Le peuple en mouvement…

 

Voilà un mois que des citoyens ont engagé, sans aucune consigne, un mouvement social d’une grande et profonde ampleur : celle des gilets jaunes rejoints par des lycéens, étudiants, marcheurs pour le climat, chauffeurs-routiers,  salariés… Pour avoir participer à ces regroupements dans la région de Montpellier mais aussi à Mende, avoir reçu en mairie des administrés « gilets jaunes » heureux de trouver avec leur Maire un élu pour les écouter avec bienveillance, j’ai très vite reconnu dans ce mouvement une véritable mobilisation populaire. Sous nos yeux se dessine un processus de révolution citoyenne qui va, quels que soient les aléas des semaines qui viennent, continuer à travailler la société. Les annonces de Macron de ce lundi 10 décembre ne changent fondamentalement rien ; le grand nombre a compris qu’il ne changera pas de cap. Président des riches un jour, ami des riches toujours ! Ce sont les contribuables qui financeront les quelques augmentations de pouvoir d’achat, pas l’ISF. Il lui importe avant tout de préserver les profits exorbitants des grandes entreprises et les revenus tout aussi exorbitants des très riches. La colère ne peut que s’amplifier.

Reconnaître la révolution citoyenne quand elle advient !

Mis à part Jean-Luc Mélenchon et les porte-parole de la France insoumise, les premières réactions à gauche des responsables politiques et syndicaux détonnent. Certes on ne sera pas surpris des propos lénifiants des sociaux libéraux et des dirigeants syndicaux habitués à se montrer accommodants avec le pouvoir.  Il est plus étonnant de voir la cécité, notamment au début, de certaines autres composantes de la gauche politique et syndicale a de quoi étonner. Telle celle d’un secrétaire départemental du PCF, par ailleurs conseiller régional ne ménageant pas son soutien à la Présidente socio libérale d’Occitanie. Mais ce fut parfois le cas, au début du mouvement, de certains amis proches, déconcertés par la nature de ce mouvement, mais qui ont bien évolué au fil des semaines. La difficulté à reconnaître que nous avons à faire à un bien réel mouvement social tient à une certaine disposition d’esprit bien enracinée dans la gauche politique et qu’il faut impérativement dépasser. Celle d’une vision préétablie des formes et contours que doit prendre un mouvement social, telle la grève de 24 heures ou la manifestation entre Bastille et République. L’initiative, à l’aune des références familières, devrait en revenir au syndicat pour l’organisation des grèves et manifestions sociales, laissant aux partis de gauche le soin d’en être le débouché politique. Cette vision, devenue totalement surannée, ne correspond plus au mouvement profond de la société.

Ce n’est pas faute d’avoir fait, dans le courant politique auquel j’appartiens, un travail théorique novateur depuis une dizaine d’années. Ce sont en particulier les premières réflexions allant dans ce sens formulées par François Delapierre, avant sa disparition brutale. Elles se sont nourries des difficultés rencontrées de la construction du Front de gauche, puis de l’échec en 2014 de cette formule politique, confrontés que nous étions à la volonté des dirigeants du PCF de garder un lien mortifère avec le parti socialiste. Nous avons alors élaboré un projet, une méthode et une forme nouvelle d’expression politique. Leur théorisation, dans l’ouvrage « l’ère du peuple » de Jean-Luc Mélenchon, a été le support de la France insoumise et de son programme, produit lui-même d’une collaboration et de multiples contributions qui ont fait éclore « l’avenir en commun ». Le cœur de ce programme tient dans la rupture radicale opérée avec cette société inégalitaire, la redistribution des richesses dans la perspective de la défense de l’intérêt général humain, sa capacité à décliner et associer des réponses cohérentes aux grandes urgences sociales, écologiques et démocratiques. Un programme qui n’est ni un catéchisme, ni un catalogue à imposer mais avant tout un guide pour l’action. Le seul moyen de sa mise en œuvre est l’implication populaire, ce qui est appelée la révolution citoyenne, car elle ne peut que passer par un mouvement populaire par lequel les citoyens eux-mêmes se prennent en main et  contribuent à fédérer les diverses couches qui composent la majorité de la population. Or c’est de ce processus que relève le mouvement social en cours ; il ne sert à rien de faire la fine bouche sous prétexte qu’il ne correspond pas aux rêves et schémas préétablis.

Face aux attaques politiques et médiatiques, le mouvement des gilets jaunes a tenu bon ; dans sa dynamique il a produit des éléments d’un véritable programme social de rupture. Le pouvoir et ses perroquets médiatiques ont, dans un premier temps, voulu identifier ce mouvement à l’extrême droite. Des journalistes ont voulu faire dire par tel ou tel gilet jaune que leur problème était l’immigration. En vain, malgré les efforts des amis de Le Pen. On a voulu ensuite réduire leur action au mépris de la question écologique de cette classe populaire qui fume des clopes et roule en diesel. Cela a conduit au contraire à inciter les gilets jaunes à mettre en avant leur intérêt pour une véritable écologie populaire e leur rejet de la vision punitive dont aurait à souffrir les pauvres et être épargnés les riches. Méritent d’être étudiés et lus les plates-formes revendicatives élaborées dans les boucles des gilets jaunes. On y note quatre orientations dominantes :

La première est le rejet de l’injustice fiscale que La droite et l’extrême droite voudraient circonscrire à un rejet de l’impôt et de l’État. Manque de chance les gilets jaunes ont de suite avancé l’exigence du rétablissement de l’impôt sur la fortune et réclamé que le poids des taxes et impôts soit d’abord supportés par les plus riches et les grandes entreprises augmentent. La justice fiscale qui est au cœur des discussions fait ressortir les propositions de « l’Avenir en commun » défendues en 2017 par Jean-Luc Mélenchon.

Le deuxième axe concerne le pouvoir d’achat ; là aussi les gilets jaunes ne s’en tiennent pas aux promesses de défiscalisation et de baisse des soi-disant de charges sociales. Très vite a émergé la question des bas salaires avec dans ce domaine la responsabilité directe de l’exécutif qui a le pouvoir de fixer le niveau du SMIC – avec la demande explicite de hausse du salaire minimum et celle de renégociation des salaires. À cela il faut ajouter l’exigence de l’augmentation des minima sociaux, avec l’accent mis sur la revalorisation des pensions, l’annulation de la hausse de la CSG et une augmentation qui prenne en compte la réalité de l’inflation. En 1968 De Gaulle ne s’était tiré d’affaires qu’en lâchant une augmentation de 30 % du SMIC, de 10 % de tous les salaires, de 10 % de toutes les pensions de retraite et d’une quatrième semaine de congés payés. Macron ne s’en tirera pas avec des mesurettes.

Le troisième axe de cette mobilisation n’est pas partout aussi fortement mis en avant ; c’est en dehors des grandes villes qu’il occupe une place essentielle. Il s’agit de la défense des services publics. La vague de suppressions des bureaux de poste, des écoles, des hôpitaux et services médicaux de proximité a fait des ravages dans le pays. Cette très forte exigence concerne aussi la disparition des transports en commun. Comme je l’ai souligné dans une note précédente, l’exigence du droit à la mobilité pour tous monte en puissance.

Enfin se trouve nettement affirmée la question démocratique. Je dois vous avouer à la fois mon bonheur et ma surprise quand sur un rond-point du nord de Montpellier un gilet jaune (qui se disait généralement abstentionniste) m’expliquer qu’il fallait passer à la sixième République ! Avoir des élus qui ne mentent pas et qui respecte les engagements qu’ils ont pris, pouvoir révoquer les députés et les présidents, avoir des référendums d’initiative populaire, donner la parole au petit peuple en utilisant tous les moyens modernes… l’exigence démocratique s’est invitée au cœur de ce mouvement.

Mais au-delà de ces revendications, sourd une hostilité très profonde au Président de la République qui incarne la morgue, l’arrogance des riches et le mépris le peuple. Sa légitimité est atteinte et il ne pourra plus comme il le faisait jusqu’alors se réclamer de la légitimité électorale de mai 2017. Légitimité d’ailleurs bien faible vu qu’il a été élu non pas sur son programme mais par défaut. Comment pourrait-il justifier les réformes qu’il prépare notamment celle catastrophique des retraites ? Sa majorité parlementaire en devient purement formelle et sans aucune assise populaire.

Une situation originale de double pouvoir.

Deux puissances se font face dans le pays depuis un mois. D’un côté, le pouvoir politique qui finit par se concentrer sur une seule personne, le président de la République, qui peut dans l’heure qui suit contredire son premier ministre ou un texte voté par sa majorité. Illustrant et approfondissant ainsi son propre isolement, il est rendu impuissant malgré les outils de pouvoir dont il dispose. D’autre part un mouvement populaire puissant qui se poursuit avec la même détermination. Comment cela peut-il évoluer ?

Le pouvoir a parié sur le pourrissement du mouvement et sur l’instrumentalisation de la violence des casseurs pour déconsidérer les gilets jaunes. Le 1er décembre il a laissé délibérément ceux-ci agir, trop clairement pour ne pas être remarqué ; l’effet qu’il escomptait ne s’est pas produit. Le 8 décembre il a accentué sa répression qui visait bien davantage les manifestants que les casseurs qu’on a pu voir évoluer dans les pillages en toute impunité. Les effets dans l’opinion sont à double tranchant pour le pouvoir : d’un côté il y a bien sûr la peur et la sidération d’habitants devant les saccages opérés dans leur ville, mais de l’autre ceci apparaît à la majorité des habitants comme une conséquence de la politique du président et de sa raideur. Le constat s’impose à tous : la popularité du mouvement ne faiblit guère malgré l’exposition complaisante des violences par les médias. Les enquêtes d’opinion signalent que deux français sur dix se déclarent « être des gilets jaunes » et que 7 sur 10 se déclarent être d’accord avec eux et les soutenir. Quant à la faible part de la population qui soutient le président, elle ne semble plus vraiment croire dans son autorité.

La situation de double pouvoir perdure… sans pouvoir durer. Cette question devra être tranchée. Et la seule façon pour y parvenir est de redonner la parole au peuple. Ni le changement du premier ministre et de son gouvernement, ni la promesse de grand débat citoyen dans les territoires dans les trois mois, ne sont à même de répondre à la situation. La solution démocratique est de permettre au peuple de voter. Si le pouvoir politique refusait l’issue démocratique et s’accrochait à ses prérogatives sans disposer de soutien populaire, la situation dans le pays ne pourrait que se dégrader.

En tout état de cause c’est à un des plus puissants mouvements sociaux de ces dernières décennies auquel nous assistons, avec remise en cause du capitalisme financier qui s’est toujours davantage imposé depuis une trentaine d’années.

Dans ce mouvement qui doit rassembler largement et pacifiquement, nous avons notre place pour y construire une issue sociale et démocratique.

Si Jacques B. avait pu faire la jonction avec Étienne M.…

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Une plongée dans le passé éclaire souvent le présent d’un regard neuf. Vers la fin du Moyen-Âge en Europe de nombreux soulèvements populaires se sont produits contre la misère générée par la domination sans partage des seigneurs et des rois. Ainsi, au milieu du XIVe siècle, dans le royaume de France, éclata dans le nord du pays une révolte paysanne que l’on dénomme souvent sous le nom de jacquerie. La rumeur fait état d’un leader dénommé Jacques Bonhomme ; son vrai nom aurait été Guillaume Caillet selon un historien de cette époque. C’est en tout cas ce sobriquet donné alors par les aristocrates – les puissants d’alors pour désigner ainsi par mépris le leader de cette révolte de 1358. De là vient l’expression de jacquerie, le « Jacques » désignant la petite veste courte à la taille très simple que portaient ces derniers. Ce leader s’est taillé une solide réputation dans les campagnes pour son courage, son habileté et son charisme. Les seigneurs durent mettre au point un savant stratagème pour le piéger. Ils le firent assassiner après l’avoir torturé.

La révolte des paysans eut lieu peu après le début du soulèvement du petit peuple de Paris contre les privations, la misère, la levée injuste de l’impôt (déjà !) et la répression. Cette révolte urbaine, dirigée par un artisan boucher du nom d’Étienne Marcel, fut écrasée dans le sang de manière impitoyable.

Ces deux mouvements sont restés dans la mémoire populaire et lors de la Révolution française on vit refleurir les références à Jacques Bonhomme et Étienne Marcel.

