou trois communes pour faire des petites stations de qualité est souvent préférable.

Elles peuvent permettre des avancées significatives en matière écologiques, comme l’est par exemple la STEP d’une commune au nord de Montpellier qui a expérimenté avec succès le procédé du lombrifiltre.

Bref, la technicité du dossier de l’assainissement ne doit pas conduire à la désertion du citoyen. Dans la perspective des prochaines élections municipales saisissons nous de l’enjeu de l’assainissement en réclamant le retour en régie publique et la mise en place d’un assainissement écologiquement responsable.

René Revol

Quand les hommes descendent dans la rue, on parle d’une émeute. Et quand les femmes s’en mêlent, c’est le signe d’une révolution.

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De Mirabeau sous la Révolution française « Tant que les femmes ne s’en mêlent pas, il n’y a pas de véritable révolution »  à Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien « Quand les gens bougent, c’est une émeute, lorsque les femmes les rejoignent, cela devient une révolution », la même pensée revient à plusieurs moments de l’histoire humaine.

Elle m’est revenue en mémoire lors de cette formidable journée du 8 mars qui porte bien son nom de journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Alors qu’à 15 h 40 j’accompagnais des amies dans un service pour la grève symbolique de dénonciation de l’inégalité de salaire entre les hommes et les femmes, j’ai reçu d’un ami algérien un lien sur mon téléphone qui nous a permis de suivre l’extraordinaire marée humaine qui s’est déployée tant à Alger qu’à Oran, Constantine, Tizi Ouzou et toutes les villes d’Algérie. Les femmes y étaient très présentes avec de nombreuses pancartes, bien sûr pour la liberté et la démocratie, mais aussi explicitement contre la misogynie et le patriarcat. Puis nous avons pris connaissance des marées féminines et populaires en Espagne à Madrid comme à Barcelone.

L’engagement des femmes dans un mouvement social est le signe d’un approfondissement majeur du processus révolutionnaire. Cela est largement attesté dans l’histoire des mouvements populaires depuis la révolution française ; n’oublions pas l’importance décisive d’une manifestation de femmes pour la paix, le pain et la terre dans le déclenchement de la révolution russe en février 1917  !

Le processus auquel nous assistons aujourd’hui en Algérie est d’une profondeur inégalée. Certains évaluent à 15 millions de personnes ayant manifesté dans les rues. Il s’agit d’un des rassemblements populaires les plus importants de l’histoire récente. Son caractère à la fois pacifique et déterminé de ce mouvement dominé par une forte présence de la jeunesse et des femmes impressionne. Le pouvoir croit habile d’allonger les vacances universitaires pour affaiblir la mobilisation, mais gageons que cela aboutira à l’inverse ; en retournant dans leur famille, leur ville ou leur village les étudiants vont contribuer à la propagation de la révolte dans les profondeurs de la population. Si nous ne pouvons aujourd’hui prédire ce que va devenir ce mouvement, nous savons d’ores et déjà qu’y est posée la question centrale de la Refondation démocratique et sociale de la république algérienne. En proclamant haut et fort « un seul héros, le peuple », les Algériens entendent renouer avec les grands principes (bien vite oubliés au sommet) énoncés en août 1956 lors du Congrès de la Soummam : le futur état algérien devait être celui d’une « République sociale et démocratique ».

Le mouvement du peuple algérien contribue à nourrir la maturation politique et sociale d’une révolution citoyenne dans les autres pays tant au Maghreb qu’en Europe même, et singulièrement dans le pays qui a les liens les plus forts avec l’Algérie, la France bien entendue.

Au début d’une semaine où se prépare les grandes mobilisations du 15 et du 16 mars à la fois de la jeunesse pour la défense du climat et des gilets jaunes, je voudrais rendre compte dans cette chronique d’une anecdote surprenante mais très significative. J’ai la semaine dernière croisé dans la rue un groupe d’enfants d’environ sept ans, probablement lors d’une sortie d’un centre de loisirs ; quel ne fut pas mon étonnement de les entendre scander « Macron démission ! ». Les animateurs, l’air paniqué, ne savaient comment les faire taire. Engageant le dialogue avec les enfants et les écoutant attentivement, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait nullement d’un pur mimétisme ou d’une simple blague. Ils ont clairement fait état de discussions au sein de leur famille très favorables aux gilets jaunes. Plusieurs m’ont dit que leurs parents, sans aller manifester, étaient pour les gilets jaunes ; ils connaissaient plutôt bien les principales raisons de ce mouvement : le pouvoir d’achat et la démocratie. Cela souligne s’il le fallait la profondeur sociale de ce qui se passe dans notre pays et ce que s’emploie à camoufler les tenants du système médiatique. Comme l’ont montré les travaux un peu anciens de la chercheuse Annick Percheron ou plus actuels d’Anne Muxel la «politisation des cours de récréation» est un symptôme indéniable de la profondeur des mobilisations sociales et politiques. Quand les enfants commencent à s’identifier aux questions et aux querelles des adultes cela est toujours très révélateur. Je demeure convaincu que le processus qui a commencé en novembre dernier travaille les esprits en profondeur et que le grand débat national est loin d’avoir atteint son objectif de noyer le poisson pour gagner du temps. Nous devons nous préparer à de nouvelles répliques et nous employer à en formuler l’issue politique.

Le 10 mars 2019

René Revol

Communiqué : Inconditionnellement contre l’antisémitisme, contre tous les racismes

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Le 18 février 2019

Évidemment, avec la Députée Muriel Ressiguier, au nom de la France Insoumise, à Montpellier comme partout en France, nous nous sommes associés à la protestation contre les manifestations inadmissibles d’antisémitisme. Nous serons toujours au premier rang quand il s’agira de faire respecter et de promouvoir les droits de l’homme et du citoyen, de combattre toutes les manifestations de racisme. L’antisémitisme, qui fait des Juifs des boucs émissaires, a souvent été nourri et utilisé comme un dérivatif des mécontentements. Le cancer de l’antisémitisme a eu historiquement deux sources : celle d’abord de l’intégrisme religieux, notamment chrétien et musulman, qui persiste en Europe et au Moyen-Orient ; celle ensuite raciale, à l’origine du fascisme qui s’est formée fin du XIXe siècle et érigée en monstrueux système criminel d’élimination ethnique par le national-socialisme d’Hitler, après avoir écrasé toute résistance politique et sociale.

On voit aujourd’hui resurgir l’antisémitisme sous de nouvelles formes, mais ses sources restent les mêmes.

Les partis politiques et autres officines d’extrême-droite prospèrent sur le terreau du complotisme antisémite, quitte à entretenir une certaine ambiguïté pour se distinguer du fascisme dont ils sont les héritiers.

Les organisations djihadistes trouvent dans l’antisémitisme un moyen  supplémentaire pour déstabiliser les sociétés, en Europe comme au Moyen-Orient. Elles n’hésitent pas pour cela à instrumentaliser les politiques guerrières et agressives pratiquées par les dirigeants d’Israël (que nous ne confondons pas avec le peuple israélien), notamment contre le peuple palestinien, politiques qui attisent les braises de la haine, à rebours des traditions de cohabitation pacifique entre musulmans et juifs.

Les ennemis de l’humanisme, pour servir leurs intérêts, se sont depuis toujours appuyés sur l’ignorance pour véhiculer la haine des Juifs.

L’antisémitisme, comme tous les racismes, doit être combattu par tous ceux qui se réclament des principes fondateurs de l’humanisme et de la République. Cette lutte n’implique nullement l’alignement sur la politique préconisée par tous ceux qui, aujourd’hui, s’associent à cette protestation. L’engagement contre l’antisémitisme sera d’autant plus sincère et authentique qu’il sera associé à un engagement total contre tous les racismes et toute oppression.

 

 

 

Où va-t-on ?

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Au lendemain d’une mobilisation populaire puissante le 5 février qui a vu converger les salariés répondant à l’appel des organisations syndicales et les gilets jaunes – dont parmi eux beaucoup de jeunes, on doit s’interroger sur le sens des événements pour mieux définir nos actions individuelles et collectives.

« Les moules se détachent du rocher… »

Je me souviens de cette expression utilisée en 1968 par un vieux militant ouvrier qui avait connu le Front populaire, les combats à libération et les grandes grèves. Elle s’applique à la situation actuelle. Comme je l’écrivais dans ma précédente note sur « un peuple en mouvement », on assiste à une profonde évolution dans les consciences. La vague dégagiste (qui s’est manifestée sur le terrain électoral en 2017 par le vote Mélenchon, mais aussi par le vote Macron qui a habilement su utiliser ce mouvement à son compte) a poursuivi son travail de sape, remettant en cause les appartenances politiques traditionnelles.

Mais le fait que Macron ait immédiatement utilisé sa victoire électorale pour mettre en œuvre une politique ultralibérale, politique sur laquelle la plupart des électeurs n’avaient pas voté, a provoqué une profonde colère. Et ce d’autant que nombreux sont ceux qui avaient en mémoire d’avoir déjà été trompés en 2002 par Jacques Chirac. D’autant aussi que cette fois la salve de mesures va beaucoup plus loin dans la destruction du modèle social et républicain français.

La démission de Nicolas Hulot a rejeté de nouvelles couches sociales dans l’opposition au gouvernement – désormais entaché de l’étiquette productiviste et anti écologiste. L’affaire Benalla couplé au départ de Gérard Collomb a enfin profondément atteint la légitimité du chef de l’État.

Dès lors l’embrasement social du mouvement des gilets jaunes a profondément pénétré la population dans une exigence de justice sociale et de démocratie. En discutant avec la population je constate chez beaucoup le détachement de leurs anciennes références politiques et parfois même de leurs traditions familiales de vote. Portés en cela par le contexte mouvant d’une société en effervescence. Chacun d’entre eux, sans rejoindre pour autant de nouvelles appartenances politiques, cherche quelle peut être l’issue ; et les yeux se dessillent comme pour mieux voir. Il est significatif que dans les sondages seules trois personnes interrogées sur dix se sentent en mesure d’indiquer leur vote probable aux prochaines élections. Ceux qui entendent œuvrer à l’émancipation doivent avoir conscience du caractère extraordinaire de la situation et des opportunités qu’elles ouvrent.