Certaines sources historiques témoignent que Guillaume, le leader des paysans révoltés, aurait cherché à rentrer en contact avec Étienne Marcel. Mais la jonction ne put se faire. La coalition des troupes de la noblesse conduisit en juin 1358 au massacre de 4600 hommes de la petite armée de paysans et à l’exécution de Guillaume. Quant à Étienne Marcel, il fut assassiné par les bourgeois apeurés  par l’ampleur qu’avait pris la révolte urbaine. Comme le prouve la suite de notre histoire avec la Révolution française, lorsque le peuple des campagnes s’allie au peuple des villes, leur force peut devenir invincible. Belle leçon pour aujourd’hui.

René Revol

Pour le droit à la mobilité pour tous !

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La révolte des gilets jaunes a le mérite de combiner dans un même élan trois exigences : la volonté d’être entendu face à une oligarchie hautaine et méprisante, le rejet de l’injustice fiscale de cadeaux aux plus riches et de forte taxation de ceux qui ont peu, la revendication enfin d’un véritable droit à la mobilité.

L’exigence démocratique de redonner au peuple son pouvoir souverain est celle d’un changement de régime politique, d’une sixième République ; l’exigence de justice sociale et fiscale s’est vite imposée face au « président des riches » et son gouvernement ; aujourd’hui le lien entre la revendication de l’équité fiscale et celle de la lutte pour la transition écologique est devenu limpide – à voir sur ce point l’excellente tribune «pour une écologie populaire» signée entre particulier par la Députée insoumise Mathilde Panot et la Sénatrice Marie-Noëlle Lienemann qui vient de quitter le Parti Socialiste. Dans cette note je m’attarderai sur le droit à la mobilité pour tous.

Un héritage du régime économique et social capitaliste.

La question de la mobilité ne se résume pas à une affaire personnelle. On doit la restituer dans la dynamique même du capitalisme productiviste qui a façonné nos modes de production, de consommation et de circulation. À son apogée, notamment entre 1950 et 1980, le système capitaliste a généré une certaine structuration de l’espace avec des lieux séparés et dédiés. Ce sont ici les lieux de production (autrefois des usines et de nos jours des espaces dénommés zones d’activités) avec leurs propres règles d’aménagement, concentrant nombre d’actifs qui chaque jour migrent vers ces zones pour y travailler ; là des zones commerciales ; ailleurs la concentration de l’habitat dans des espaces réservés avec l’ édification des banlieues et quartiers populaires ; quant aux « zones d’aménagement concerté » (ZAC) destinées exclusivement à l’habitat ; ces dernières, qui répondent aussi aux besoins des classes dites moyennes, voient de développer des zones pavillonnaires parfois très excentrées s’étendant toujours plus en périphérie des grandes aires urbaines. Quant aux zones commerciales, elles sont dominées par le modèle de l’hypermarché (né en France en 1963 et aux États-Unis 20 ans plus tôt) ; s’y rajoutent souvent des zones de loisirs équipées elles aussi d’immenses parkings, tels les multiplexes et les grands parcs de loisirs. Cette structuration de l’espace séparant production, habitat, commerces et loisirs, a profondément façonné et dégradé l’urbanisme de nos villes tout en asséchant dans les zones périurbaines et rurales les offres de services publics et privés. Dès lors les migrations quotidiennes ou hebdomadaires entre ces zones sont devenues indispensables à la vie sociale, imposant le recours l’automobile pour avoir la liberté d’y accéder. Nos plus anciens conservent encore en mémoire que pour bien profiter des premiers congés payés il fallait avoir pu acheter la deux-chevaux. La possession d’une voiture, vite perçue indispensable, a ouvert la voie à une production de masse de l’automobile taylorisée, générant une consommation de masse ; ce modèle productiviste et consumériste, né entre les deux guerres aux États-Unis, s’est imposé en Europe après la seconde guerre mondiale avec conjointement le déploiement d’un maillage de routes et autoroutes, dévoreuses d’espaces. Ce modèle perdure et continue à inciter à l’achat d’une voiture. Si Henry Ford dans les années 20 voulait que tous les ménages américains puissent choisir une de ces voitures « à condition que ce soit une Ford T de couleur noire » ! le « progrès » réside à la « liberté » de choix du modèle et de la couleur de sa voiture. Mais demeure pour beaucoup cette contrainte sociale d’en acquérir une.

Productiviste, consumériste mais aussi profondément inégalitaire, ce système est désormais confronté à une véritable impasse écologique et sociale en ce début du XXIe siècle. La civilisation automobile génère tant l’épuisement des ressources fossiles que l’émission toxique de gaz à effet de serre ; tout comme d’ailleurs un certain urbanisme et un type de constructions urbaines responsables de 40 % de l’émission des gaz à effet de serre. La disparition des terres agricoles de proximité des villes quant à elle entraîne la nécessité de recourir à des circuits longs et à des transports routiers fortement polluants. L’extension des zones urbaines accroît l’éloignement des ménages des lieux d’activité, de loisirs et d’approvisionnement, miter des territoires, dévore les espaces agricoles et naturels, nuisent à la préservation de la biodiversité et à l’équilibre climatique.

Les conséquences dramatiques du changement climatique sont désormais vécues et observées par la majorité de la population et la conscience que nous arrivons à la fin d’un modèle est aujourd’hui très répandue.

Pour illustrer

Montpellier, septième ville de France, c’est 280 000 habitants dans l’aire urbaine métropolitaine qui en compte un peu moins de 500 000. Les jours ouvrables ce sont plus de 600 000 voitures et véhicules qui rentrent et qui sortent de cette ville ; 90 % ne transportent qu’une seule personne !

Les montpelliérains se répartissent pour leurs déplacements quotidiens selon les moyens de transport suivant : 55 % en voiture, 25 % à pied, 15 % en transport en commun et les deux-roues représentent 5 % avec à peine 2 % pour le vélo. Pour l’usage du vélo, Montpellier est dans la queue de peloton des métropoles européennes de même taille. Résultat : un embouteillage permanent, une pollution chronique, l’allongement des temps de déplacement générant beaucoup d’énervement…

Cette situation résulte du type d’urbanisation des années 60 consistant à structurer l’espace urbain sur le modèle capitaliste productiviste. D’un côté des banlieues et quartiers populaires concentrant de nombreux logements, de l’autre des zones d’activités exclusivement consacrées à des activités tertiaires – où dominent l’informatique et la santé, enfin une ville entourée de zones commerciales géantes et de zones de loisirs. Ce type d’urbanisme, loin de n’être qu’un héritage, perdure aujourd’hui avec des projets de nouvelles ZAC, de nouvelles zones d’activité, de nouveaux supermarchés géants et de nouveaux centres de loisirs. Son impact est d’autant plus difficile à vivre que Montpellier, devenue la championne des embouteillages, est la seule ville française de plus de 100 000 habitants qui ne disposent pas de rocade urbaine. C’est à l’horizon 2030 que cette rocade sera bouclée et pourra éventuellement alléger quelque peu la circulation urbaine ; encore faudrait-il sortir du modèle d’urbanisation de fuite an avant, basé sur la programmation d’un accroissement sensible de la population tout en négligeant les modes de déplacements.

Des solutions punitives à la fois injustes et inefficaces

Face à l’envahissement de l’automobile responsable de la congestion des villes et de la destruction de l’environnement, la stratégie dominante est de rendre plus cher l’usage de l’automobile, pour obliger les agents économiques à faire un arbitrage pour d’autres moyens de transport. Une stratégie d’essence profondément libérale qui s’inspire des recommandations des économistes néoclassiques. Ceux-ci supposent que chaque agent fait un choix rationnel avec le raisonnement suivant : s’il y a renchérissement des activités qui ont des « externalités négatives » (en clair ici des effets négatifs sur l’environnement et la vie sociale) les agents sont conduits à s’en détourner ; par la voix du marché ils vont s’orienter vers d’autres choix, par exemple à abandonner comme mode de transport la voiture. Est dès lors justifié tout un ensemble de dispositifs mis en place pour décourager l’usage de la voiture : renchérissement des prix des parkings urbains, renchérissement des tarifs autoroutiers, lourdes pénalités pour les stationnements en ville, durcissement des conditions du contrôle technique, et bien sûr hausse des taxes sur les carburants comme on le voit actuellement.

À cela s’ajoute des dispositions réglementaires d’urbanisme : ainsi dans les plans locaux d’urbanisme le nombre de places de parking se limite de plus en plus à une place pour les logements en dessous d’un certain seuil (souvent les logements de moins de 70 m² et les logements sociaux) ; cette contrainte est censée dissuader les familles à recourir un second véhicule. Cette règle à pour le constructeur l’avantage par ailleurs de permettre plus de logements. Tout cela a été imaginé il y a une vingtaine d’années dans des bureaux, sans prise en compte des conditions réelles de mobilité des gens. Or cela ne marche pas. Pour une raison très simple : la grande majorité des ménages n’a pas les moyens financiers de faire les arbitrages rationnels imaginés par les idéologues libéraux. Quand vous obtenez enfin un logement social après des années d’attente, que votre salaire reste largement inférieur au salaire médian comme c’est le cas de la majorité des locataires du parc social, que les deux conjoints sont contraints de se rendre à leur travail rarement situés au même lieu, que n’existe pas de solution alternative, vous ne renoncerez à votre deuxième voiture.

De nombreux témoignages ont été recueillis ces derniers jours – avec le mouvement des gilets jaunes, d’autant que la grande majorité de la population laborieuse mise à distance des zones d’activités et des zones commerciales est tout simplement dans l’obligation de recourir à la voiture. C’est moins un choix qu’une dépense contrainte qui pèse fortement sur le budget des ménages. La variable d’ajustement, ce sur quoi se font les sacrifices sont dès lors un ou plusieurs d’autres postes de dépenses : loisirs, cadeaux de Noël, distraction pour les enfants, alimentation… On le voit très concrètement dans les centres communaux d’action sociale : des ménages, où les deux membres sont souvent actifs, ne sont plus en mesure de payer certaines dépenses basiques comme le chauffage, l’électricité ou l’eau parce que la bagnole indispensable est devenue un poste de dépense trop lourd. L’incident qui peut vous faire trébucher est parfois un PV exorbitant pour une petite faute de conduite ou l’impérieuse nécessité de passer au contrôle technique qui est de plus en plus cher. Seuls les plus riches seraient en mesure de se poser la question de l’arbitrage entre l’usage de la voiture et un autre transport… ce qu’ils se gardent de faire, ayant les moyens de payer cette surtaxe. Comme le montrent les études statistiques ce sont avant tout les ménages les plus démunis et les plus éloignés des centre ville qui payent l’essentiel de la facture. Le cynisme de ces mesures va bien au-delà, dès lors qu’aucune alternative n’est proposée. La plupart des parkings de centre-ville des grandes métropoles ont été le plus souvent cédés dans les grandes métropoles à des multinationales qui en ont fait de véritables vaches à lait. La privatisation du système de pénalité pour stationnement illicite fait disparaître le service public avec les PV réalisés par la police ; se substituent des forfaits amassés avec zèle par des entreprises privées qui cherchent à optimiser cette collecte. Quant aux autoroutes, toutes privatisées, les milliards distribués en dividendes aux actionnaires sur l’année 2017 équivalent à ce que coûte les transports en commun dans les 100 plus grandes villes de France ! Voilà qui pourrait représenter une belle manne financière pour la transition écologique… si les autoroutes étaient restées nationalisées. Parmi les ménages les plus pauvres, le choix d’une voiture diesel d’occasion était destinée à disposer pour de nombreuses années cette voiture économe en carburant, avantageuse donc pour le maintien du pouvoir d’achat. La fameuse prime offerte pour changer d’automobile sous condition de ressources, soit apparaitra à la grande majorité d’entre eux nettement insuffisante, soit les conduira à acquérir le même type de véhicule, sans aucun effet écologique. Bref toutes ces solutions d’inspiration libérale sont profondément inefficaces et injustes.

Changer de modèle pour garantir le droit à la mobilité pour tous.

Quelle politique pourrait être conduite pour planifier un changement de modèle ? Sans détailler l’ensemble des mesures possibles on peut se contenter d’indiquer quelques axes d’action.

Commençons par les transports en commun.

La densité et la fréquence de transport en commun de qualité et à prix abordable pour tous sont les moyens les plus sûrs pour convaincre de renoncer à la voiture. Dans les zones à grande densité urbaine la fréquentation du transport en commun, dès lors qu’il permet un déplacement plus sûr et moins cher, augmente régulièrement. Des inégalités existent certes selon les villes, selon par exemple qu’elles disposent ou non d’un métro comme Toulouse, Lille ou Rennes. Les autres grandes villes de province disposent généralement d’un réseau de tram assez denses, avec comme caractéristique de traverser les quartiers les plus peuplés avec un parcours plus sinueux, comme c’est le cas de Montpellier ; le centre urbain tire plus de bénéfice de ce réseau que la périphérie. Ce qui fait alors la différence ce sont les autres modalités de déplacements.

Certaines villes ont de bons systèmes de rabattement de bus, avec une grande amplitude horaire vaste et une forte fréquence, vers le réseau de trames. D’autres, comme Montpellier, font montre de carences dans la programmation des bus (réseau, amplitude horaire, fréquence). Le développement de ce système de transport en commun est une condition fondamentale de la fluidité des villes. Les transports urbains des grandes villes sont financés par trois sources : le paiement par les usagers de leur titre de transport, la taxe transport payée par les employeurs, plafonnée par la loi, la contribution de la collectivité par son budget général. Or dans la très grande majorité des villes le transport en commun est jugée comme trop cher par les ménages les plus modestes et les jeunes. On devrait s’orienter vers une baisse drastique de la contribution des usagers et tendre vers la gratuité. Cela deviendrait possible si on alignait la contribution des employeurs dans les villes de plus de 50 000 habitants sur celle qui est pratiquée dans la région parisienne et si on utilisait une partie des surplus du réseau autoroutier. Des modifications législatives sont indispensables pour obtenir ce type de financement. Dans l’immédiat il serait possible d’imposer la gratuité pour les moins de 25 ans et pour tous ceux qui ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. D’après des calculs, cette première mesure nécessiterait l’augmentation de 20 % de la part du budget général de la collectivité. Il faut donc une volonté politique locale et nationale pour améliorer la part du transport en commun dans les grandes villes.

La nécessité urgente de réaliser un véritable transport public interurbain.

Cela suppose que l’on donne la priorité aux trains du quotidien sur les trains à grande vitesse et qu’on rétablisse les liaisons ferroviaires de proximité qui ont été fermées ces dernières années. Bref il faut cesser de concentrer l’investissement ferroviaire dans les seules lignes à grande vitesse et redonner la priorité à l’investissement dans le train du quotidien. Or actuellement le prix du train n’est pas compétitif avec celui de la voiture pour les distances courtes et avec celui de l’avion pour les distances nationales. Cela résulte de la mise en œuvre des recommandations européennes appliquées avec zèle par les gouvernements français successifs. La SNCF est devenue une entreprise comme les autres qui doit parvenir à équilibrer ses dépenses avec les recettes provenant des usagers ; l’interdiction de subventions de l’État pour assurer le fonctionnement de l’entreprise obéit à la sacro-sainte loi de la concurrence libre et non faussée. Il faut donc dans ce domaine désobéir à Bruxelles et refaire de la SNCF un service public avec des investissements en partie financés par le système bancaire public et un fonctionnement qui favorise une baisse des tarifs incitatifs pour que les usagers recourent à un mode de transport à la fois bon marché et écologique. Dans les zones périurbaines et rurales qui ne disposent pas de ligne de chemin de fer, il est possible à l’échelon départemental de généraliser des transports propres en bus avec des voies dédiées dans les zones de concentration, en généralisant les parcours à un euro ou gratuit comme l’ont mis en place certains départements.

Pour cela il faut imposer de véritables régies départementales des transports en commun et annuler les privatisations réalisées dans la majorité des départements.

La mise en place d’un véritable plan vélo national est indispensable.

Dans les zones urbaines un investissement soutenu pour développer des pistes cyclables sécurisées (pas ces bandes délimitées par un simple coup de pinceau) s’impose. Certaines villes comme Grenoble peuvent servir de modèle à tous. Développer des liaisons interurbaines de courtes distances en vélo suppose de mailler les territoires de véritables pistes cyclables et d’en assurer la continuité. Précisons l’importance d’un entretien régulier des pistes cyclables. Ainsi, dans les zones périurbaines et rurales trop de pistes cyclables, faute d’être nettoyées régulièrement, sont délaissées par les cyclistes qui se reportent alors sur la route avec les dangers qui vont avec. Mais la fréquentation des liaisons interurbaines soulèvent la nécessité de favoriser le développement de l’usage des vélos électriques pour permettre que tous les publics puissent avoir accès à ce mode de déplacement. Se pose donc la question du coût.

D’ores et déjà des entreprises subventionnent les salariés qui se déplacent en vélo ; on peut imaginer un système de subventions pour l’achat d’un vélo électrique qui serait porté par les collectivités locales et abondé en partie par l’État. Mais le droit à la mobilité pour tous ne dépend pas seulement de mesures particulières concernant les moyens de transport. Il suppose des modifications plus profondes dans les modes de production et dans l’usage des espaces. Faut-il par exemple mettre en place une filière nationale de production de voitures électriques (question en débat) avec la reprise en main de la production des batteries, nerf de la guerre dans ce domaine ? D’autres modalités de transport en véhicule peuvent être envisagées et notamment la voiture à hydrogène qui, contrairement à ce qu’affirment certains, existe déjà de manière fiable. Cela suppose de programmer la construction de centrales hydrogènes. Transformer la majorité du parc automobile en voiture hydrogène d’ici une vingtaine d’années impliquerait une planification systématique encadrée des investissements nécessaires. Bref ne pas laisser les pleins pouvoirs aux trusts de l’automobile mais reprendre la main pour construire une nouvelle filière productive. On peut penser aussi à faire évoluer de manière décisive la répartition des activités humaines dans l’espace, ce qui suppose dans ce domaine aussi une planification urbaine volontariste. Pourquoi ne pas rapprocher et interpénétrer les zones d’activités et les zones d’habitat en construisant des partenariats qui permettent aux salariés d’être prioritaire sur les zones d’habitat proche. De timides dispositifs vont dans ce sens à l’échelle locale ; pourquoi ne pas les généraliser ?

Par ailleurs pour généraliser de nouveaux modes de consommation il importe de réinstaller les commerces de proximité et de généraliser les marchés alimentaires de circuits courts. De nombreuses expériences locales, à commencer dans ma ville, ont démontré que cela est possible et que les consommateurs sont nombreux à les plébisciter. De même l’installation de loisirs de proximité est une réponse aux besoins des ménages et notamment des enfants. Quant aux établissements scolaires, collèges et lycées, une plus grande proximité peut-être un atout, en tenant compte du contexte géographique et de la mixité sociale. Des établissements limités à une moyenne de 400 élèves pour les premiers et de 800 pour les seconds éviteraient d’autant les transhumances scolaires et donneraient à ces établissements une dimension humaine plus propice à une bonne éducation. Dans le même esprit il conviendrait de geler des classes uniques en milieu rural.

Pour conclure, le droit à la mobilité pour tous est une perspective fondamentale et transversale. Il contribue à transformer notre système économique et social, à fonder une approche humaniste, à nous sortir de la course effrénée et mortifère de la recherche du profit.

René Revol

Macron : les illusions s’évaporent!

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Un des avantages d’être Maire d’une petite commune de 8000 habitants est de pouvoir discuter quotidiennement avec la population. Les habitants connaissent mon engagement politique, qu’ils ne partagent bien évidemment pas tous, mais vu les liens tissés depuis des années, ils font montre à mon égard d’une grande liberté de parole, n’hésitant pas à venir me dire leur sentiment sur telle ou telle question d’intérêt général, voire à faire part de leur opinion sur tel ou tel responsable politique.

Les occasions de rencontres n’ont pas manqués en cette rentrée, lors de notre fête locale mi-août, de la rentrée scolaire, de contacts avec les associations… Nombreux sont ceux qui s’expriment une déception, un ressentiment et parfois une franche colère contre le gouvernement et le Président de la République. Les principales illusions sur lesquelles Emmanuel Macron a bâti sa victoire électorale de 2017 sont en train de se dissiper chez la grande majorité de nos concitoyens. Je vais l’illustrer à partir de cinq thématiques.

Commençons par l’ancrage dans la population de l’image devenue la représentation la plus répandue d’Emmanuel Macron de président des riches. Elle a pris corps avec ces milliards distribués aux mêmes, la suppression de l’impôt sur la fortune, la baisse de la taxation des revenus du capital qui ont scandalisé beaucoup de milieux. Lors d’une discussion avec des bénévoles du Secours catholique, au lendemain de l’annonce du misérable plan de lutte contre la pauvreté, l’un d’entre eux m’a sorti : « en guise de ruissellement, on obtient un petit goutte-à-goutte ! ». Ils ne m’avaient pourtant pas habitué jusque-là à partager mes convictions politiques. Avec l’ouverture de la discussion budgétaire l’occasion va être donnée à chacun de se rendre compte d’un jeu de dupes. D’une part l’annonce de 6 milliards de transferts de pouvoir d’achat aux ménages – il ne s’agit de fait pour l’essentiel de mesures potentielles ou déjà comptabilisées. De l’autre 10 milliards bien réels transférés aux grandes entreprises grace à la pérennisation du crédit d’impôt – crédit d’impôts dont il est clairement démontré que les sommes concernées partent dans les dividendes et la spéculation financière et non utilisées par les entreprises pour investir et créer des emplois.

Une seconde désillusion porte justement sur la promesse de relance de l’activité et de l’emploi, censée justifier les sacrifices demandés à la population. Déjà la reprise de la croissance au cours de l’année 2017 nous avait été faussement présentée comme le résultat de la politique du gouvernement alors même que les mesures prises ne sont rentrées en vigueur qu’à la fin 2017 ; d’ailleurs toutes les analyses confirment : la croissance économique de 2,2 % pour l’année 2017 a été le fruit d’un contexte mondial spécifique (reprise de la demande des autres pays favorisant nos exportations, baisse du prix du pétrole, faible taux d’intérêt…) ; elle n’est en aucun cas due à l’amélioration du contexte intérieur. Quant à l’année 2018 la croissance économique marque le pas et la raison en est clairement définie : la chute de la demande interne.  Comme chacun le sait, la demande interne d’un pays est composée de trois grands éléments : la consommation des ménages qui représente sensiblement plus de la moitié de la demande interne, les investissements des entreprises pour leurs achats d’équipements et enfin les dépenses d’investissement de l’État et des administrations publiques. Or ces trois moteurs sont en panne.

La consommation des ménages a fortement ralenti, suite à la baisse du pouvoir d’achat provoqué par les mesures gouvernementales (hausse de la CSG, baisse du revenu réel avec l’inflation qui rogne tout particulièrement les revenus des retraités et des fonctionnaires, baisse de certains minimas sociaux, revendications salariales contenues dans un contexte de maintien du chômage…). Cette baisse de la consommation des ménages entraîne mécaniquement un ralentissement de l’activité économique : les carnets de commandes des entreprises ne se remplissent plus ; les employeurs réduisent les effectifs ; le cercle vicieux récessif se met en mouvement. On voit également le rythme des investissements privés des entreprises se ralentir – celles-ci ne s’engageant dans l’achat de nouveaux équipements que si elles anticipent une amélioration future de la conjoncture. La consultation des données sur l’état d’esprit des chefs d’entreprise montre clairement dans ce domaine un retournement de tendance au premier semestre 2018 avec l’élévation du pessimisme des dirigeants d’entreprise. D’autant que l’affaiblissement des investissements des entreprises lié à la baisse de la consommation des ménages n’est plus relayé comme autrefois par la demande publique, celle provenant des dépenses de l’État soit par l’augmentation du pouvoir d’achat de ses agents et des retraités, soit par les projets d’infrastructures publiques. Or désormais sous la houlette de l’idéologie libérale, l’État qui a abandonné ses politiques dites contra-cycliques tend toujours plus à diminuer ses dépenses. Pour 2018, cela a joué à plein sous l’effet des mesures prises dans le budget du gouvernement ; la baisse de la demande publique a induit le ralentissement économique. Dès lors pour un large public l’idée se répand que la politique de ce Président et de son gouvernement est non seulement injuste socialement mais aussi économiquement inefficace. J’ai pu dernièrement le constater lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise de Montpellier qui souhaitaient connaître les propositions de la France Insoumise. Préparé à faire face à des macronistes endurcis, qu’elle ne fut pas ma surprise d’y rencontrer un public fortement désillusionné.