La réponse de Macron

Emmanuel Macron a compris le danger de cette situation en mouvement. Pour reprendre la main il a mis en place une double réponse : c’est avec sa main droite la répression policière en espérant rallier une partie de la population apeurée, et avec sa main gauche d’une part un geste de 10 milliards d’euros essentiellement payés par les autres contribuables sans toucher aux avantages des plus riches et d’autre part la mise en place d’une grande opération de communication qu’est le grand débat national.

Constatons d’abord que l’offensive répressive n’atteint pas son objectif à ce jour. Le caractère disproportionné de l’intervention policière apparaît désormais clairement au grand jour, entraînant l’indignation de tous ceux qui sont attachés à la tradition républicaine des libertés publiques ; l’utilisation des balles de défense et des grenades explosives provoquant de nombreux blessés estropiés franchit une étape dans l’usage des forces de l’ordre dans notre pays. La majorité de l’opinion publique n’accepte pas la mise en œuvre de tels moyens répressifs. Et puis une nouvelle étape législative a été franchie avec la loi anticasseurs qui pour la première fois depuis 1145 substituts l’autorité du préfet à celle des autorités judiciaires indépendantes dans l’encadrement de la liberté de manifester. Les républicains et démocrates respectueux des principes fondateurs d’un État de droit, y compris parmi les amis du pouvoir, se sont élevées avec force contre cette loi scélérate, qui nous rappelle son ancêtre, la loi anticasseurs de Raymond Marcellin en 1970 contre laquelle nous avons eu à combattre pour obtenir son abrogation en 1980. Cette offensive répressive  s’avère par ailleurs inefficace. Un tel mouvement de retour tous les samedis depuis déjà 12 semaines est proprement exceptionnel dans notre histoire. Il est ressenti comme installé dans la durée et la partie de l’opinion publique attachée à l’ordre, notamment chez les commerçants et les chefs d’entreprise, exprime de plus en plus un doute sur la capacité du pouvoir à rétablir le calme. Bref, la main droite et tremblante quand le pouvoir répressif manque de base sociale.

Quant au débat national, il a bénéficié d’un tel matraquage étatique (avec la mobilisation des moyens de toutes les préfectures) et médiatique, qu’il a semblé recueillir un certain crédit dans une partie de la population. La mobilisation des maires qui étaient son principal vecteur sur le terrain a finalement fait un grand flop et je suis fier d’y avoir contribué à ma petite place. Et lorsqu’un débat a finalement lieu ce sont toujours les revendications sociales et démocratiques qui s’imposent.

Plus le temps passe, plus Macron se démène, plus s’installe une interrogation majeure : et après ? qui va décider ? Il a commencé par répondre (je l’ai entendu de mes propres oreilles à Souillac) que c’est lui tout seul qui entre le 15 mars et le 15 avril prendra le temps de faire la synthèse de tout ce qui aura été dit et de choisir ce qu’il convient de faire – tout en précisant qu’il ne changera pas de cap ! L’effet de ce discours a été immédiat, décrédibilisant toute son opération. Plus le Président s’agite, plus le sentiment d’enfumage se répand. Que les gens décident de participer au grand débat ou refuse d’y prendre part, la grande majorité commence à se poser une question simple : n’est-ce pas au peuple lui-même qu’il reviendrait de décider ? On sent monter cette exigence démocratique et le pouvoir en est venu à tester la possibilité d’un référendum à questions multiples. Mais cette perspective s’éloigne pour deux raisons : d’une part sa possibilité institutionnelle et organisationnelle reporte un tel référendum à septembre et enlève par là-même son caractère pacificateur recherché par le pouvoir ; d’autre part, faute d’envisager de soumettre les questions devenues centrales dans le mouvement social – tels le rétablissement de l’ISF et le référendum d’initiative citoyenne, le gouvernement encourt le risque d’un rejet massif. Bref le grand débat contribue à la fois à la frustration des citoyens et à leur mobilisation.

L’enjeu des élections européennes

Voilà une échéance devant laquelle le gouvernement ne peut pas se dérober. S’il a cru pouvoir gagner du temps avec le grand débat, ce rendez-vous avec le suffrage universel le 25 mai est incontournable. Dès lors Macron cherche à mettre en place un scénario identique à celui de l’élection présidentielle, en se présentant comme le seul recours face au Rassemblement national qu’il présenté comme la seule opposition. D’où une campagne médiatique pour mettre en scène Marine Le Pen comme la seule opposante. Ce qui va de pair avec une diabolisation systématique de la seule autre alternative capable de contester la prééminence des macronistes : la France insoumise. Naturellement, Marine Le Pen se prête bien volontiers à ce jeu et la prise de distance du Rassemblement national vis-à-vis des gilets jaunes vise à récupérer à son compte le besoin d’ordre d’une partie de l’électorat de droite. Mais cela nous procure en même temps des opportunités ; d’ici le 25 mai le mouvement social peut en effet permettre de creuser le fossé entre la politique de Macron et le programme du Rassemblement national d’une part et les revendications d’utre part qui leur sont contradictoires. En particulier celles de la hausse du SMIC – et pas seulement des primes d’activité payée par les contribuables, de celle des pensions couplée à la suppression de la hausse de la CSG, de l’augmentation des minima sociaux, mais encore du rétablissement de l’ISF et de la taxation des plus riches et des grosses entreprises, de la défense des services publics, et de l’exigence démocratique avec le RIC … Autant de points qui restent sur la table, malgré les efforts déployés par certains pour mettre en avant les thèmatiques de l’immigration et d’autres chères à l’extrême droite qui sont à la peine, malgré le jeu médiatique en leur faveur. La campagne électorale pour les européennes jouait son rôle de politisation du moment et, si aucun bouleversement majeur ne s’est produit d’ici la, le vote du 25 mai peut devenir un outil utilisable par le peuple contre le pouvoir.

Vers une révolution démocratique et pacifique

Depuis mai 2017 le nouveau pouvoir s’est employé  à mener une offensive systématique de destruction du modèle social et républicain au compte d’une politique ultralibérale. Cette politique de choc n’a pas éteint pour autant la résistance sociale qui a fini par trouver un biais imprévu pour faire émerger un mouvement social majeur. Ce biais est l’initiative d’une certain Ghislain Coutard d’appeler sur les réseaux sociaux à utiliser le gilet jaune dont chaque  automobiliste dispose comme étendard de reconnaissance et d’initier ainsi un mouvement de protestation. De la lutte contre la hausse de la taxe carburant perçue comme profondément injuste par ceux qui n’ont pas d’alternatives à l’usage de la voiture, on en est très vite venu à un élargissement des revendications telles qu’elles sont formulées par le mouvement dans son ensemble.

Aujourd’hui ni la répression policière, ni la farce médiatique du grand débat n’ont modifié la donne comme le prouve encore l’ampleur de la mobilisation du 5 février. Ni la convocation d’un éventuel référendum dont l’objet est pour le pouvoir délicat à établir, ni même la convocation d’élections législatives anticipées dans le cadre du système électoral actuel ne lui paraissent évidentes à mettre en œuvre. Si les élections européennes constituent un rendez-vous électoral indéniable, elle ne constitue pas en soi une issue à la crise, quand bien même les manœuvres du pouvoir arriveraient à placer en tête la République en marche.

La seule perspective politique que nous pouvons devons porter à cette étape est celle d’un processus constituant permettant au peuple de refonder la République sur des bases de justice sociale et fiscale, de transition écologique et de souveraineté populaire. Il s’agit de ce qu’on appelle dans notre tradition républicaine de la perspective d’une assemblée constituante. Pour éviter que cela se réduise à un simple mot d’ordre généralement peu compréhensible par le grand nombre, il nous faut inventer des formes qui donnent à voir cette autoconstruction populaire que serait une assemblée constituante. On a vu apparaître dès le mois de décembre des assemblées citoyennes à l’initiative des gilets jaunes pour élaborer leur cahier de revendications. Ce sont parfois des militants associatifs ou syndicaux et plus rarement des élus locaux qui ont pris cette initiative. La mise en place du grand débat national a visé à étouffer et à contrecarrer ces initiatives citoyennes. Mais paradoxalement le grand débat parvient aussi à faire grandir le souhait chez de plus en plus de citoyens de s’auto-organiser et de ne pas s’en tenir aux seules questions posées par Macron. La tenue dans les villages, les quartiers, les établissements et entreprises d’assemblées citoyennes ouvre la possibilité d’aller au-delà du seul débat, comme celle de construire une assemblée citoyenne nationale coordonnant toutes les assemblées citoyennes. Idée qui commence à être évoquée ; l’initiative d’une coordination des gilets jaunes à Commercy dans la Meuse ou d’autres comme celle de Carcassonne montrent le chemin.

Dans un tel contexte, la place et le rôle des militants politiques, notamment ceux de la France insoumise, que leur engagement soit ancien ou très récent, est d’une grande importance. Ils ne sont pas là pour, d’en haut et de l’extérieur, dicter au mouvement un quelconque catéchisme politique ; en participant de ce mouvement ils peuvent le renforcer et l’aider de différentes manières. Le mouvement doit se protéger de toutes les provocations notamment policières, contribuer à son renforcement et construire les moyens pour tous de leur propre émancipation.

En 1847, dans l’idéologie allemande, Karl Marx écrivait que « les communistes n’ont pas d’intérêts distincts du prolétariat dans son ensemble » et que leur rôle consistait à faciliter l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Naturellement la société n’est plus la même et les mots qui la caractérisent aujourd’hui peuvent changer. Mais la méthode est la même et c’est cette méthode que nous avons cherché à élaborer dans la dernière décennie en formulant le processus de la révolution citoyenne permettant de fédérer le peuple pour renverser l’oligarchie capitaliste financière. Comment on le sait, les formulations théoriques fournissent un cadre et contribuent à nous faire comprendre le réel ; mais nous savons aussi que la façon concrète et historique avec laquelle un nouveau monde émerge se réalise ne correspond jamais à des canons préétablis. Il faut donc désormais sans tarder reconnaître dans ce qui se passe le processus de la révolution citoyenne pour y participer de la manière la plus utile.