Est-il bien nécessaire de développer la troisième source de désillusion : la question écologique. Emmanuel Macron, dont le programme électoral était plutôt indigent dans ce domaine avait cru pouvoir se rattraper en mettant dans son gouvernement une personnalité authentiquement écologiste, très connue et appréciée des français : Nicolas Hulot. Mois après mois nos concitoyens ont pris la mesure de la réalité du bien faible engagement du gouvernement dans ce domaine. Affaire du glyphosate, loi sur l’alimentation, choix sur le nucléaire, inertie face aux dérèglements climatiques qui affectent le monde et font grandir l’urgence d’une transition écologique dans les consciences du plus grand nombre. La démission de Nicolas Hulot a joué à la fois comme un révélateur et comme un accélérateur de cette prise de conscience. Le plus important dans cette démission tient dans la démonstration de la totale incompatibilité d’une politique écologique authentique avec le libéralisme économique et les contraintes budgétaires européennes. Le discours de Nicolas Hulot a eu un fort retentissement dans toutes les couches de la population ; l’analyse de la France insoumise, qui défend cette incompatibilité depuis toujours, en a été par là-même fortement légitimée auprès d’un nombre grandissant de personnes. Nous avons pu nous en apercevoir à l’occasion de la décision prise d’accueillir la manifestation d’Alternatiba, suite au refus du Maire de Montpellier de l’accepter sur son territoire.

L’illusion démocratique était le quatrième refrain du joueur de flûte de l’Élysée. Or la saison estivale fut pour lui proprement catastrophique avec l’affaire Benalla. Celle-ci a fait office de révélateur et d’accélérateur dans les consciences sur la réalité du macronisme. Non seulement parce qu’elle révélait la présence d’un barbouze dans la proximité intime du Président comme au bon vieux temps du SAC, mais surtout parce qu’elle révélait que le nouveau Président de la République, tout au contraire de ses promesses de transparence d’un « Nouveau monde », poussait à son paroxysme la centralisation autocratique de la Ve République. Bafouant toutes autres représentations que la sienne, qu’il s’agisse du parlement, des syndicats, des association… il laissait par contre grande ouverte la porte aux lobbys industriels et financiers. Cette désillusion démocratique s’est fortement répandue y compris parmi les «marcheurs». Plusieurs d’entre et non des moindres sont venus m’en parler lors de la fête des associations de la ville de Montpellier alors qu’ils savaient très bien à qui il parlait.

Enfin une dernière illusion s’est volatilisée, celle d’une recomposition d’un nouvel ordre international. Fin 2017 nous entendions certains nous dire que si la politique intérieure du gouvernement pouvait se discuter, il fallait reconnaître la puissance et la portée de l’action internationale de ce jeune homme qui savait tenir tête et s’adresser à tous les puissants de ce monde. Je me souviens sur ce point des propos de vieux socialistes de Montpellier qui ne tarissaient pas d’éloges sur le nouvel horizon européen tracé par le discours de la Sorbonne ! On nous avait fait déjà le coup de 1983 de l’espoir européen comme moyen d’émancipation… cela n’a pas duré longtemps. Inutile de s’appesantir ici sur l’évolution géopolitique récente, des États-Unis jusqu’à la Chine en passant par la Russie et le Moyen-Orient ; on y voit bien qu’Emmanuel Macron a été effacé du paysage, si ce n’est dans le champ de la poursuite des fournitures d’armes – entre autres pour que l’Arabie Saoudite puisse continuer à massacrer le peuple yéménite. Quant au rêve européen, pour la grande majorité de nos concitoyens cela ressemble plutôt à un cauchemar. Aucun des projets de Macron n’a été repris par les dirigeants soi-disant progressistes – qui sont de fait des conservateurs assujettis à la droite allemande. Je ne rencontre plus personne pour me vanter les mérites d’un hypothétique parlement de la zone euro…Quant à son actuelle gesticulation pour se présenter comme le rempart contre les nationalismes d’extrême droite au pouvoir dans plusieurs pays, elle se heurte aux faits bien réels, ceux d’un gouvernement qui refuse d’accueillir l’Aquarius.

Il nous reste huit longs mois d’ici les élections européennes ; le clivage ne peut que s’élargir dans le pays entre ceux qui veulent changer de politique en affirmant l’exigence de refus des traités européens et ceux qui vont continuer à défendre le maintien du carcan actuel.

Dans ce moment où dans les consciences du plus grand nombre la confiance dans la politique et le discours présidentiel s’effondre, l’heure n’est pas à l’entre-soi ; n’hésitons pas à parler à tous, à écouter et à accompagner un peuple dont la colère grandit.

René Revol
28 septembre 2018

Grandeur et misère des associations

photo asso
Rencontre avec les Associations de Montpellier – Dimanche 9 septembre

 

Rentrée scolaire début septembre, mais rentrée des associations avec la fête des associations dans les villes et les villages, une manifestation très attendue et appréciée par beaucoup de citoyens. Comme chaque année je ne manque sous aucun prétexte ces rendez-vous, rendez-vous qui m’offrent la possibilité de rencontrer de nombreux responsables et animateurs d’associations. Qu’il s’agisse des associations sportives, culturelles, sociales, civiques, j’ai partout ressenti auprès de ces bénévoles dévoués au service des autres un grand désarroi et souvent une colère.

La demande sociale en direction des associations ne cesse d’augmenter car, contrairement à l’opinion prêtée à nos concitoyens, la majorité n’est pas séduite par le repli individualiste mais aspire à échanger pour plus de lien social et de solidarité. Les adhérents aux différentes associations augmentent année après année ; une des causes de cet engouement vers les associations n’est pas sans lien avec le désengagement de l’État dans ses missions de service public, sous l’effet des coupes budgétaires drastiques qui frappent depuis des années le service public, coupes que le gouvernement entend toujours davantage aggraver. Ce sont toujours moins de moyens à la disposition des associations. Depuis juillet 2017 la suppression de la grande majorité des emplois aidés frappent de plein fouet l’ensemble des associations qu’elles soient sportives, culturelles, sociales… Nous avons assisté impuissants, certes de façon diffuse dans des dizaines de milliers d’associations qui le rend moins visible, à un véritable plan de licenciement dans tout le pays, faute pour les associations de disposer de trésorerie nécessaire. Du jour au lendemain ce sont ainsi des milliers d’éducateurs qui ont fait défaut dans l’encadrement de notre enfance et de notre jeunesse. À ces suppressions d’emplois aidés s’ajoute la diminution drastique des subventions : disparition pure et simple de celles de l’État et baisse de celles des collectivités locales dont les moyens financiers sont de plus en plus contraints par la baisse des dotations de l’État et la contractualisation imposée par le gouvernement pour limiter arbitrairement leurs dépenses. De nombreuses collectivités font alors le choix de faire de la baisse des subventions aux associations une variable d’ajustement. Ce qui conduit des responsables d’associations à se lancer dans une course effrénée au sponsoring privé en allant frapper aux portes des entreprises petites et grandes. Or celles-ci réservent l’essentiel de leur financement aux grandes opérations de mécénat ou de sponsoring qui participent de leur campagne de promotion publicitaire, délaissant les associations moyennes et petites. Cette situation de pénurie et de disette budgétaire favorise la tentation chez certains élus de pratiquer ces agissements scandaleux de conditionner l’attribution de leurs subventions à un soutien politique. Bref en cette rentrée de septembre 2018 c’est le dénuement pour les associations et un grand silence qui entoure tout cela.

Vous avez dit « société civile » ?

Et sinon on parlait de société civique !

Depuis quelques années on ne cesse d’entendre des discours hypocrites sur l’importance d’accorder toute sa place à la société civile. Le pompon pour Emmanuel Macron qui dit avoir largement ouvert son gouvernement à des représentants de la « société civile ». À l’heure où la démission de Nicolas Hulot porte un rude coup à cette fable, le gouvernement recourt de nouveau à ce refrain quelque peu usé de la pertinence de faire appel à la dite « société civile ».

Il est temps de tordre le cou à cette notion confuse car, pour le moins, il convient de distinguer au moins deux types de société civile. On pourrait plus justement parler tout d’abord d’une société civile marchande composée d’entreprises et autres entités à but lucratif qui participent de l’économie capitaliste. En font ainsi partie ceux qui au gouvernement sont dits issus de la société civile sans autre précision alors que la plupart d’entre eux proviennent clairement de l’oligarchie. La ministre du travail, ex-DRH d’une grande entreprise qui a bénéficié d’un copieux matelas de stocks options en est une éloquente représentante ! Il n’est pas étonnant dès lors de voir se multiplier les situations de conflits d’intérêts dans l’entourage du pouvoir. Tout récemment il était pour le moins amusant d’entendre le lobbyiste des armes à feu, ce fameux conseiller des chasseurs dénoncés par Nicolas Hulot, dire avec un grand sourire : « moi, je viens de la société civile ! ». La société civile marchande ne relève pour autant pas toute, il s’en faut, de cette oligarchie âpre au gain ; l’économie sociale et solidaire joue pour sa part un tout autre rôle, résistant aux grands groupes industriels et marchands. Elle n’a donc nul besoin de se cacher derrière cette vague dénomination de société civile ; sa propre appellation « économie sociale et solidaire » suffit à la caractériser.

Cette « société civile marchande » de nature oligarchique n’a vraiment rien à voir avec la masse de bénévoles et de citoyens engagés dans les activités associatives ; ils constituent ce qu’il serait judicieux d’appeler la « société civile non marchande ». Aussi, je vous propose de lever la confusion qui résulte du fâcheux amalgame que contient cette notion fourre-tout de société civile.  Elle représenta un temps les membres non militaires de la société ; on opposa longtemps aussi la société civile au pouvoir d’État… Pour désigner cette part de la société civile de tous les citoyens qui s’engagent dans le service du bien commun, au service des autres quelles qu’en soient les formes, ne pourrait-on parler de la société civique ?  D’autant, et j’en suis convaincu, que la rencontre de l’espace politique public et de la société civique peut faire des merveilles. Ma conviction intime est que la révolution citoyenne sera le produit de la synergie entre une ferme volonté politique et une société de citoyens mobilisés. Aujourd’hui les millions de Français qui adhèrent à telle ou telle association et s’y engagent peu ou prou pour la faire vivre contribuent dans les profondeurs de notre pays à forger la société mobilisée dont nous avons besoin.

Et alors, quelle politique associative promouvoir ?

Je me contente ici d’énoncer ce que devrait être une authentique politique associative.

D’abord s’impose un principe fondamental : le respect absolu de l’indépendance du mouvement associatif. Les associations doivent pouvoir s’administrer librement ; ses membres sont les seuls en droit de définir et de s’approprier les buts poursuivis et des moyens mis en œuvre, bien sûr tout cela dans le respect de la loi républicaine. Cette indépendance a été conquise de haute lutte à la fin du XIXe siècle pour aboutir à la loi de 1901, qui fait partie du bloc des lois républicaines avec celles qui garantissent la liberté syndicale, la laïcité de l’école et de l’État et celles qui instituent les différents services publics. Or cette indépendance des associations est de plus en plus remise en cause par des biais divers.

Parfois de la façon la plus grossière comme ce fut le cas à Montpellier ce dimanche 9 septembre avec la tentative par le Maire de Montpellier d’interdire à l’association de la libre pensée de faire signer une pétition (exigeant que la municipalité cesse de porter atteinte à la laïcité) sous prétexte que la foire des associations est organisée sous la responsabilité de la municipalité. Le plus souvent de manière plus biaisée. Celle que pratique parfois là encore la ville de Montpellier quand elle prête des salles publiques à des tarifs dissuasifs, interdisant de fait aux associations de se réunir normalement. Cela est vrai aussi dans trop d’autres communes du pays ; il devrait être établi au niveau national l’obligation de rendre  les salles publiques accessibles gratuitement à toutes les associations non lucratives, selon un tableau de répartition publique clairement réglementé. Pourquoi ne pas établir dans une ville un conseil démocratique des associations chargé de l’organisation – de concert bien sûr avec la municipalité – de la gestion des salles publiques ?

Un autre biais particulièrement pervers pèse sur l’indépendance des associations, le mode d’attribution et le montant des subventions municipales, quand ils dépendent de l’arbitraire des municipalités. Ce peut être le moyen d’acheter la soumission du monde associatif. Il faut dans ce domaine imposer de règles simples :

  1. Il importe de maintenir et si possible d’augmenter le montant total des subventions dans les villes, les départements et les régions. Le mouvement associatif ne doit pas faire les frais des arbitrages qu’impose l’austérité gouvernementale.
  2. Chaque collectivité locale doit élaborer un règlement général et transparent, négocié en amont avec les citoyens, pour établir des règles objectives pour l’attribution des subventions. Doivent être pris en compte le nombre d’adhérents, le caractère éducatif et la place de l’enfance dans l’action associative, l’investissement social et solidaire, la portée environnementale des actions menées etc. Ainsi les décisions d’attribution de subventions se feraient au vu et au su de tous et pourraient être contestées en cas de non-respect des critères établis. Bien sûr ces règles resteraient susceptibles d’être réexaminées en cas de besoin. Aujourd’hui, pour prendre un exemple, dans le domaine sportif il est hautement discutable de voir les collectivités verser des sommes très importantes aux clubs de haut niveau (tout en restant d’ailleurs relativement faibles par rapport aux flux financiers privés de ces clubs), au détriment des versements au sport amateur. Le fonctionnement des fédérations sportives doivent être dans ce domaine fortement repensées. Il est indécent de voir comme cet été, suite à la victoire de l’Equipe de France, la FFF (fédération française de football) décider de manière unilatérale d’utiliser le pactole perçu à rembourser les frais de séjour en Russie (frais qu’elle aurait de toute manière payés du simple fait de la participation à la coupe). Une somme dont les clubs du football amateur portés à bout de bras par des dizaines de milliers d’animateurs ne verront pas la couleur. Alors même que le gouvernement de son côté s’apprête à faire des coupes sombres dans le budget du ministère des sports et de transférer la charge des directeurs sportifs nationaux aux collectivités territoriales.

C’est la même politique de désengagement de l’État qui s’opère dans le domaine culturel. On l’a vu cet été avec les décisions sur le théâtre, dénoncées avec brio par Robin Renucci. Une baisse des moyens qui affectera bien sûr aussi les activités culturelles des quartiers et des villages.

Loin de nous faire baisser les bras, il importe, partout où nous intervenons du niveau local au niveau national, de porter une autre orientation pour la politique associative.

Dans les discussions avec les lecteurs de mes notes de blog ont été évoquées les difficultés et les problématiques particulières auxquels ils sont confrontés, dans des associations qu’elles soient sportives, à caractère culturel et éducatif ou encore à caractère social pour la lutte contre la grande pauvreté ou en soutien des personnes en situation de handicap… N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences et de vos témoignages pour qu’on fasse grandir dans ce pays un nouvel avenir pour le monde associatif.

René Revol

12 septembre 2018

 

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla ou la société du 10 décembre !

Comparaison n’est pas raison, certes, mais éclairer un événement présent à la lumière d’une expérience passée peut aider à en saisir le contenu et la dynamique.

Au moment où j’écris ces quelques lignes la crise politique ouverte ce mois de juillet 2018 par l’affaire Alexandre Benalla est loin d’être finie et d’avoir développé toutes ses conséquences. Mais d’ores et déjà, on peut en tirer une appréciation du système de pouvoir mis en place par le nouveau président de la république depuis 2017. Ne revenons pas ici sur le caractère particulier de l’affaire, assez extraordinaire, où l’on voit un chargé de mission de la Présidence de la République se substituer aux autorités policières légitimes et remplir lui-même des tâches de maintien de l’ordre en le faisant avec une brutalité assez ahurissante et en arborant des insignes qu’il n’a pas le droit de porter. Ne revenons pas non plus sur la faute grave commise par la Présidence de la République qui, mis au courant de l’événement dès le lendemain du 1er mai, s’est contentée d’une sanction administrative légère (une suspension de 15 jours) et a camouflé l’affaire aux autorités judiciaires alors que l’article 40 du code de procédure pénale exige que la Présidence saisisse le procureur de la République.

Ce qui nous intéresse ici c’est le système de gouvernance mis en place par Emmanuel Macron une fois arrivée au faîte du pouvoir. Il a manifestement installé à l’Élysée des structures parallèles aux structures de l’État pour garantir la toute-puissance de sa Présidence. Cela est cohérent avec son attitude de mépris de tous les corps intermédiaires qu’il manifeste depuis son élection : réduire au maximum le pouvoir du Parlement où il souhaite n’avoir qu’une majorité aux ordres, ne tenir aucun compte du dialogue social avec les organisations syndicales, contraindre les collectivités locales et leurs élus en leur imposant sa propre politique au mépris des mandats donnés par les électeurs locaux, ne tenir aucun compte des mouvements associatifs et des organisations non-gouvernementales en France et dans le monde… La campagne électorale qui a mené Emmanuel Macron au pouvoir a été construite comme une opération de commando dirigée par une petite bande. Sa victoire a été acquise grâce aux circonstances et aussi au soutien d’une partie significative du capital financier qui avait besoin de mettre à la tête de l’État une personne libre de toutes les attaches traditionnelles de la société et disposée à mettre en œuvre son programme ultralibéral. Le résultat est que la petite bande de la campagne est désormais seule à la tête de l’État. Son caractère hétéroclite et son manque d’homogénéité sautent aux yeux avec comme seul ciment la fidélité à la personne du chef. On n’y retrouve des dirigeants d’entreprise aventureux, des hauts cadres de l’État en mal de reconversion, des communicants plus ou moins heureux, des gens issus de la sécurité privée et des videurs de boîte de nuit…

Or cette configuration nous fait irrésistiblement penser à la conquête du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte entre 1848 et 1852. Le contexte social et politique est très différent et la suite des événements promet un destin bien différent à Emmanuel Macron. Mais on peut trouver dans cette expérience historique quelques leçons pour le présent. Après la révolution de février 1848, la deuxième République française traverse une crise majeure marquée par deux oppositions irréductibles. D’une part l’opposition entre les monarchistes et les républicains, et d’autre part l’opposition entre le mouvement ouvrier avec ses organisations socialistes et syndicales en construction, et la bourgeoisie désireuse d’asseoir sa nouvelle domination. Dans cette crise qui ne semble pas trouver d’issue, aucun camp ne semblant l’emporter définitivement, un homme seul se présente pour réunifier la nation, auréolé du prestige de son oncle (l’empereur Napoléon Ier). Il prétend se situer au-dessus des partis, des factions, des classes sociales et se dit capable de rassembler le peuple. Un grand nombre des partisans de l’ordre, banquiers, industriels, militaires ou cléricaux, trouve en lui une solution à la crise et le soutient. C’est ainsi qu’il se fait élire le 10 décembre 1848 premier Président de la République Française. La majorité des républicains était opposée à une élection présidentielle où l’on ne choisit qu’un homme, préférant la représentation parlementaire collective. À partir de là, Louis-Napoléon Bonaparte va rassembler une petite coterie de fidèles parmi les fidèles avec l’objectif de prendre en main tous les pouvoirs de l’État. Cette petite bande rassemble des aventuriers de tous poils : Des hommes d’ordre issus des forces de sécurité, des nobles déclassés, des bourgeois n’ayant pas réussi à accumuler une fortune, des anciens policiers plus ou moins véreux, des déclassés sociaux qui trouvent ainsi un emploi et, comme le dit si joliment Karl Marx dans le 18 brumaire, des soudards… Cette petite équipe est à la fois méprisée et soutenue par les oligarchies capitaliste, militaire et cléricale : méprisée parce qu’elle ne fait pas partie de la bonne société avec ses mœurs policées mais soutenue parce que ces mêmes oligarchies y voient un moyen de rétablir l’ordre contre la révolution qui hante l’Europe en ce printemps des peuples. Le chef et sa petite troupe organisent minutieusement le coup d’État qui leur donnera, le 2 décembre 1851, le pouvoir absolu.

Naturellement, aujourd’hui, nous n’en sommes pas là. Mais quand on regarde de près la personnalité d’Alexandre Benalla, on retrouve des caractéristiques similaires à celles des membres de la société du 10 décembre. Un jeune homme de 26 ans, rapidement passé par la gendarmerie dont il est réserviste, qui aime les armes, qui aime jouer aux grands chefs, qui donnent des ordres aux dirigeants de la gendarmerie et de la préfecture de police, qui se targue de fréquenter de très près le couple présidentiel, partageant quasiment toutes ses vacances et l’accompagnant dans tous ses déplacements… cela est très parlant mais il faut aller plus loin. Comme on l’a appris, l’Élysée envisageait de créer son propre service de sécurité totalement indépendant de la gendarmerie nationale et de la police nationale, en contradiction avec toutes les dispositions républicaines de notre histoire. Et c’est Alexandre Benalla qui était chargé de sa mise en œuvre. C’était le début d’un processus d’autonomisation de l’institution présidentielle par rapport à la république commençant par le cœur du pouvoir : le monopole de la force.

Mais la machine a déraillé sur un événement qu’on croyait pouvoir étouffer. Le petit chef se croyait tout permis jusqu’à violenter un couple de jeunes gens pacifique en marge du cortège du 1er mai.

Le contingent réalise toujours le nécessaire et c’est toujours à travers des événements imprévus que les forces de l’histoire font leur chemin. Le projet d’Emmanuel Macron de changer notre régime politique en une sorte de bonapartisme moderne (comme je l’explique dans une précédente note présentant son projet de révision constitutionnelle) vient de se révéler au grand jour, aux yeux de tous les Français et du monde, à travers un événement particulier tout à fait révélateur.

La crise politique ouverte va poursuivre son travail de destruction et nous donne la responsabilité de préparer l’avènement de la sixième république pour redonner le pouvoir au peuple.

Et puisque certains d’entre vous sont à la recherche de bonnes lectures de vacances, je vous conseille de lire ou de relire Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx.

Le 23/07/2018.

René Revol

Photo : © Philippe Wojazer, AFP

Question démocratique et dynamique de la révolution citoyenne

À l’occasion de la révision constitutionnelle.

La révision de la Constitution initiée par Emmanuel Macron est déjà abondamment discutée. J’en résumerai rapidement les dangers de ses principales dispositions antidémocratiques avant de revenir sur le cœur de mon propos : ce débat constitutionnel est l’occasion de donner toute sa place à la question démocratique dans la stratégie de la révolution citoyenne.

 

Une exacerbation de la monarchie présidentielle

L’exécutif, mettant l’accent sur la réduction du nombre de députés et sénateurs, entend attiser le sentiment antiparlementariste. L’ajout homéopathique de 15 % de députés élus à la proportionnelle à l’échelon national ne changera rien à la représentativité du Parlement, tout en réduisant le nombre de circonscriptions. Le résultat pratique en sera que chaque député représentera un très grand nombre d’électeurs – la France devenant ainsi le second pays d’Europe après la Russie en nombre d’électeurs par député. Le maintien d’au moins un député par département aggravera plus encore l’inégalité de représentation entre territoires ruraux et urbains (moins de 70 000 en Lozère à 300 000 en Seine-Saint-Denis). La seule mesure pleinement démocratique serait d’instaurer la proportionnelle intégrale. Macron ne l’envisage aucunement. Ce qui est recherché c’est l’affaiblissement du pouvoir du Parlement, ce que confirment d’autres dispositions envisagées.

Depuis les révolutions française et américaine, la démocratie parlementaire est essentiellement fondée sur trois capacités de la représentation nationale : les parlementaires doivent disposer d’une marge importante d’initiative des lois, d’un droit d’amendement totalement libre et enfin d’un véritable pouvoir de contrôle et d’évaluation des politiques publiques conduites par l’exécutif. De ce point de vue, la Constitution de la Ve République est l’une des plus antidémocratiques d’Europe, tant par réduction du champ d’initiative des lois et priorité donnée aux projets de lois gouvernementaux dans l’ordre du jour des assemblées (plus de 80%) que par la forte limitation du pouvoir de contrôle des parlementaires sur l’action de l’exécutif. Les dispositions prévues vont encore bien au-delà puisqu’il s’agit de réduire de manière drastique le pouvoir d’amendement des parlementaires, voire de faire adopter certaines lois en « formation réduite », c’est-à-dire en commission sans passer en séance plénière de l’assemblée. Cumulées aux dispositions actuelles qui permettent entre autres d’empiéter le domaine de la loi avec les ordonnances ou d’user de l’article 49-3 pour considérer comme adopté un texte qui ne serait pas contré par une motion de censure, ces « réformes » signifieraient la mise à mort de la démocratie parlementaire. Il en résulterait un pouvoir exécutif hypertrophié, sans contrepoids, alors même que les révisions constitutionnelles précédentes visaient plutôt à tempérer le pouvoir exorbitant de l’exécutif.

Ajoutée à cela la disposition qui devrait permettre l’expérimentation législative dans une collectivité territoriale, nous basculons vers une remise en cause profonde de l’indivisibilité même de la République, c’est-à-dire la fin de l’égalité des citoyens devant la loi, égalité fondée sur le principe même de l’universalité de la condition humaine.