René Revol

6 février 2019

 

 

 

Le peuple en mouvement…

 

Voilà un mois que des citoyens ont engagé, sans aucune consigne, un mouvement social d’une grande et profonde ampleur : celle des gilets jaunes rejoints par des lycéens, étudiants, marcheurs pour le climat, chauffeurs-routiers,  salariés… Pour avoir participer à ces regroupements dans la région de Montpellier mais aussi à Mende, avoir reçu en mairie des administrés « gilets jaunes » heureux de trouver avec leur Maire un élu pour les écouter avec bienveillance, j’ai très vite reconnu dans ce mouvement une véritable mobilisation populaire. Sous nos yeux se dessine un processus de révolution citoyenne qui va, quels que soient les aléas des semaines qui viennent, continuer à travailler la société. Les annonces de Macron de ce lundi 10 décembre ne changent fondamentalement rien ; le grand nombre a compris qu’il ne changera pas de cap. Président des riches un jour, ami des riches toujours ! Ce sont les contribuables qui financeront les quelques augmentations de pouvoir d’achat, pas l’ISF. Il lui importe avant tout de préserver les profits exorbitants des grandes entreprises et les revenus tout aussi exorbitants des très riches. La colère ne peut que s’amplifier.

Reconnaître la révolution citoyenne quand elle advient !

Mis à part Jean-Luc Mélenchon et les porte-parole de la France insoumise, les premières réactions à gauche des responsables politiques et syndicaux détonnent. Certes on ne sera pas surpris des propos lénifiants des sociaux libéraux et des dirigeants syndicaux habitués à se montrer accommodants avec le pouvoir.  Il est plus étonnant de voir la cécité, notamment au début, de certaines autres composantes de la gauche politique et syndicale a de quoi étonner. Telle celle d’un secrétaire départemental du PCF, par ailleurs conseiller régional ne ménageant pas son soutien à la Présidente socio libérale d’Occitanie. Mais ce fut parfois le cas, au début du mouvement, de certains amis proches, déconcertés par la nature de ce mouvement, mais qui ont bien évolué au fil des semaines. La difficulté à reconnaître que nous avons à faire à un bien réel mouvement social tient à une certaine disposition d’esprit bien enracinée dans la gauche politique et qu’il faut impérativement dépasser. Celle d’une vision préétablie des formes et contours que doit prendre un mouvement social, telle la grève de 24 heures ou la manifestation entre Bastille et République. L’initiative, à l’aune des références familières, devrait en revenir au syndicat pour l’organisation des grèves et manifestions sociales, laissant aux partis de gauche le soin d’en être le débouché politique. Cette vision, devenue totalement surannée, ne correspond plus au mouvement profond de la société.

Ce n’est pas faute d’avoir fait, dans le courant politique auquel j’appartiens, un travail théorique novateur depuis une dizaine d’années. Ce sont en particulier les premières réflexions allant dans ce sens formulées par François Delapierre, avant sa disparition brutale. Elles se sont nourries des difficultés rencontrées de la construction du Front de gauche, puis de l’échec en 2014 de cette formule politique, confrontés que nous étions à la volonté des dirigeants du PCF de garder un lien mortifère avec le parti socialiste. Nous avons alors élaboré un projet, une méthode et une forme nouvelle d’expression politique. Leur théorisation, dans l’ouvrage « l’ère du peuple » de Jean-Luc Mélenchon, a été le support de la France insoumise et de son programme, produit lui-même d’une collaboration et de multiples contributions qui ont fait éclore « l’avenir en commun ». Le cœur de ce programme tient dans la rupture radicale opérée avec cette société inégalitaire, la redistribution des richesses dans la perspective de la défense de l’intérêt général humain, sa capacité à décliner et associer des réponses cohérentes aux grandes urgences sociales, écologiques et démocratiques. Un programme qui n’est ni un catéchisme, ni un catalogue à imposer mais avant tout un guide pour l’action. Le seul moyen de sa mise en œuvre est l’implication populaire, ce qui est appelée la révolution citoyenne, car elle ne peut que passer par un mouvement populaire par lequel les citoyens eux-mêmes se prennent en main et  contribuent à fédérer les diverses couches qui composent la majorité de la population. Or c’est de ce processus que relève le mouvement social en cours ; il ne sert à rien de faire la fine bouche sous prétexte qu’il ne correspond pas aux rêves et schémas préétablis.

Face aux attaques politiques et médiatiques, le mouvement des gilets jaunes a tenu bon ; dans sa dynamique il a produit des éléments d’un véritable programme social de rupture. Le pouvoir et ses perroquets médiatiques ont, dans un premier temps, voulu identifier ce mouvement à l’extrême droite. Des journalistes ont voulu faire dire par tel ou tel gilet jaune que leur problème était l’immigration. En vain, malgré les efforts des amis de Le Pen. On a voulu ensuite réduire leur action au mépris de la question écologique de cette classe populaire qui fume des clopes et roule en diesel. Cela a conduit au contraire à inciter les gilets jaunes à mettre en avant leur intérêt pour une véritable écologie populaire e leur rejet de la vision punitive dont aurait à souffrir les pauvres et être épargnés les riches. Méritent d’être étudiés et lus les plates-formes revendicatives élaborées dans les boucles des gilets jaunes. On y note quatre orientations dominantes :

La première est le rejet de l’injustice fiscale que La droite et l’extrême droite voudraient circonscrire à un rejet de l’impôt et de l’État. Manque de chance les gilets jaunes ont de suite avancé l’exigence du rétablissement de l’impôt sur la fortune et réclamé que le poids des taxes et impôts soit d’abord supportés par les plus riches et les grandes entreprises augmentent. La justice fiscale qui est au cœur des discussions fait ressortir les propositions de « l’Avenir en commun » défendues en 2017 par Jean-Luc Mélenchon.

Le deuxième axe concerne le pouvoir d’achat ; là aussi les gilets jaunes ne s’en tiennent pas aux promesses de défiscalisation et de baisse des soi-disant de charges sociales. Très vite a émergé la question des bas salaires avec dans ce domaine la responsabilité directe de l’exécutif qui a le pouvoir de fixer le niveau du SMIC – avec la demande explicite de hausse du salaire minimum et celle de renégociation des salaires. À cela il faut ajouter l’exigence de l’augmentation des minima sociaux, avec l’accent mis sur la revalorisation des pensions, l’annulation de la hausse de la CSG et une augmentation qui prenne en compte la réalité de l’inflation. En 1968 De Gaulle ne s’était tiré d’affaires qu’en lâchant une augmentation de 30 % du SMIC, de 10 % de tous les salaires, de 10 % de toutes les pensions de retraite et d’une quatrième semaine de congés payés. Macron ne s’en tirera pas avec des mesurettes.

Le troisième axe de cette mobilisation n’est pas partout aussi fortement mis en avant ; c’est en dehors des grandes villes qu’il occupe une place essentielle. Il s’agit de la défense des services publics. La vague de suppressions des bureaux de poste, des écoles, des hôpitaux et services médicaux de proximité a fait des ravages dans le pays. Cette très forte exigence concerne aussi la disparition des transports en commun. Comme je l’ai souligné dans une note précédente, l’exigence du droit à la mobilité pour tous monte en puissance.

Enfin se trouve nettement affirmée la question démocratique. Je dois vous avouer à la fois mon bonheur et ma surprise quand sur un rond-point du nord de Montpellier un gilet jaune (qui se disait généralement abstentionniste) m’expliquer qu’il fallait passer à la sixième République ! Avoir des élus qui ne mentent pas et qui respecte les engagements qu’ils ont pris, pouvoir révoquer les députés et les présidents, avoir des référendums d’initiative populaire, donner la parole au petit peuple en utilisant tous les moyens modernes… l’exigence démocratique s’est invitée au cœur de ce mouvement.

Mais au-delà de ces revendications, sourd une hostilité très profonde au Président de la République qui incarne la morgue, l’arrogance des riches et le mépris le peuple. Sa légitimité est atteinte et il ne pourra plus comme il le faisait jusqu’alors se réclamer de la légitimité électorale de mai 2017. Légitimité d’ailleurs bien faible vu qu’il a été élu non pas sur son programme mais par défaut. Comment pourrait-il justifier les réformes qu’il prépare notamment celle catastrophique des retraites ? Sa majorité parlementaire en devient purement formelle et sans aucune assise populaire.

Une situation originale de double pouvoir.

Deux puissances se font face dans le pays depuis un mois. D’un côté, le pouvoir politique qui finit par se concentrer sur une seule personne, le président de la République, qui peut dans l’heure qui suit contredire son premier ministre ou un texte voté par sa majorité. Illustrant et approfondissant ainsi son propre isolement, il est rendu impuissant malgré les outils de pouvoir dont il dispose. D’autre part un mouvement populaire puissant qui se poursuit avec la même détermination. Comment cela peut-il évoluer ?

Le pouvoir a parié sur le pourrissement du mouvement et sur l’instrumentalisation de la violence des casseurs pour déconsidérer les gilets jaunes. Le 1er décembre il a laissé délibérément ceux-ci agir, trop clairement pour ne pas être remarqué ; l’effet qu’il escomptait ne s’est pas produit. Le 8 décembre il a accentué sa répression qui visait bien davantage les manifestants que les casseurs qu’on a pu voir évoluer dans les pillages en toute impunité. Les effets dans l’opinion sont à double tranchant pour le pouvoir : d’un côté il y a bien sûr la peur et la sidération d’habitants devant les saccages opérés dans leur ville, mais de l’autre ceci apparaît à la majorité des habitants comme une conséquence de la politique du président et de sa raideur. Le constat s’impose à tous : la popularité du mouvement ne faiblit guère malgré l’exposition complaisante des violences par les médias. Les enquêtes d’opinion signalent que deux français sur dix se déclarent « être des gilets jaunes » et que 7 sur 10 se déclarent être d’accord avec eux et les soutenir. Quant à la faible part de la population qui soutient le président, elle ne semble plus vraiment croire dans son autorité.

La situation de double pouvoir perdure… sans pouvoir durer. Cette question devra être tranchée. Et la seule façon pour y parvenir est de redonner la parole au peuple. Ni le changement du premier ministre et de son gouvernement, ni la promesse de grand débat citoyen dans les territoires dans les trois mois, ne sont à même de répondre à la situation. La solution démocratique est de permettre au peuple de voter. Si le pouvoir politique refusait l’issue démocratique et s’accrochait à ses prérogatives sans disposer de soutien populaire, la situation dans le pays ne pourrait que se dégrader.

En tout état de cause c’est à un des plus puissants mouvements sociaux de ces dernières décennies auquel nous assistons, avec remise en cause du capitalisme financier qui s’est toujours davantage imposé depuis une trentaine d’années.

Dans ce mouvement qui doit rassembler largement et pacifiquement, nous avons notre place pour y construire une issue sociale et démocratique.

Si Jacques B. avait pu faire la jonction avec Étienne M.…

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Une plongée dans le passé éclaire souvent le présent d’un regard neuf. Vers la fin du Moyen-Âge en Europe de nombreux soulèvements populaires se sont produits contre la misère générée par la domination sans partage des seigneurs et des rois. Ainsi, au milieu du XIVe siècle, dans le royaume de France, éclata dans le nord du pays une révolte paysanne que l’on dénomme souvent sous le nom de jacquerie. La rumeur fait état d’un leader dénommé Jacques Bonhomme ; son vrai nom aurait été Guillaume Caillet selon un historien de cette époque. C’est en tout cas ce sobriquet donné alors par les aristocrates – les puissants d’alors pour désigner ainsi par mépris le leader de cette révolte de 1358. De là vient l’expression de jacquerie, le « Jacques » désignant la petite veste courte à la taille très simple que portaient ces derniers. Ce leader s’est taillé une solide réputation dans les campagnes pour son courage, son habileté et son charisme. Les seigneurs durent mettre au point un savant stratagème pour le piéger. Ils le firent assassiner après l’avoir torturé.

La révolte des paysans eut lieu peu après le début du soulèvement du petit peuple de Paris contre les privations, la misère, la levée injuste de l’impôt (déjà !) et la répression. Cette révolte urbaine, dirigée par un artisan boucher du nom d’Étienne Marcel, fut écrasée dans le sang de manière impitoyable.

Ces deux mouvements sont restés dans la mémoire populaire et lors de la Révolution française on vit refleurir les références à Jacques Bonhomme et Étienne Marcel.

Certaines sources historiques témoignent que Guillaume, le leader des paysans révoltés, aurait cherché à rentrer en contact avec Étienne Marcel. Mais la jonction ne put se faire. La coalition des troupes de la noblesse conduisit en juin 1358 au massacre de 4600 hommes de la petite armée de paysans et à l’exécution de Guillaume. Quant à Étienne Marcel, il fut assassiné par les bourgeois apeurés  par l’ampleur qu’avait pris la révolte urbaine. Comme le prouve la suite de notre histoire avec la Révolution française, lorsque le peuple des campagnes s’allie au peuple des villes, leur force peut devenir invincible. Belle leçon pour aujourd’hui.

René Revol

Pour le droit à la mobilité pour tous !

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La révolte des gilets jaunes a le mérite de combiner dans un même élan trois exigences : la volonté d’être entendu face à une oligarchie hautaine et méprisante, le rejet de l’injustice fiscale de cadeaux aux plus riches et de forte taxation de ceux qui ont peu, la revendication enfin d’un véritable droit à la mobilité.

L’exigence démocratique de redonner au peuple son pouvoir souverain est celle d’un changement de régime politique, d’une sixième République ; l’exigence de justice sociale et fiscale s’est vite imposée face au « président des riches » et son gouvernement ; aujourd’hui le lien entre la revendication de l’équité fiscale et celle de la lutte pour la transition écologique est devenu limpide – à voir sur ce point l’excellente tribune «pour une écologie populaire» signée entre particulier par la Députée insoumise Mathilde Panot et la Sénatrice Marie-Noëlle Lienemann qui vient de quitter le Parti Socialiste. Dans cette note je m’attarderai sur le droit à la mobilité pour tous.

Un héritage du régime économique et social capitaliste.

La question de la mobilité ne se résume pas à une affaire personnelle. On doit la restituer dans la dynamique même du capitalisme productiviste qui a façonné nos modes de production, de consommation et de circulation. À son apogée, notamment entre 1950 et 1980, le système capitaliste a généré une certaine structuration de l’espace avec des lieux séparés et dédiés. Ce sont ici les lieux de production (autrefois des usines et de nos jours des espaces dénommés zones d’activités) avec leurs propres règles d’aménagement, concentrant nombre d’actifs qui chaque jour migrent vers ces zones pour y travailler ; là des zones commerciales ; ailleurs la concentration de l’habitat dans des espaces réservés avec l’ édification des banlieues et quartiers populaires ; quant aux « zones d’aménagement concerté » (ZAC) destinées exclusivement à l’habitat ; ces dernières, qui répondent aussi aux besoins des classes dites moyennes, voient de développer des zones pavillonnaires parfois très excentrées s’étendant toujours plus en périphérie des grandes aires urbaines. Quant aux zones commerciales, elles sont dominées par le modèle de l’hypermarché (né en France en 1963 et aux États-Unis 20 ans plus tôt) ; s’y rajoutent souvent des zones de loisirs équipées elles aussi d’immenses parkings, tels les multiplexes et les grands parcs de loisirs. Cette structuration de l’espace séparant production, habitat, commerces et loisirs, a profondément façonné et dégradé l’urbanisme de nos villes tout en asséchant dans les zones périurbaines et rurales les offres de services publics et privés. Dès lors les migrations quotidiennes ou hebdomadaires entre ces zones sont devenues indispensables à la vie sociale, imposant le recours l’automobile pour avoir la liberté d’y accéder. Nos plus anciens conservent encore en mémoire que pour bien profiter des premiers congés payés il fallait avoir pu acheter la deux-chevaux. La possession d’une voiture, vite perçue indispensable, a ouvert la voie à une production de masse de l’automobile taylorisée, générant une consommation de masse ; ce modèle productiviste et consumériste, né entre les deux guerres aux États-Unis, s’est imposé en Europe après la seconde guerre mondiale avec conjointement le déploiement d’un maillage de routes et autoroutes, dévoreuses d’espaces. Ce modèle perdure et continue à inciter à l’achat d’une voiture. Si Henry Ford dans les années 20 voulait que tous les ménages américains puissent choisir une de ces voitures « à condition que ce soit une Ford T de couleur noire » ! le « progrès » réside à la « liberté » de choix du modèle et de la couleur de sa voiture. Mais demeure pour beaucoup cette contrainte sociale d’en acquérir une.

Productiviste, consumériste mais aussi profondément inégalitaire, ce système est désormais confronté à une véritable impasse écologique et sociale en ce début du XXIe siècle. La civilisation automobile génère tant l’épuisement des ressources fossiles que l’émission toxique de gaz à effet de serre ; tout comme d’ailleurs un certain urbanisme et un type de constructions urbaines responsables de 40 % de l’émission des gaz à effet de serre. La disparition des terres agricoles de proximité des villes quant à elle entraîne la nécessité de recourir à des circuits longs et à des transports routiers fortement polluants. L’extension des zones urbaines accroît l’éloignement des ménages des lieux d’activité, de loisirs et d’approvisionnement, miter des territoires, dévore les espaces agricoles et naturels, nuisent à la préservation de la biodiversité et à l’équilibre climatique.

Les conséquences dramatiques du changement climatique sont désormais vécues et observées par la majorité de la population et la conscience que nous arrivons à la fin d’un modèle est aujourd’hui très répandue.

Pour illustrer

Montpellier, septième ville de France, c’est 280 000 habitants dans l’aire urbaine métropolitaine qui en compte un peu moins de 500 000. Les jours ouvrables ce sont plus de 600 000 voitures et véhicules qui rentrent et qui sortent de cette ville ; 90 % ne transportent qu’une seule personne !

Les montpelliérains se répartissent pour leurs déplacements quotidiens selon les moyens de transport suivant : 55 % en voiture, 25 % à pied, 15 % en transport en commun et les deux-roues représentent 5 % avec à peine 2 % pour le vélo. Pour l’usage du vélo, Montpellier est dans la queue de peloton des métropoles européennes de même taille. Résultat : un embouteillage permanent, une pollution chronique, l’allongement des temps de déplacement générant beaucoup d’énervement…

Cette situation résulte du type d’urbanisation des années 60 consistant à structurer l’espace urbain sur le modèle capitaliste productiviste. D’un côté des banlieues et quartiers populaires concentrant de nombreux logements, de l’autre des zones d’activités exclusivement consacrées à des activités tertiaires – où dominent l’informatique et la santé, enfin une ville entourée de zones commerciales géantes et de zones de loisirs. Ce type d’urbanisme, loin de n’être qu’un héritage, perdure aujourd’hui avec des projets de nouvelles ZAC, de nouvelles zones d’activité, de nouveaux supermarchés géants et de nouveaux centres de loisirs. Son impact est d’autant plus difficile à vivre que Montpellier, devenue la championne des embouteillages, est la seule ville française de plus de 100 000 habitants qui ne disposent pas de rocade urbaine. C’est à l’horizon 2030 que cette rocade sera bouclée et pourra éventuellement alléger quelque peu la circulation urbaine ; encore faudrait-il sortir du modèle d’urbanisation de fuite an avant, basé sur la programmation d’un accroissement sensible de la population tout en négligeant les modes de déplacements.