 

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse : la souveraineté populaire, voilà l’ennemi

Derrière cette révision de nos règles constitutionnelles qui aggravent le caractère antidémocratique du fonctionnement de nos institutions, il y a une réelle volonté de museler l’expression du peuple. Cela s’est déjà vu dans la pratique gouvernementale depuis un an. Avec d’abord le recours aux ordonnances pour casser le droit du travail tout en évitant que la résistance sociale trouve un écho dans l’enceinte parlementaire. Mais ce fut surtout, pour la loi proposée et votée l’affirmation qu’en vertu du « programme présidentiel », rien et pas même une seule virgule ne devait être changée, transformant ainsi sa majorité parlementaire en godillots aux ordres. En contradiction du fondement de la République pour laquelle l’expression de l’intérêt général est le produit d’un débat contradictoire.

Or non seulement l’argument du programme n’est loin d’être toujours vérifié (ni la réforme ferroviaire et la suppression du statut des cheminots, ni la loi asile et immigration n’ont à aucun moment été présentée dans la campagne présidentielle) ; mais ce n’est qu’un électeur sur sept inscrits qui sont allés voter au premier tour pour monsieur Macron. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs subi le matraquage médiatique qui l’a présenté comme le seul vote utile pour battre Madame Le Pen que tous les sondages mettaient en tête. Ce hold-up électoral ne lui donne aucune légitimité pour passer en force sur tous les dossiers. N’est-ce pas précisément pour cela qu’il doit recourir à une grande brutalité sur tous les corps intermédiaires qu’ils soient parlementaires, syndicaux ou associatifs pour faire passer ses mesures ?

En fait nous assistons à la naissance d’un bonapartisme moderne. Le peuple n’est convoqué une fois tous les cinq ans que pour choisir un homme qui entend ensuite faire ce qui bon lui semble, assuré de disposer dans la foulée de l’élection présidentielle d’une majorité parlementaire. Tocqueville appelait ce régime le « despotisme démocratique ». En réduisant l’expression populaire à la participation quinquennale (l’élection présidentielle), on vide de son contenu la souveraineté populaire. C’est la poursuite d’un vaste processus qui vise à éloigner toujours plus le peuple de toutes les décisions qui le concernent. Processus qui prend appui depuis 30 ans sur les transferts successifs de la souveraineté nationale vers des institutions européennes non élues (Commission européenne, Banque Centrale Européenne, Cour de Justice de l’Union européenne…) ou mal élues et sans beaucoup de pouvoir comme le Parlement européen. Processus qui, dans sa dimension européenne, a fortement contribué au recul de l’exercice de la souveraineté populaire, laissant ces « autorités » décider sur des questions aussi essentielles comme la monnaie, l’organisation des marchés, le système bancaire ou industriel, la politique agricole ou l’encadrement de la politique budgétaire de chaque nation… Ceci se retrouve au plan local avec le transfert des compétences communales vers des institutions non élues au suffrage direct comme les agglomérations ou les métropoles, sur lesquelles les citoyens n’ont aucune prise (constat également valable pour les grandes nouvelles régions qui ne correspondent à aucune réalité humaine).

Le sommet de cette négation de la souveraineté populaire réside dans un événement contemporain qui est désormais profondément ancré dans la mémoire du peuple. Il s’agit bien sûr du référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen. Les Français, comme les Néerlandais, ont voté clairement non. Et deux ans après, le même texte qui constitutionnalise le libéralisme économique a été adopté par les parlementaires français en Congrès. Un sentiment profond est dès lors entré dans les consciences populaires : « on nous demande notre avis et puis après on s’assoit dessus ! »

La défense de la souveraineté populaire est donc au cœur du combat que nous menons contre cette révision constitutionnelle.

 

La question sociale et la question démocratique

Au cours de cette première année de la mandature présidentielle et législative, la question sociale a pu être mise au centre de la situation. La réforme du code du travail au profit exclusif des employeurs, l’adoption d’un budget offrant des avantages fiscaux considérables aux plus riches, la ponction sur les plus faibles avec la baisse des aides au logement ou la hausse de la CSG, l’annonce de la réduction du nombre de fonctionnaires, la remise en cause profonde du service public ferroviaire, la remise en cause du statut des cheminots servant de banc d’essai à la remise en cause de tous les statuts protecteurs à commencer par celui de la fonction publique, la misère des moyens alloués aux hôpitaux comme aux maisons de retraite… Tout cela a nourri une profonde colère sociale dans la population de notre pays. Les mouvements sociaux ont été importants et même s’ils n’ont pas contribué à ce jour à faire reculer le gouvernement, ils ont distillé un profond sentiment de rejet du président des riches ainsi qu’un esprit de résistance. La jeunesse n’a pas été en reste dans ce mouvement, notamment à travers sa mobilisation contre la mise en œuvre d’une véritable sélection à l’entrée des universités, portant atteinte à la liberté de choisir sa vie qui est au cœur des aspirations d’un jeune et de la promesse républicaine.

Désormais la question sociale, largement posée dans la situation, va se croiser avec la question démocratique. Le sentiment que tout se décide sans nous et que personne n’est écouté va nourrir la colère sociale développant ainsi un sentiment et une conviction d’illégitimité des décisions prises.

Dans ce contexte, le fait que le gouvernement envisage de faire passer la modification des institutions par le seul vote des parlementaires aggrave ce sentiment de déni de démocratie.

Dans ce cadre, notre mobilisation contre la révision constitutionnelle doit certes décortiquer le caractère antidémocratique des mesures prises mais elle ne doit pas en rester là. Elle doit mettre au centre la question de la souveraineté populaire. Tant que le peuple n’est considéré que comme un agrégat de consommateurs individualisés, toute décision politique sera vécue comme illégitime. Par conséquent, le peuple doit retrouver son droit à décider librement de l’organisation de sa communauté politique, car en décidant lui-même de son organisation politique, l’individu devient un citoyen et le peuple devient la Nation. Dès lors, les décisions politiques sont nécessairement légitimes puisque décidées par le peuple lui-même. Nous sommes ici au cœur du message républicain porté en France depuis la Révolution française. Ainsi, la dynamique de la révolution citoyenne relie de manière intime l’urgence sociale et l’urgence démocratique. Déjà Aristote, lorsqu’il analysait les différents régimes politiques, faisait la remarque suivante sur la démocratie. La démocratie (demos + cratos) se caractérise par le pouvoir du peuple ; et il ajoute que comme le peuple est composé en très grande majorité de pauvres, la démocratie c’est avant tout le pouvoir des pauvres (et c’est d’ailleurs cela qui a mené Aristote à ne pas être favorable à la démocratie !). Impossible donc de mener une lutte conséquente pour l’émancipation sociale sans s’engager à redonner le pouvoir au peuple. Jean Jaurès l’avait bien compris en élaborant le projet de la République sociale qui unifie l’impératif d’émancipation sociale à l’exigence du pouvoir du peuple à travers le modèle de la « République jusqu’au bout ».

À l’occasion du débat public sur la réforme constitutionnelle, nous pouvons engager une mobilisation collective pour la souveraineté populaire. Certes le gouvernement prépare son mauvais coup pour le mois de juillet en espérant que les citoyens se détourneront de ces questions institutionnelles (qu’il fera tout pour présenter sous un jour exclusivement technique). Néanmoins, en juillet il y a un jour particulier qui parle à tous les Français et dont la résonance est universelle : c’est le 14 juillet, jour de la Fête Nationale. Nous pouvons nous en saisir pour que dans la continuité de la Révolution française nous en fassions une fête de la révolution citoyenne.

René Revol

Le 19 juin 2018.

 

Photo : Blog de Jean-Luc Mélenchon ; https://melenchon.fr/2018/03/06/crises-politiques-et-revolution-citoyenne/

Mai 68 : la transmission c’est l’action !

Sollicité récemment par des étudiants de Grenoble puis de Montpellier pour débattre sur mai 1968, j’ai répondu avec empressement à leur invitation. Un des dirigeants de la grève étudiante en mai 68 dans la ville de Grenoble, puis président de la section locale de l’UNEF et membre de son bureau national jusqu’en 1971, mais aussi militant politique dès avant la grande grève générale, il me semblait important de dialoguer pour dégager avec ces jeunes pour la plupart engagés eux-mêmes dans l’action contre les réformes libérales appliquées à l’université par le gouvernement d’Emmanuel Macron les enseignements de mai 68. Cette note prend appui sur ces deux interventions et les discussions qui en ont résulté. Je reprendrai ici trois des principales questions qui ont été posées lors de ces deux rencontres :

Comment caractériser le mouvement de mai 68 ?

Quelles leçons tirer de cette expérience pour les luttes actuelles ?

Que penser de l’opinion actuelle comme quoi mai 68 serait la matrice de l’individualisme dans notre société ?

En préalable deux précisions. Lors des précédents anniversaires j’ai toujours refusé les rencontres « d’anciens combattants ». Ces rencontres ne servaient qu’à mettre en valeur certains personnages médiatiques qui utilisent leur célébrité acquise en 1968 pour justifier leurs reniements postérieurs. Daniel Cohn-Bendit en est l’illustration la plus caricaturale ; instrumentalisant son passé libertaire il n’a eu de cesse de justifier son libéralisme actuel et plus récemment d’apporter son soutien à Emmanuel Macron. Il n’était pas question pour moi de m’associer à une quelconque mascarade médiatique dont le point de départ est la publication en 1987 de l’ouvrage Génération d’Hervé Hamon et de Patrick Rotman ; cet ouvrage mettait en scène un petit groupe issu des mouvements libertaire, maoïste ou trotskiste, dont la reconversion dans l’élite médiatique, politique ou économique, a contribué à discréditer le mouvement de mai 68. Le dénigrement de mai 68 s’est poursuivi avec dans les années 2000 l’offensive de Nicolas Sarkozy, pour qui 68 est la matrice de tous les maux de notre société contemporaine. En cette année 2018, le fond de l’air a changé. Les mobilisations sociales comme universitaires appellent une réflexion qui permette de tirer des enseignements de mai 68 au regard du mouvement présent. L’expérience dans ma 20ème année de mai 68 fut pour moi fondatrice de mes représentations et de mes engagements politiques, mais elle ne prend sens qu’en la partageant aujourd’hui avec celle des jeunes et des personnes qui s’interrogent sur la meilleure manière de penser et de mener les combats actuels.

Faut-il préciser que mes propos qui sont ceux d’un acteur de l’époque ne sont pas exempts de subjectivité ? Mon témoignage n’entend nullement se substituer au travail d’historien. La mémoire, le vécu et 50 années de strates de diverses expériences peuvent contribuer à biaiser ma perception. Soulignons donc pour la connaissance historique qu’un certain nombre d’études de grande qualité sorties depuis une dizaine d’années sur mai 68 mériteraient plus de publicité.

 

Première partie : Comment caractériser mai 1968 ?

Les quelques lignes consacrées dans les livres d’histoire de terminales le sont sous l’appellation « les événements de mai 1968 ». Pour qui a en tête l’utilisation fort longtemps par les médias et les gouvernements du même terme d’événements pour la guerre d’Algérie comprendra qu’il y a là la volonté de pas nommer les choses, de réduire ce qui s’est passé en mai 1968 en France à un épiphénomène : au mieux à un mouvement culturel, au pire à un vaste monôme étudiant dans la tradition des charivaris de la fin du Moyen Âge. Non, mai 1968, c’est tout autre chose.

La dimension historique que représente mai 68 s’explique par la conjonction d’une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre et de la grève générale ouvrière la plus importante de notre histoire contre le capitalisme. Détaillons chacun de ces deux éléments.

I. Une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre

Cette expression de société d’ordre permet de jouer sur son double sens. Celle d’une part qui fait allusion aux ordres de la société d’Ancien Régime où chacun était assigné par la naissance à une position sociale figée. Certes cela grossit le trait, nous n’étions pas dans une société féodale, mais les mécanismes de la reproduction sociale était puissants et confortés par le poids des institutions oppressives qui donnaient le sentiment d’une mobilité sociale sinon interdite, du moins fort limitée. Nous commencions à lire les ouvrages de Pierre Bourdieu, notamment Les héritiers sortis en 1964 ; alors que les ouvriers et employés constituaient la grande majorité de la population, il ne rentrait à l’université que bien peu de leurs enfants, plombés par les contraintes matérielles et l’insuffisance de leur capital social et culturel. Le sentiment d’assignation sociale qui en résultait, je l’ai vécu dans ma jeunesse : je fus dans mon école primaire du plateau minier de la Matheysine le seul de ma génération à pouvoir poursuivre des études secondaires et universitaires ; des copains plus doués que moi à l’école n’ont pu y accéder. Le seul avenir qui leur était promis était celui d’entrer dans l’école professionnelle de la mine. Notre génération commençait cependant à ne plus supporter plus cette assignation sociale, d’autant que la société dite des « Trente glorieuses » nous faisait rêver à d’autres futurs désirables.