Des solutions punitives à la fois injustes et inefficaces

Face à l’envahissement de l’automobile responsable de la congestion des villes et de la destruction de l’environnement, la stratégie dominante est de rendre plus cher l’usage de l’automobile, pour obliger les agents économiques à faire un arbitrage pour d’autres moyens de transport. Une stratégie d’essence profondément libérale qui s’inspire des recommandations des économistes néoclassiques. Ceux-ci supposent que chaque agent fait un choix rationnel avec le raisonnement suivant : s’il y a renchérissement des activités qui ont des « externalités négatives » (en clair ici des effets négatifs sur l’environnement et la vie sociale) les agents sont conduits à s’en détourner ; par la voix du marché ils vont s’orienter vers d’autres choix, par exemple à abandonner comme mode de transport la voiture. Est dès lors justifié tout un ensemble de dispositifs mis en place pour décourager l’usage de la voiture : renchérissement des prix des parkings urbains, renchérissement des tarifs autoroutiers, lourdes pénalités pour les stationnements en ville, durcissement des conditions du contrôle technique, et bien sûr hausse des taxes sur les carburants comme on le voit actuellement.

À cela s’ajoute des dispositions réglementaires d’urbanisme : ainsi dans les plans locaux d’urbanisme le nombre de places de parking se limite de plus en plus à une place pour les logements en dessous d’un certain seuil (souvent les logements de moins de 70 m² et les logements sociaux) ; cette contrainte est censée dissuader les familles à recourir un second véhicule. Cette règle à pour le constructeur l’avantage par ailleurs de permettre plus de logements. Tout cela a été imaginé il y a une vingtaine d’années dans des bureaux, sans prise en compte des conditions réelles de mobilité des gens. Or cela ne marche pas. Pour une raison très simple : la grande majorité des ménages n’a pas les moyens financiers de faire les arbitrages rationnels imaginés par les idéologues libéraux. Quand vous obtenez enfin un logement social après des années d’attente, que votre salaire reste largement inférieur au salaire médian comme c’est le cas de la majorité des locataires du parc social, que les deux conjoints sont contraints de se rendre à leur travail rarement situés au même lieu, que n’existe pas de solution alternative, vous ne renoncerez à votre deuxième voiture.

De nombreux témoignages ont été recueillis ces derniers jours – avec le mouvement des gilets jaunes, d’autant que la grande majorité de la population laborieuse mise à distance des zones d’activités et des zones commerciales est tout simplement dans l’obligation de recourir à la voiture. C’est moins un choix qu’une dépense contrainte qui pèse fortement sur le budget des ménages. La variable d’ajustement, ce sur quoi se font les sacrifices sont dès lors un ou plusieurs d’autres postes de dépenses : loisirs, cadeaux de Noël, distraction pour les enfants, alimentation… On le voit très concrètement dans les centres communaux d’action sociale : des ménages, où les deux membres sont souvent actifs, ne sont plus en mesure de payer certaines dépenses basiques comme le chauffage, l’électricité ou l’eau parce que la bagnole indispensable est devenue un poste de dépense trop lourd. L’incident qui peut vous faire trébucher est parfois un PV exorbitant pour une petite faute de conduite ou l’impérieuse nécessité de passer au contrôle technique qui est de plus en plus cher. Seuls les plus riches seraient en mesure de se poser la question de l’arbitrage entre l’usage de la voiture et un autre transport… ce qu’ils se gardent de faire, ayant les moyens de payer cette surtaxe. Comme le montrent les études statistiques ce sont avant tout les ménages les plus démunis et les plus éloignés des centre ville qui payent l’essentiel de la facture. Le cynisme de ces mesures va bien au-delà, dès lors qu’aucune alternative n’est proposée. La plupart des parkings de centre-ville des grandes métropoles ont été le plus souvent cédés dans les grandes métropoles à des multinationales qui en ont fait de véritables vaches à lait. La privatisation du système de pénalité pour stationnement illicite fait disparaître le service public avec les PV réalisés par la police ; se substituent des forfaits amassés avec zèle par des entreprises privées qui cherchent à optimiser cette collecte. Quant aux autoroutes, toutes privatisées, les milliards distribués en dividendes aux actionnaires sur l’année 2017 équivalent à ce que coûte les transports en commun dans les 100 plus grandes villes de France ! Voilà qui pourrait représenter une belle manne financière pour la transition écologique… si les autoroutes étaient restées nationalisées. Parmi les ménages les plus pauvres, le choix d’une voiture diesel d’occasion était destinée à disposer pour de nombreuses années cette voiture économe en carburant, avantageuse donc pour le maintien du pouvoir d’achat. La fameuse prime offerte pour changer d’automobile sous condition de ressources, soit apparaitra à la grande majorité d’entre eux nettement insuffisante, soit les conduira à acquérir le même type de véhicule, sans aucun effet écologique. Bref toutes ces solutions d’inspiration libérale sont profondément inefficaces et injustes.

Changer de modèle pour garantir le droit à la mobilité pour tous.

Quelle politique pourrait être conduite pour planifier un changement de modèle ? Sans détailler l’ensemble des mesures possibles on peut se contenter d’indiquer quelques axes d’action.

Commençons par les transports en commun.

La densité et la fréquence de transport en commun de qualité et à prix abordable pour tous sont les moyens les plus sûrs pour convaincre de renoncer à la voiture. Dans les zones à grande densité urbaine la fréquentation du transport en commun, dès lors qu’il permet un déplacement plus sûr et moins cher, augmente régulièrement. Des inégalités existent certes selon les villes, selon par exemple qu’elles disposent ou non d’un métro comme Toulouse, Lille ou Rennes. Les autres grandes villes de province disposent généralement d’un réseau de tram assez denses, avec comme caractéristique de traverser les quartiers les plus peuplés avec un parcours plus sinueux, comme c’est le cas de Montpellier ; le centre urbain tire plus de bénéfice de ce réseau que la périphérie. Ce qui fait alors la différence ce sont les autres modalités de déplacements.

Certaines villes ont de bons systèmes de rabattement de bus, avec une grande amplitude horaire vaste et une forte fréquence, vers le réseau de trames. D’autres, comme Montpellier, font montre de carences dans la programmation des bus (réseau, amplitude horaire, fréquence). Le développement de ce système de transport en commun est une condition fondamentale de la fluidité des villes. Les transports urbains des grandes villes sont financés par trois sources : le paiement par les usagers de leur titre de transport, la taxe transport payée par les employeurs, plafonnée par la loi, la contribution de la collectivité par son budget général. Or dans la très grande majorité des villes le transport en commun est jugée comme trop cher par les ménages les plus modestes et les jeunes. On devrait s’orienter vers une baisse drastique de la contribution des usagers et tendre vers la gratuité. Cela deviendrait possible si on alignait la contribution des employeurs dans les villes de plus de 50 000 habitants sur celle qui est pratiquée dans la région parisienne et si on utilisait une partie des surplus du réseau autoroutier. Des modifications législatives sont indispensables pour obtenir ce type de financement. Dans l’immédiat il serait possible d’imposer la gratuité pour les moins de 25 ans et pour tous ceux qui ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. D’après des calculs, cette première mesure nécessiterait l’augmentation de 20 % de la part du budget général de la collectivité. Il faut donc une volonté politique locale et nationale pour améliorer la part du transport en commun dans les grandes villes.

La nécessité urgente de réaliser un véritable transport public interurbain.

Cela suppose que l’on donne la priorité aux trains du quotidien sur les trains à grande vitesse et qu’on rétablisse les liaisons ferroviaires de proximité qui ont été fermées ces dernières années. Bref il faut cesser de concentrer l’investissement ferroviaire dans les seules lignes à grande vitesse et redonner la priorité à l’investissement dans le train du quotidien. Or actuellement le prix du train n’est pas compétitif avec celui de la voiture pour les distances courtes et avec celui de l’avion pour les distances nationales. Cela résulte de la mise en œuvre des recommandations européennes appliquées avec zèle par les gouvernements français successifs. La SNCF est devenue une entreprise comme les autres qui doit parvenir à équilibrer ses dépenses avec les recettes provenant des usagers ; l’interdiction de subventions de l’État pour assurer le fonctionnement de l’entreprise obéit à la sacro-sainte loi de la concurrence libre et non faussée. Il faut donc dans ce domaine désobéir à Bruxelles et refaire de la SNCF un service public avec des investissements en partie financés par le système bancaire public et un fonctionnement qui favorise une baisse des tarifs incitatifs pour que les usagers recourent à un mode de transport à la fois bon marché et écologique. Dans les zones périurbaines et rurales qui ne disposent pas de ligne de chemin de fer, il est possible à l’échelon départemental de généraliser des transports propres en bus avec des voies dédiées dans les zones de concentration, en généralisant les parcours à un euro ou gratuit comme l’ont mis en place certains départements.

Pour cela il faut imposer de véritables régies départementales des transports en commun et annuler les privatisations réalisées dans la majorité des départements.

La mise en place d’un véritable plan vélo national est indispensable.

Dans les zones urbaines un investissement soutenu pour développer des pistes cyclables sécurisées (pas ces bandes délimitées par un simple coup de pinceau) s’impose. Certaines villes comme Grenoble peuvent servir de modèle à tous. Développer des liaisons interurbaines de courtes distances en vélo suppose de mailler les territoires de véritables pistes cyclables et d’en assurer la continuité. Précisons l’importance d’un entretien régulier des pistes cyclables. Ainsi, dans les zones périurbaines et rurales trop de pistes cyclables, faute d’être nettoyées régulièrement, sont délaissées par les cyclistes qui se reportent alors sur la route avec les dangers qui vont avec. Mais la fréquentation des liaisons interurbaines soulèvent la nécessité de favoriser le développement de l’usage des vélos électriques pour permettre que tous les publics puissent avoir accès à ce mode de déplacement. Se pose donc la question du coût.

D’ores et déjà des entreprises subventionnent les salariés qui se déplacent en vélo ; on peut imaginer un système de subventions pour l’achat d’un vélo électrique qui serait porté par les collectivités locales et abondé en partie par l’État. Mais le droit à la mobilité pour tous ne dépend pas seulement de mesures particulières concernant les moyens de transport. Il suppose des modifications plus profondes dans les modes de production et dans l’usage des espaces. Faut-il par exemple mettre en place une filière nationale de production de voitures électriques (question en débat) avec la reprise en main de la production des batteries, nerf de la guerre dans ce domaine ? D’autres modalités de transport en véhicule peuvent être envisagées et notamment la voiture à hydrogène qui, contrairement à ce qu’affirment certains, existe déjà de manière fiable. Cela suppose de programmer la construction de centrales hydrogènes. Transformer la majorité du parc automobile en voiture hydrogène d’ici une vingtaine d’années impliquerait une planification systématique encadrée des investissements nécessaires. Bref ne pas laisser les pleins pouvoirs aux trusts de l’automobile mais reprendre la main pour construire une nouvelle filière productive. On peut penser aussi à faire évoluer de manière décisive la répartition des activités humaines dans l’espace, ce qui suppose dans ce domaine aussi une planification urbaine volontariste. Pourquoi ne pas rapprocher et interpénétrer les zones d’activités et les zones d’habitat en construisant des partenariats qui permettent aux salariés d’être prioritaire sur les zones d’habitat proche. De timides dispositifs vont dans ce sens à l’échelle locale ; pourquoi ne pas les généraliser ?

Par ailleurs pour généraliser de nouveaux modes de consommation il importe de réinstaller les commerces de proximité et de généraliser les marchés alimentaires de circuits courts. De nombreuses expériences locales, à commencer dans ma ville, ont démontré que cela est possible et que les consommateurs sont nombreux à les plébisciter. De même l’installation de loisirs de proximité est une réponse aux besoins des ménages et notamment des enfants. Quant aux établissements scolaires, collèges et lycées, une plus grande proximité peut-être un atout, en tenant compte du contexte géographique et de la mixité sociale. Des établissements limités à une moyenne de 400 élèves pour les premiers et de 800 pour les seconds éviteraient d’autant les transhumances scolaires et donneraient à ces établissements une dimension humaine plus propice à une bonne éducation. Dans le même esprit il conviendrait de geler des classes uniques en milieu rural.

Pour conclure, le droit à la mobilité pour tous est une perspective fondamentale et transversale. Il contribue à transformer notre système économique et social, à fonder une approche humaniste, à nous sortir de la course effrénée et mortifère de la recherche du profit.

René Revol

Macron : les illusions s’évaporent!

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Un des avantages d’être Maire d’une petite commune de 8000 habitants est de pouvoir discuter quotidiennement avec la population. Les habitants connaissent mon engagement politique, qu’ils ne partagent bien évidemment pas tous, mais vu les liens tissés depuis des années, ils font montre à mon égard d’une grande liberté de parole, n’hésitant pas à venir me dire leur sentiment sur telle ou telle question d’intérêt général, voire à faire part de leur opinion sur tel ou tel responsable politique.

Les occasions de rencontres n’ont pas manqués en cette rentrée, lors de notre fête locale mi-août, de la rentrée scolaire, de contacts avec les associations… Nombreux sont ceux qui s’expriment une déception, un ressentiment et parfois une franche colère contre le gouvernement et le Président de la République. Les principales illusions sur lesquelles Emmanuel Macron a bâti sa victoire électorale de 2017 sont en train de se dissiper chez la grande majorité de nos concitoyens. Je vais l’illustrer à partir de cinq thématiques.

Commençons par l’ancrage dans la population de l’image devenue la représentation la plus répandue d’Emmanuel Macron de président des riches. Elle a pris corps avec ces milliards distribués aux mêmes, la suppression de l’impôt sur la fortune, la baisse de la taxation des revenus du capital qui ont scandalisé beaucoup de milieux. Lors d’une discussion avec des bénévoles du Secours catholique, au lendemain de l’annonce du misérable plan de lutte contre la pauvreté, l’un d’entre eux m’a sorti : « en guise de ruissellement, on obtient un petit goutte-à-goutte ! ». Ils ne m’avaient pourtant pas habitué jusque-là à partager mes convictions politiques. Avec l’ouverture de la discussion budgétaire l’occasion va être donnée à chacun de se rendre compte d’un jeu de dupes. D’une part l’annonce de 6 milliards de transferts de pouvoir d’achat aux ménages – il ne s’agit de fait pour l’essentiel de mesures potentielles ou déjà comptabilisées. De l’autre 10 milliards bien réels transférés aux grandes entreprises grace à la pérennisation du crédit d’impôt – crédit d’impôts dont il est clairement démontré que les sommes concernées partent dans les dividendes et la spéculation financière et non utilisées par les entreprises pour investir et créer des emplois.

Une seconde désillusion porte justement sur la promesse de relance de l’activité et de l’emploi, censée justifier les sacrifices demandés à la population. Déjà la reprise de la croissance au cours de l’année 2017 nous avait été faussement présentée comme le résultat de la politique du gouvernement alors même que les mesures prises ne sont rentrées en vigueur qu’à la fin 2017 ; d’ailleurs toutes les analyses confirment : la croissance économique de 2,2 % pour l’année 2017 a été le fruit d’un contexte mondial spécifique (reprise de la demande des autres pays favorisant nos exportations, baisse du prix du pétrole, faible taux d’intérêt…) ; elle n’est en aucun cas due à l’amélioration du contexte intérieur. Quant à l’année 2018 la croissance économique marque le pas et la raison en est clairement définie : la chute de la demande interne.  Comme chacun le sait, la demande interne d’un pays est composée de trois grands éléments : la consommation des ménages qui représente sensiblement plus de la moitié de la demande interne, les investissements des entreprises pour leurs achats d’équipements et enfin les dépenses d’investissement de l’État et des administrations publiques. Or ces trois moteurs sont en panne.

La consommation des ménages a fortement ralenti, suite à la baisse du pouvoir d’achat provoqué par les mesures gouvernementales (hausse de la CSG, baisse du revenu réel avec l’inflation qui rogne tout particulièrement les revenus des retraités et des fonctionnaires, baisse de certains minimas sociaux, revendications salariales contenues dans un contexte de maintien du chômage…). Cette baisse de la consommation des ménages entraîne mécaniquement un ralentissement de l’activité économique : les carnets de commandes des entreprises ne se remplissent plus ; les employeurs réduisent les effectifs ; le cercle vicieux récessif se met en mouvement. On voit également le rythme des investissements privés des entreprises se ralentir – celles-ci ne s’engageant dans l’achat de nouveaux équipements que si elles anticipent une amélioration future de la conjoncture. La consultation des données sur l’état d’esprit des chefs d’entreprise montre clairement dans ce domaine un retournement de tendance au premier semestre 2018 avec l’élévation du pessimisme des dirigeants d’entreprise. D’autant que l’affaiblissement des investissements des entreprises lié à la baisse de la consommation des ménages n’est plus relayé comme autrefois par la demande publique, celle provenant des dépenses de l’État soit par l’augmentation du pouvoir d’achat de ses agents et des retraités, soit par les projets d’infrastructures publiques. Or désormais sous la houlette de l’idéologie libérale, l’État qui a abandonné ses politiques dites contra-cycliques tend toujours plus à diminuer ses dépenses. Pour 2018, cela a joué à plein sous l’effet des mesures prises dans le budget du gouvernement ; la baisse de la demande publique a induit le ralentissement économique. Dès lors pour un large public l’idée se répand que la politique de ce Président et de son gouvernement est non seulement injuste socialement mais aussi économiquement inefficace. J’ai pu dernièrement le constater lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise de Montpellier qui souhaitaient connaître les propositions de la France Insoumise. Préparé à faire face à des macronistes endurcis, qu’elle ne fut pas ma surprise d’y rencontrer un public fortement désillusionné.

Est-il bien nécessaire de développer la troisième source de désillusion : la question écologique. Emmanuel Macron, dont le programme électoral était plutôt indigent dans ce domaine avait cru pouvoir se rattraper en mettant dans son gouvernement une personnalité authentiquement écologiste, très connue et appréciée des français : Nicolas Hulot. Mois après mois nos concitoyens ont pris la mesure de la réalité du bien faible engagement du gouvernement dans ce domaine. Affaire du glyphosate, loi sur l’alimentation, choix sur le nucléaire, inertie face aux dérèglements climatiques qui affectent le monde et font grandir l’urgence d’une transition écologique dans les consciences du plus grand nombre. La démission de Nicolas Hulot a joué à la fois comme un révélateur et comme un accélérateur de cette prise de conscience. Le plus important dans cette démission tient dans la démonstration de la totale incompatibilité d’une politique écologique authentique avec le libéralisme économique et les contraintes budgétaires européennes. Le discours de Nicolas Hulot a eu un fort retentissement dans toutes les couches de la population ; l’analyse de la France insoumise, qui défend cette incompatibilité depuis toujours, en a été par là-même fortement légitimée auprès d’un nombre grandissant de personnes. Nous avons pu nous en apercevoir à l’occasion de la décision prise d’accueillir la manifestation d’Alternatiba, suite au refus du Maire de Montpellier de l’accepter sur son territoire.

L’illusion démocratique était le quatrième refrain du joueur de flûte de l’Élysée. Or la saison estivale fut pour lui proprement catastrophique avec l’affaire Benalla. Celle-ci a fait office de révélateur et d’accélérateur dans les consciences sur la réalité du macronisme. Non seulement parce qu’elle révélait la présence d’un barbouze dans la proximité intime du Président comme au bon vieux temps du SAC, mais surtout parce qu’elle révélait que le nouveau Président de la République, tout au contraire de ses promesses de transparence d’un « Nouveau monde », poussait à son paroxysme la centralisation autocratique de la Ve République. Bafouant toutes autres représentations que la sienne, qu’il s’agisse du parlement, des syndicats, des association… il laissait par contre grande ouverte la porte aux lobbys industriels et financiers. Cette désillusion démocratique s’est fortement répandue y compris parmi les «marcheurs». Plusieurs d’entre et non des moindres sont venus m’en parler lors de la fête des associations de la ville de Montpellier alors qu’ils savaient très bien à qui il parlait.