L’autre signification que peut avoir l’expression « société d’ordre », c’est celle de la tutelle d’une autorité omnipotente qui peut se décliner dans différentes dimensions. À l’université régnait un ordre mandarinal. Les professeurs d’université dictaient leur loi, non seulement aux étudiants mais aussi à tous les jeunes assistants qui assuraient l’encadrement des travaux dirigés. La majorité de ces professeurs d’université avaient d’ailleurs été formés pendant l’entre-deux-guerres ; certains s’étaient accommodés sans problème du régime de Vichy et d’autres avaient accepté les guerres coloniales. Seul une minorité d’entre eux avançaient des idées progressistes. Les discours réactionnaires dominants ne pouvaient que rentrer en conflit avec les idées et aspirations qui animaient notre génération. Devenait ainsi insupportable les pédagogies purement « transmissibles », la pratique du monologue du professeur convaincu d’avoir le monopole du savoir, exigeant des étudiants la simple répétition de ce savoir, hostile à toute question critique. Les amphis grondaient. À Sciences Po nous avions la chance d’avoir une grosse minorité de professeurs progressistes et je leur dois beaucoup, notamment à celui qui fut mon maître en politique, le professeur d’histoire contemporaine, Pierre Broué. La critique à l’encontre de professeurs réactionnaires et obtus fut l’un des ferments de la révolte. J’ai le souvenir d’un cours de droit en 1967 : nous posions tellement de questions et formulions tellement de contradictions au milieu du cours que le prof, rouge de colère, a rangé sa serviette et a claqué la porte ! Le plus drôle c’est que l’un d’entre nous s’est hasardé à aller à la tribune pour faire un cours alternatif sous les applaudissements de l’amphi… Il convient aussi de souligner qu’à partir de 1965, sous l’effet du baby-boom d’après-guerre, des générations de plus en plus nombreuses arrivaient à l’université : les effectifs étudiants étaient de 200 000 en 1960 et de plus de 500 000 en 1968. Ni les bâtiments, ni les structures, ni les méthodes, ni le personnel enseignant n’étaient prêts à accueillir ce nouveau public. Ce fut un autre ferment de la crise universitaire. Lors des débats récents, une étudiante de 2018 soulignait fort judicieusement qu’on avait actuellement un phénomène similaire avec l’arrivée des enfants du baby-boom de l’an 2000, sans disposer d’une université préparée à les accueillir, d’où la politique de sélection dans les réformes en cours.

Nous subissions aussi un ordre moral particulièrement pesant. On oublie trop souvent la discrimination qui frappait les femmes à cette époque. Réalise-t-on que la pilule contraceptive a été purement et simplement interdite en France jusqu’à la fin 1967 ? Que les femmes mariées n’avaient pas le droit d’avoir un compte en banque à leur nom ? Que la pratique de l’avortement était un crime autant pour les femmes concernées que pour les médecins punissables de plusieurs années de prison – et ce jusqu’en 1975 ? Le poids de la morale catholique nous écrasait. Une stigmatisation implicite et parfois explicite frappait les femmes divorcées ou celles qui restaient célibataires avec enfant qu’on appelait de ce mot terrible, les filles-mères. Un de mes amis nous a caché pendant 10 ans son homosexualité, tellement la pression sociale était forte. Cet ordre moral devenait insupportable ; au début des années 60 nous trouvions pour résister des points d’appui dans la littérature critique, dans le cinéma de la nouvelle vague et beaucoup aussi dans les nouvelles musiques qui s’imposaient Outre-Manche. À Grenoble, cette résistance au conservatisme moral était forte et ce n’est pas par hasard que naquit clandestinement en 1963 dans cette ville le planning familial.

Une des batailles étudiantes qui a préfiguré le mouvement étudiant de mai 68 est la revendication de la mixité. On a beaucoup parlé dernièrement des garçons qui prenaient d’assaut les cités universitaires des filles et certains s’imaginent des orgies érotiques… les choses sont beaucoup plus simples. Les filles et les garçons, organisés dans des comités, réclamaient le libre accès de tous aux cités universitaires sans discrimination de sexe. À Grenoble comme dans de nombreuses villes universitaires, le syndicat étudiant, l’UNEF, les associations de résidents ont appelé à des rassemblements devant les cités pour mettre en œuvre cette mixité. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur le campus grenoblois un bon millier d’étudiants autour de grandes cités universitaires de filles protégées par un cordon de gendarmes mobiles. À un moment précis les filles qui étaient à l’intérieur ont branché les lances à incendie et ont aspergé les forces de l’ordre qui ont été obligées de reculer. Alors que nous fêtions cette première victoire, des renforts de police sont arrivés et nous nous sommes trouvés encerclés dans un restaurant universitaire. L’un d’entre nous a eu alors une idée de génie. Celle d’utiliser de grosses réserves de moutarde et de fabriquer avec des boules de papier des petites bombes de moutarde que nous avons catapultées sur les forces de l’ordre. Moutarde jaune sur le bleu CRS était du meilleur effet… et cela avait un double avantage, de les faire fuir et de ne pas les blesser. Ce fut une caractéristique de notre mouvement à Grenoble de veiller pendant tout le mois à écarter au maximum les occasions de violence.

Cette remise en cause de l’ordre moral pour défendre la liberté de conscience de chacun, la liberté d’expression, la liberté de son orientation sexuelle et la liberté d’être le seul maître de son corps est un ingrédient essentiel de la révolte de l’époque.

L’ordre c’était aussi le poids de l’ordre militaire et policier. Notre pays était présidé par un général qui ne manquait pas de vanter les vertus de l’armée. Certes, il était auréolé de l’appel du 18 juin et de la Résistance, mais cela ne changeait nullement la nature de l’armée. Elle était un Etat dans l’Etat, avec ses propres lois et ses propres juridictions. Les juridictions militaires d’exception n’ont été abolies qu’en mai 1981 par F. Mitterrand. De nombreux jeunes incorporées dans l’armée qui se montraient réfractaires ou qui s’opposaient à telle ou telle pratique vexatoire des supérieurs hiérarchiques ont été victimes de la répression militaire. L’objection de conscience était encore interdite et réprimée. N’oublions pas que cette armée sortait de 15 ans de guerre coloniale en 1962. Les aspirations de liberté de notre génération ont laborieusement contribué à desserre la tutelle militaire dans une armée déjà secouée par l’opposition dans la période 1960 – 1962 entre les ultras partisans de la poursuite de la guerre d’Algérie et les légitimistes derrière de Gaulle.

Le rejet de l’ordre policier lui-même fut aussi un moteur du mouvement. Dans l’histoire de la police en France les tâches de maintien de l’ordre public et de répression se sont imposées comme prioritaires par rapport à celles la prévention au bénéfice de la répression, en ignorant longtemps totalement la notion de police de proximité. Cette conception d’une police à dominante répressive déjà vue à l’époque comme un anachronisme par rapport à d’autres pays européens a été l’objet de critiques par certains policiers. J’ai eu à vivre directement cette répression policière en février 1971. Président de l’UNEF de Grenoble, j’avais appelé à une manifestation de rue, déclarée en préfecture, pour apporter notre solidarité aux lycéens du lycée technique et professionnel Vaucanson, en butte à la répression dans leur lutte sur des revendications propres à leur établissement. La police avait organisé les barrages de manière à faire déboucher notre manifestation devant le lycée. Quelle ne fut pas notre surprise de voir débouler soudain une trentaine d’individus cagoulés, rentrer par effraction dans le lycée, commencer à le saccager et allant même jusqu’à pendre par les pieds un journaliste local ! Et tout cela sous le regard amusé des cordons de police qui laissaient faire. Il a été mis en évidence plus tard que ces individus étaient en majorité des policiers infiltrés. J’ai naturellement immédiatement appelé à la dissolution de la manifestation et demandé à chacun de rentrer chez lui ; c’est à ce moment-là que la police nous a chargés violemment, blessant de nombreux étudiants. Le préfet a immédiatement appliqué la loi anticasseurs mise en place par le ministre gaulliste Raymond Marcellin ; celle loi permettait d’arrêter et d’inculper les organisateurs d’une manifestation pour les actes commis au cours de celle-ci. Cette notion de responsabilité collective est contraire à tout État de droit ; elle a valu à la France une condamnation par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Bref cela m’a valu deux à trois jours de prison. La mobilisation collective des étudiants, des universitaires, du mouvement ouvrier local ont permis d’obtenir ma libération puis un non-lieu. Le fait d’avoir été l’un des premiers à être victime de cette loi scélérate a permis d’engager une campagne contre elle et d’obtenir son abrogation en 1981.

La résistance des étudiants s’est nourrie de cette lutte contre une violence policière bien réelle. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher de considérer que l’un des mots d’ordre les plus cons de l’époque c’était bien « CRS = SS ». Ce mot d’ordre est né au cours de répressions de mobilisations ouvrières précédentes, puis a été massivement repris au printemps 1968 par les étudiants. Je me souviens encore de la réunion où Pierre Broué nous engueulait en disant que c’était le mot d’ordre le plus stupide car « bande de gamins, vous ne savez pas ce que sont les SS, ça n’a rien à voir. »

Pour comprendre les frustrations de la jeunesse de l’époque il faut aussi évoquer le poids d’un ordre politique oppressif. À droite comme à gauche, l’offre politique était pour l’essentiel réduite à deux partis dominants fort peu démocratiques dans leurs pratiques, même si je ne mets pas un signe égal entre la gauche et la droite. Celle-ci était dominée par un parti gaulliste à caractère bonapartiste, où dominait une composante fortement réactionnaire, avec des troupes dévoués à ses chefs. À gauche l’offre politique était dominée par un Parti Communiste Français fortement inféodé à Moscou ; l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968 va largement contribuer à convaincre notre génération du caractère bureaucratique et dictatorial du régime soviétique. Coincé entre l’Ouest capitaliste dominé par les États-Unis qui faisaient la guerre au Vietnam, et l’Est bureaucratique qui envahissait ses voisins avec des chars, nous aspirions à une révolution émancipatrice tant à l’Ouest qu’à l’Est. C’est ainsi que s’explique la forte attractivité du trotskisme sur notre génération. Le trotskisme fournissait une grille de lecture et nous donnait une justification intellectuelle pour combattre ces deux mondes à la fois. À partir de 1965, les conférences et les débats, mais aussi les manifestations de soutien international aux luttes menées dans le monde contre ces deux puissances ont nourri une prise de conscience collective. Cet ordre politique figé, lui aussi, devait être renversé.

Cela m’amène à souligner à quel point la dimension internationale était présente dans nos représentations et dans notre action. Le soutien de la génération précédente aux luttes anticoloniales en Afrique et en Asie, et plus particulièrement à l’indépendance de l’Algérie a servi de terreau à notre conscience internationaliste et à notre engagement du côté des peuples opprimés. Nous nous sommes nourris par ailleurs des expériences venues d’Amérique latine, dont notamment celles de la révolution cubaine et du guevarisme qui a exercé une très forte attraction sur nos générations.

Mais la mobilisation internationale qui nous a le plus occupé fut la campagne de solidarité avec le Vietnam contre l’impérialisme américain. Quant à l’Europe centrale et orientale, c’est dès 1966 que nous avons eu des contacts avec les étudiants contestataires de Prague ; ils étaient porteurs d’un projet de socialisme démocratique qui nous séduisait beaucoup, ce qui explique notre immense colère lorsque le 22 août 1968 les chars soviétiques sont rentrés en Tchécoslovaquie pour renverser le gouvernement socialiste d’Alexandre Dubcek. Par des conférences internationales étudiantes le contact et la solidarité étaient aussi établis avec les autres révoltes étudiantes du Mexique, de l’Allemagne, du Japon. Cette dimension internationaliste est au cœur de 1968.