Enfin une dernière illusion s’est volatilisée, celle d’une recomposition d’un nouvel ordre international. Fin 2017 nous entendions certains nous dire que si la politique intérieure du gouvernement pouvait se discuter, il fallait reconnaître la puissance et la portée de l’action internationale de ce jeune homme qui savait tenir tête et s’adresser à tous les puissants de ce monde. Je me souviens sur ce point des propos de vieux socialistes de Montpellier qui ne tarissaient pas d’éloges sur le nouvel horizon européen tracé par le discours de la Sorbonne ! On nous avait fait déjà le coup de 1983 de l’espoir européen comme moyen d’émancipation… cela n’a pas duré longtemps. Inutile de s’appesantir ici sur l’évolution géopolitique récente, des États-Unis jusqu’à la Chine en passant par la Russie et le Moyen-Orient ; on y voit bien qu’Emmanuel Macron a été effacé du paysage, si ce n’est dans le champ de la poursuite des fournitures d’armes – entre autres pour que l’Arabie Saoudite puisse continuer à massacrer le peuple yéménite. Quant au rêve européen, pour la grande majorité de nos concitoyens cela ressemble plutôt à un cauchemar. Aucun des projets de Macron n’a été repris par les dirigeants soi-disant progressistes – qui sont de fait des conservateurs assujettis à la droite allemande. Je ne rencontre plus personne pour me vanter les mérites d’un hypothétique parlement de la zone euro…Quant à son actuelle gesticulation pour se présenter comme le rempart contre les nationalismes d’extrême droite au pouvoir dans plusieurs pays, elle se heurte aux faits bien réels, ceux d’un gouvernement qui refuse d’accueillir l’Aquarius.

Il nous reste huit longs mois d’ici les élections européennes ; le clivage ne peut que s’élargir dans le pays entre ceux qui veulent changer de politique en affirmant l’exigence de refus des traités européens et ceux qui vont continuer à défendre le maintien du carcan actuel.

Dans ce moment où dans les consciences du plus grand nombre la confiance dans la politique et le discours présidentiel s’effondre, l’heure n’est pas à l’entre-soi ; n’hésitons pas à parler à tous, à écouter et à accompagner un peuple dont la colère grandit.

René Revol
28 septembre 2018

Grandeur et misère des associations

photo asso
Rencontre avec les Associations de Montpellier – Dimanche 9 septembre

 

Rentrée scolaire début septembre, mais rentrée des associations avec la fête des associations dans les villes et les villages, une manifestation très attendue et appréciée par beaucoup de citoyens. Comme chaque année je ne manque sous aucun prétexte ces rendez-vous, rendez-vous qui m’offrent la possibilité de rencontrer de nombreux responsables et animateurs d’associations. Qu’il s’agisse des associations sportives, culturelles, sociales, civiques, j’ai partout ressenti auprès de ces bénévoles dévoués au service des autres un grand désarroi et souvent une colère.

La demande sociale en direction des associations ne cesse d’augmenter car, contrairement à l’opinion prêtée à nos concitoyens, la majorité n’est pas séduite par le repli individualiste mais aspire à échanger pour plus de lien social et de solidarité. Les adhérents aux différentes associations augmentent année après année ; une des causes de cet engouement vers les associations n’est pas sans lien avec le désengagement de l’État dans ses missions de service public, sous l’effet des coupes budgétaires drastiques qui frappent depuis des années le service public, coupes que le gouvernement entend toujours davantage aggraver. Ce sont toujours moins de moyens à la disposition des associations. Depuis juillet 2017 la suppression de la grande majorité des emplois aidés frappent de plein fouet l’ensemble des associations qu’elles soient sportives, culturelles, sociales… Nous avons assisté impuissants, certes de façon diffuse dans des dizaines de milliers d’associations qui le rend moins visible, à un véritable plan de licenciement dans tout le pays, faute pour les associations de disposer de trésorerie nécessaire. Du jour au lendemain ce sont ainsi des milliers d’éducateurs qui ont fait défaut dans l’encadrement de notre enfance et de notre jeunesse. À ces suppressions d’emplois aidés s’ajoute la diminution drastique des subventions : disparition pure et simple de celles de l’État et baisse de celles des collectivités locales dont les moyens financiers sont de plus en plus contraints par la baisse des dotations de l’État et la contractualisation imposée par le gouvernement pour limiter arbitrairement leurs dépenses. De nombreuses collectivités font alors le choix de faire de la baisse des subventions aux associations une variable d’ajustement. Ce qui conduit des responsables d’associations à se lancer dans une course effrénée au sponsoring privé en allant frapper aux portes des entreprises petites et grandes. Or celles-ci réservent l’essentiel de leur financement aux grandes opérations de mécénat ou de sponsoring qui participent de leur campagne de promotion publicitaire, délaissant les associations moyennes et petites. Cette situation de pénurie et de disette budgétaire favorise la tentation chez certains élus de pratiquer ces agissements scandaleux de conditionner l’attribution de leurs subventions à un soutien politique. Bref en cette rentrée de septembre 2018 c’est le dénuement pour les associations et un grand silence qui entoure tout cela.

Vous avez dit « société civile » ?

Et sinon on parlait de société civique !

Depuis quelques années on ne cesse d’entendre des discours hypocrites sur l’importance d’accorder toute sa place à la société civile. Le pompon pour Emmanuel Macron qui dit avoir largement ouvert son gouvernement à des représentants de la « société civile ». À l’heure où la démission de Nicolas Hulot porte un rude coup à cette fable, le gouvernement recourt de nouveau à ce refrain quelque peu usé de la pertinence de faire appel à la dite « société civile ».

Il est temps de tordre le cou à cette notion confuse car, pour le moins, il convient de distinguer au moins deux types de société civile. On pourrait plus justement parler tout d’abord d’une société civile marchande composée d’entreprises et autres entités à but lucratif qui participent de l’économie capitaliste. En font ainsi partie ceux qui au gouvernement sont dits issus de la société civile sans autre précision alors que la plupart d’entre eux proviennent clairement de l’oligarchie. La ministre du travail, ex-DRH d’une grande entreprise qui a bénéficié d’un copieux matelas de stocks options en est une éloquente représentante ! Il n’est pas étonnant dès lors de voir se multiplier les situations de conflits d’intérêts dans l’entourage du pouvoir. Tout récemment il était pour le moins amusant d’entendre le lobbyiste des armes à feu, ce fameux conseiller des chasseurs dénoncés par Nicolas Hulot, dire avec un grand sourire : « moi, je viens de la société civile ! ». La société civile marchande ne relève pour autant pas toute, il s’en faut, de cette oligarchie âpre au gain ; l’économie sociale et solidaire joue pour sa part un tout autre rôle, résistant aux grands groupes industriels et marchands. Elle n’a donc nul besoin de se cacher derrière cette vague dénomination de société civile ; sa propre appellation « économie sociale et solidaire » suffit à la caractériser.

Cette « société civile marchande » de nature oligarchique n’a vraiment rien à voir avec la masse de bénévoles et de citoyens engagés dans les activités associatives ; ils constituent ce qu’il serait judicieux d’appeler la « société civile non marchande ». Aussi, je vous propose de lever la confusion qui résulte du fâcheux amalgame que contient cette notion fourre-tout de société civile.  Elle représenta un temps les membres non militaires de la société ; on opposa longtemps aussi la société civile au pouvoir d’État… Pour désigner cette part de la société civile de tous les citoyens qui s’engagent dans le service du bien commun, au service des autres quelles qu’en soient les formes, ne pourrait-on parler de la société civique ?  D’autant, et j’en suis convaincu, que la rencontre de l’espace politique public et de la société civique peut faire des merveilles. Ma conviction intime est que la révolution citoyenne sera le produit de la synergie entre une ferme volonté politique et une société de citoyens mobilisés. Aujourd’hui les millions de Français qui adhèrent à telle ou telle association et s’y engagent peu ou prou pour la faire vivre contribuent dans les profondeurs de notre pays à forger la société mobilisée dont nous avons besoin.

Et alors, quelle politique associative promouvoir ?

Je me contente ici d’énoncer ce que devrait être une authentique politique associative.

D’abord s’impose un principe fondamental : le respect absolu de l’indépendance du mouvement associatif. Les associations doivent pouvoir s’administrer librement ; ses membres sont les seuls en droit de définir et de s’approprier les buts poursuivis et des moyens mis en œuvre, bien sûr tout cela dans le respect de la loi républicaine. Cette indépendance a été conquise de haute lutte à la fin du XIXe siècle pour aboutir à la loi de 1901, qui fait partie du bloc des lois républicaines avec celles qui garantissent la liberté syndicale, la laïcité de l’école et de l’État et celles qui instituent les différents services publics. Or cette indépendance des associations est de plus en plus remise en cause par des biais divers.

Parfois de la façon la plus grossière comme ce fut le cas à Montpellier ce dimanche 9 septembre avec la tentative par le Maire de Montpellier d’interdire à l’association de la libre pensée de faire signer une pétition (exigeant que la municipalité cesse de porter atteinte à la laïcité) sous prétexte que la foire des associations est organisée sous la responsabilité de la municipalité. Le plus souvent de manière plus biaisée. Celle que pratique parfois là encore la ville de Montpellier quand elle prête des salles publiques à des tarifs dissuasifs, interdisant de fait aux associations de se réunir normalement. Cela est vrai aussi dans trop d’autres communes du pays ; il devrait être établi au niveau national l’obligation de rendre  les salles publiques accessibles gratuitement à toutes les associations non lucratives, selon un tableau de répartition publique clairement réglementé. Pourquoi ne pas établir dans une ville un conseil démocratique des associations chargé de l’organisation – de concert bien sûr avec la municipalité – de la gestion des salles publiques ?

Un autre biais particulièrement pervers pèse sur l’indépendance des associations, le mode d’attribution et le montant des subventions municipales, quand ils dépendent de l’arbitraire des municipalités. Ce peut être le moyen d’acheter la soumission du monde associatif. Il faut dans ce domaine imposer de règles simples :

  1. Il importe de maintenir et si possible d’augmenter le montant total des subventions dans les villes, les départements et les régions. Le mouvement associatif ne doit pas faire les frais des arbitrages qu’impose l’austérité gouvernementale.
  2. Chaque collectivité locale doit élaborer un règlement général et transparent, négocié en amont avec les citoyens, pour établir des règles objectives pour l’attribution des subventions. Doivent être pris en compte le nombre d’adhérents, le caractère éducatif et la place de l’enfance dans l’action associative, l’investissement social et solidaire, la portée environnementale des actions menées etc. Ainsi les décisions d’attribution de subventions se feraient au vu et au su de tous et pourraient être contestées en cas de non-respect des critères établis. Bien sûr ces règles resteraient susceptibles d’être réexaminées en cas de besoin. Aujourd’hui, pour prendre un exemple, dans le domaine sportif il est hautement discutable de voir les collectivités verser des sommes très importantes aux clubs de haut niveau (tout en restant d’ailleurs relativement faibles par rapport aux flux financiers privés de ces clubs), au détriment des versements au sport amateur. Le fonctionnement des fédérations sportives doivent être dans ce domaine fortement repensées. Il est indécent de voir comme cet été, suite à la victoire de l’Equipe de France, la FFF (fédération française de football) décider de manière unilatérale d’utiliser le pactole perçu à rembourser les frais de séjour en Russie (frais qu’elle aurait de toute manière payés du simple fait de la participation à la coupe). Une somme dont les clubs du football amateur portés à bout de bras par des dizaines de milliers d’animateurs ne verront pas la couleur. Alors même que le gouvernement de son côté s’apprête à faire des coupes sombres dans le budget du ministère des sports et de transférer la charge des directeurs sportifs nationaux aux collectivités territoriales.

C’est la même politique de désengagement de l’État qui s’opère dans le domaine culturel. On l’a vu cet été avec les décisions sur le théâtre, dénoncées avec brio par Robin Renucci. Une baisse des moyens qui affectera bien sûr aussi les activités culturelles des quartiers et des villages.

Loin de nous faire baisser les bras, il importe, partout où nous intervenons du niveau local au niveau national, de porter une autre orientation pour la politique associative.

Dans les discussions avec les lecteurs de mes notes de blog ont été évoquées les difficultés et les problématiques particulières auxquels ils sont confrontés, dans des associations qu’elles soient sportives, à caractère culturel et éducatif ou encore à caractère social pour la lutte contre la grande pauvreté ou en soutien des personnes en situation de handicap… N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences et de vos témoignages pour qu’on fasse grandir dans ce pays un nouvel avenir pour le monde associatif.

René Revol

12 septembre 2018

 

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla ou la société du 10 décembre !

Comparaison n’est pas raison, certes, mais éclairer un événement présent à la lumière d’une expérience passée peut aider à en saisir le contenu et la dynamique.

Au moment où j’écris ces quelques lignes la crise politique ouverte ce mois de juillet 2018 par l’affaire Alexandre Benalla est loin d’être finie et d’avoir développé toutes ses conséquences. Mais d’ores et déjà, on peut en tirer une appréciation du système de pouvoir mis en place par le nouveau président de la république depuis 2017. Ne revenons pas ici sur le caractère particulier de l’affaire, assez extraordinaire, où l’on voit un chargé de mission de la Présidence de la République se substituer aux autorités policières légitimes et remplir lui-même des tâches de maintien de l’ordre en le faisant avec une brutalité assez ahurissante et en arborant des insignes qu’il n’a pas le droit de porter. Ne revenons pas non plus sur la faute grave commise par la Présidence de la République qui, mis au courant de l’événement dès le lendemain du 1er mai, s’est contentée d’une sanction administrative légère (une suspension de 15 jours) et a camouflé l’affaire aux autorités judiciaires alors que l’article 40 du code de procédure pénale exige que la Présidence saisisse le procureur de la République.

Ce qui nous intéresse ici c’est le système de gouvernance mis en place par Emmanuel Macron une fois arrivée au faîte du pouvoir. Il a manifestement installé à l’Élysée des structures parallèles aux structures de l’État pour garantir la toute-puissance de sa Présidence. Cela est cohérent avec son attitude de mépris de tous les corps intermédiaires qu’il manifeste depuis son élection : réduire au maximum le pouvoir du Parlement où il souhaite n’avoir qu’une majorité aux ordres, ne tenir aucun compte du dialogue social avec les organisations syndicales, contraindre les collectivités locales et leurs élus en leur imposant sa propre politique au mépris des mandats donnés par les électeurs locaux, ne tenir aucun compte des mouvements associatifs et des organisations non-gouvernementales en France et dans le monde… La campagne électorale qui a mené Emmanuel Macron au pouvoir a été construite comme une opération de commando dirigée par une petite bande. Sa victoire a été acquise grâce aux circonstances et aussi au soutien d’une partie significative du capital financier qui avait besoin de mettre à la tête de l’État une personne libre de toutes les attaches traditionnelles de la société et disposée à mettre en œuvre son programme ultralibéral. Le résultat est que la petite bande de la campagne est désormais seule à la tête de l’État. Son caractère hétéroclite et son manque d’homogénéité sautent aux yeux avec comme seul ciment la fidélité à la personne du chef. On n’y retrouve des dirigeants d’entreprise aventureux, des hauts cadres de l’État en mal de reconversion, des communicants plus ou moins heureux, des gens issus de la sécurité privée et des videurs de boîte de nuit…

Or cette configuration nous fait irrésistiblement penser à la conquête du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte entre 1848 et 1852. Le contexte social et politique est très différent et la suite des événements promet un destin bien différent à Emmanuel Macron. Mais on peut trouver dans cette expérience historique quelques leçons pour le présent. Après la révolution de février 1848, la deuxième République française traverse une crise majeure marquée par deux oppositions irréductibles. D’une part l’opposition entre les monarchistes et les républicains, et d’autre part l’opposition entre le mouvement ouvrier avec ses organisations socialistes et syndicales en construction, et la bourgeoisie désireuse d’asseoir sa nouvelle domination. Dans cette crise qui ne semble pas trouver d’issue, aucun camp ne semblant l’emporter définitivement, un homme seul se présente pour réunifier la nation, auréolé du prestige de son oncle (l’empereur Napoléon Ier). Il prétend se situer au-dessus des partis, des factions, des classes sociales et se dit capable de rassembler le peuple. Un grand nombre des partisans de l’ordre, banquiers, industriels, militaires ou cléricaux, trouve en lui une solution à la crise et le soutient. C’est ainsi qu’il se fait élire le 10 décembre 1848 premier Président de la République Française. La majorité des républicains était opposée à une élection présidentielle où l’on ne choisit qu’un homme, préférant la représentation parlementaire collective. À partir de là, Louis-Napoléon Bonaparte va rassembler une petite coterie de fidèles parmi les fidèles avec l’objectif de prendre en main tous les pouvoirs de l’État. Cette petite bande rassemble des aventuriers de tous poils : Des hommes d’ordre issus des forces de sécurité, des nobles déclassés, des bourgeois n’ayant pas réussi à accumuler une fortune, des anciens policiers plus ou moins véreux, des déclassés sociaux qui trouvent ainsi un emploi et, comme le dit si joliment Karl Marx dans le 18 brumaire, des soudards… Cette petite équipe est à la fois méprisée et soutenue par les oligarchies capitaliste, militaire et cléricale : méprisée parce qu’elle ne fait pas partie de la bonne société avec ses mœurs policées mais soutenue parce que ces mêmes oligarchies y voient un moyen de rétablir l’ordre contre la révolution qui hante l’Europe en ce printemps des peuples. Le chef et sa petite troupe organisent minutieusement le coup d’État qui leur donnera, le 2 décembre 1851, le pouvoir absolu.

Naturellement, aujourd’hui, nous n’en sommes pas là. Mais quand on regarde de près la personnalité d’Alexandre Benalla, on retrouve des caractéristiques similaires à celles des membres de la société du 10 décembre. Un jeune homme de 26 ans, rapidement passé par la gendarmerie dont il est réserviste, qui aime les armes, qui aime jouer aux grands chefs, qui donnent des ordres aux dirigeants de la gendarmerie et de la préfecture de police, qui se targue de fréquenter de très près le couple présidentiel, partageant quasiment toutes ses vacances et l’accompagnant dans tous ses déplacements… cela est très parlant mais il faut aller plus loin. Comme on l’a appris, l’Élysée envisageait de créer son propre service de sécurité totalement indépendant de la gendarmerie nationale et de la police nationale, en contradiction avec toutes les dispositions républicaines de notre histoire. Et c’est Alexandre Benalla qui était chargé de sa mise en œuvre. C’était le début d’un processus d’autonomisation de l’institution présidentielle par rapport à la république commençant par le cœur du pouvoir : le monopole de la force.

Mais la machine a déraillé sur un événement qu’on croyait pouvoir étouffer. Le petit chef se croyait tout permis jusqu’à violenter un couple de jeunes gens pacifique en marge du cortège du 1er mai.

Le contingent réalise toujours le nécessaire et c’est toujours à travers des événements imprévus que les forces de l’histoire font leur chemin. Le projet d’Emmanuel Macron de changer notre régime politique en une sorte de bonapartisme moderne (comme je l’explique dans une précédente note présentant son projet de révision constitutionnelle) vient de se révéler au grand jour, aux yeux de tous les Français et du monde, à travers un événement particulier tout à fait révélateur.

La crise politique ouverte va poursuivre son travail de destruction et nous donne la responsabilité de préparer l’avènement de la sixième république pour redonner le pouvoir au peuple.

Et puisque certains d’entre vous sont à la recherche de bonnes lectures de vacances, je vous conseille de lire ou de relire Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx.

Le 23/07/2018.

René Revol

Photo : © Philippe Wojazer, AFP