Nous avions conscience également que la révolte de notre jeunesse contre l’ordre mandarinal, contre l’ordre moral, contre l’ordre militaire et policier et contre l’ordre politique ne pouvait aboutir sans la remise en cause de l’ordre capitaliste… Depuis le début de ce texte, j’utilise l’expression « révolte de la jeunesse » et non pas révolte étudiante. Pourquoi ? Si la partie la plus visible du mouvement de la jeunesse s’est produite à l’université, nous avons vite pu vérifier que la jeunesse ouvrière était tout aussi impliquée dans cette révolte. On a pu le constater lorsque en 1966 et en 1967 nous avions décidé de nous investir et de militer dans la banlieue ouvrière proche de l’université. C’est en s’associant avec de jeunes ouvriers que nous avons pu être élus à la direction de la maison des jeunes de Saint-Martin-d’Hères. Si la grande majorité des jeunes à l’époque, contrainte d’aller travailler à l’usine, était empêchée de franchir la barrière du lycée et de l’université, il n’en était pas moins confirmé qu’existaient chez ces jeunes des aspirations partagées avec l’immense majorité des jeunes. C’est ainsi que nous avons pu vérifier en mai-juin 68 la capacité de mobilisation et d’animation de la grève générale de forts contingents de la jeunesse ouvrière.

II. la plus grande grève générale de notre histoire

Les médias de l’époque ont souvent mis en exergue certains épisodes du mouvement étudiant et occulté le dynamisme et la puissance du mouvement ouvrier. Ce prisme déformant s’explique en partie par le quasi-monopole de l’expression publique de ceux qui sont passés par l’université, y ont envoyés leurs enfants et vivent éloignés des quartiers populaires. La grève générale n’a pas éclaté dans un monde serein. Après une période d’étouffement des luttes sociales liée à la guerre d’Algérie et à l’instrumentalisation de celle-ci par le pouvoir, le mouvement ouvrier s’est lentement réveillé, notamment après la puissante grève des mineurs dans toute la France en 1963. La combativité ouvrière reprenait ses droits. Les années 1966 et 1967 vont être le théâtre de grèves ouvrières locales parfois très dures, notamment à Caen. À Grenoble, ville alors très industrielle, entourée de communes avec des municipalités communistes, les actions ouvrières étaient aussi très présentes. Par exemple, à Neyrpic nous avions pu longuement discuter avec les meneurs de l’action, qui étaient parfois plus jeunes que nous. Les revendications portaient au début essentiellement sur les salaires. Alors que le rythme de la croissance économique était élevé et qu’il y avait un quasi plein emploi, les patrons refusaient d’augmenter les salaires. Comme on l’écrivait à l’époque, les ouvriers se sentaient « les oubliés du progrès ». Cette envie ouvrière d’en découdre trouva un mobile plus général et une occasion de se centraliser sa colère contre le pouvoir avec la décision du gouvernement Pompidou en 1967 de réformer la sécurité sociale par la voie des ordonnances. Comme on le voit, l’arsenal des institutions de la Ve République alors en place perdure aujourd’hui. Les syndicats ouvriers purent alors dénoncer d’une part le contenu d’une réforme (suppression de la gestion des caisses de sécurité sociale par les seuls représentants élus des ouvriers pour y placer le patronat) et contester par ailleurs la méthode antidémocratique des ordonnances. Quand je me remémore le débat que nous organisions à la fin de l’année 1967, j’y trouve des argumentaires qui seraient aujourd’hui d’une grande actualité.

L’action ouvrière de l’époque commençaient à élargir ses revendications à d’autres questions qui mettent plus directement en cause le fonctionnement de notre société. Nous vîmes apparaître dans les usines une contestation croissante des conditions de travail imposées par le système taylorien du capitalisme de l’époque. L’organisation du travail productif était dominée par le travail à la chaîne, répétitif et abrutissant. La majorité des ouvriers était des OS (ouvriers spécialisés) arrimés plus de 40 heures par semaine au même poste de travail, aux mêmes gestes répétitifs et abrutissants. Ce système productif, imposé après la guerre, a pu se maintenir grâce notamment au recours massifs à des travailleurs immigrés venus principalement d’Algérie, mais aussi d’une main d’oeuvre issue de l’exode rural, peu ou moins syndiqués, qui acceptèrent cette férule pendant près de deux décennies. Mais notamment parmi les plus jeunes qui aspiraient à un autre avenir, le rejet de la discipline commençait à monter. Les grèves contre les conditions de travail tayloriennes commencèrent dans les années 60 se multiplieront dans les années 70 notamment dans l’industrie automobile. Me revient en mémoire d’avoir participé à la faculté de sciences économiques de Grenoble à une rencontre-débat passionnante avec les représentants des syndicats et le monde universitaire interrogeant ces normes de production du capitalisme.

Ces normes productives permettaient la production de masse standardisée et par voie de conséquence une consommation de masse standardisée elle aussi. Ce qui a nourri dans la jeunesse des années 60 l’émergence d’une critique de la société de consommation, de ses objets uniformisés qu’on nous imposait et de l’apparition d’une publicité tapageuse qui voulait nous imposer un certain mode de vie… Si de nos jours la consommation s’est diversifiée, voire individualisée, les méthodes de persuasion et d’imposition publicitaire sont amplifiées et devenues encore bien davantage intrusives. L’intérêt pour la critique de la société de consommation s’est affirmé fin dans les années 60 / 70. Nous lisions des ouvrages de Roland Barthes, de Herbert Marcuse et surtout de Guy Debord. Mais beaucoup d’entre nous n’avions pas saisi la portée historique de ces premières analyses. Personnellement je me souviens que d’un roman qui m’a profondément bouleversé et a ouvert ma réflexion : Les choses de Georges Perec publié en 1965. À l’époque, pour me faire évoluer dans ma réflexion, un de mes aînés m’a conseillé de lire le chapitre du capital de Karl Marx qui traite du fétichisme de la marchandise. Cette lecture féconde a nourri des débats passionnés, engageait plus encore à remettre en cause l’ordre social dans son ensemble en liaison avec la lutte des ouvriers.

1. de la grève étudiante à la grève ouvrière

La mobilisation étudiante des mois de mars et avril sur les règlements intérieur des cités universitaires débouche sur une répression policière qui enflamme les campus et cristallise notre révolte. La lutte contre la répression va coaguler de plus en plus d’étudiants. Le vendredi 3 mai en soirée une vaste assemblée générale des délégués du syndicat étudiant est l’occasion de débats passionnés ; c’est à la majorité d’une seule voie que nous gagnâmes l’appel à la grève générale de l’université. Nous y parvînmes car nous formions avec les trotskistes de l’OCI, dont j’étais un des responsables, le groupe le plus organisé. Nous avions à nous opposer vigoureusement aux étudiants du PCF qui, alliés aux corporatistes, refusaient la grève. Ayant rallié à notre cause les maoïstes locaux et la majorité du PSU nous pûmes parvenir à gagner la partie au niveau syndical. Il restait à nous préparer le plus minutieusement pendant le week-end des 4 et 5 mai et à planifier les interventions pour parvenir au déclenchement de la grève. Le lundi 6 mai nous avons méthodiquement fait voter la grève amphithéâtre par amphithéâtre, en coordination étroite avec la majorité du syndicat des professeurs du SNESUP. Dès ce lundi la grève était suffisamment généralisée aux trois quarts de l’université pour organiser une manifestation de 3000 étudiants en direction de la préfecture.

Au cours de cette manifestation une anecdote sur le poids des symboles. Nous nous sommes retrouvés face-à-face avec un cordon de gendarmes mobiles avec casque, boucliers et matraques. Nous nous adressions à eux en disant : « nous sommes vos enfants. Ne frappez pas. Laissez-nous passer. » Placé devant ses troupes l’officier qui les dirigeait avait mis sa tenue d’apparat, flamboyante avec un beau képi bien décoré. Bien sûr j’étais quant à moi au premier rang des manifestants ; j’ai pu donc voir sortir de la masse des étudiants une main qui saisit rapidement le képi et l’envoya en arrière sous les acclamations des manifestants. Il y eut à ce moment-là un effet de sidération à la fois chez les gardes mobiles et pour l’officier, soudain paralysé par un sentiment de nudité symbolique. On en profita pour avancer brisant facilement ce premier cordon. Bien entendu nous fûmes arrêtés plus sérieusement à proximité de la préfecture.

La semaine fut occupée à installer la grève dans toute l’université en en élisant dans chaque amphi ou salle de cours des comités de grève, dont la coordination assurait la cohésion du mouvement. Même des facultés traditionnellement plus conservatrices comme la fac de médecine rejoignirent massivement le mouvement. Dès cette première semaine nous avons noué des contacts avec les trois grands syndicats ouvriers : CGT, FO et CFDT. Leur accueil a été à la fois bienveillant et prudent. La CGT locale était de fait traversée par un conflit assez violent entre deux groupes. D’un côté les plus staliniens du PCF reprenaient les arguments qu’avait exprimé Georges Marchais dans un article de L’humanité, avec une dénonciation des « juifs allemands » et des trotskistes. De l’autre des syndicalistes qui sentaient le mouvement grandir nouaient le dialogue avec nous, ce fut le cas notamment du secrétaire de l’union locale CGT. La répression féroce à Paris du vendredi 10 mai au soir fut un tournant : dès le lendemain toutes les confédérations syndicales se retrouvaient pour décider d’organiser une grève générale de 24 heures le lundi 13. Nous avons préparé cette grève de concert avec les syndicats ouvriers. Cette immense journée du 13 mai a vu déferler une marée humaine dans les rues de Grenoble comme dans celles de toutes les villes de France.

Il est intéressant de relever ici un débat qui traversa la direction étudiante de l’époque. Lors de notre assemblée du 11 mai, les étudiants maoïstes adoptèrent une étrange position. Pour eux l’appel par les centrales syndicales à la grève générale d’une journée le 13 mai signifiait la reprise en main du mouvement par les appareils bureaucratiques, ce qui ne pouvait qu’entraîner la fin du mouvement. On ne pouvait alors que s’ouvrir une période de repli du mouvement qui impliquait d’entrer en résistance ; il s’imposait en conséquence de quitter la direction du mouvement pour se réfugier dans des actions locales. Quelle erreur d’appréciation ! On leur expliquait qu’au contraire la puissance des grèves et des manifestations du 13 mai allaient permettre au grand nombre des ouvriers, des employés, des étudiants et de toutes les catégories de sentir leur force et leur unité, que s’ouvrait au contraire une phase propice à l’action et à l’amplification du mouvement sous des formes qu’on ne pouvait définir à l’avance. La suite nous a donné raison ; ce fait qui peut paraitre anecdotique est en réalité très instructif.

2. la traînée de poudre

La grève générale du 13 mai, la puissance des manifestations renforça la détermination collective. Nous voulions poursuivre la grève. Dans un premier temps les responsables syndicaux ouvriers cherchèrent à s’y sont opposer, mais cela n’a guère eu prise sur les consciences ; nous sommes parvenus à faire adopter la poursuite de la grève dans l’université par l’ensemble des étudiants, mais aussi par la majorité des professeurs et la quasi-totalité du personnel administratif ; grève qui s’est vite étendue à tous les lycées de la ville. Des débats passionnés commençaient par ailleurs à agiter les ateliers et les bureaux. Enfin dès le mercredi 15 mai la nouvelle se répandait qu’une usine était occupée dans la banlieue de Nantes puis d’autres à Caen et dans la région parisienne. Se déclenchèrent dans la fin de cette semaine de nouveaux foyers de grèves avec occupation, en particulier dans des ateliers de la région de Lyon et de Grenoble. Étant parvenu à constituer un comité de grève dans le monde éducatif composé de délégués élus, nous pouvions en son nom commencer à associer les grévistes des autres secteurs. C’est alors que les dirigeants de la CGT changèrent de stratégie ; autour du 17 mai comme nous l’a raconté le responsable local qui nous était proche ils décidèrent de généraliser la grève afin de mieux la contrôler. On nous relata que des responsables CGT débarquaient dans les usines, réunissaient les délégués CGT et leur tenaient en substance le discours suivant : « constituez un comité de grève, bloquez l’usine et faites-le vite car sinon ce sont les gauchistes qui vont prendre la main. » Le mouvement était inexorable et le 20 mai la grève se généralisait en France pour atteindre les 8 millions de grévistes déclarés. La paralysie était totale et il fallut organiser la solidarité pour aider les familles de grévistes à tenir. Et c’est alors qu’une partie des paysans, pourtant pour la plupart plutôt conservateurs, se mirent en mouvement ; des circuits courts se sont mis en place pour amener de la nourriture dans les usines. Autre signe de la profondeur du mouvement, c’est l’irruption des femmes dans la participation, l’organisation et le soutien à la grève ouvrière.

Mais la puissance du mouvement posa rapidement la question de son issue. La riposte du pouvoir gaulliste se fît en se répartissant les rôles. Le Premier ministre Georges Pompidou noua des contacts d’abord secrets avec tous les dirigeants syndicaux puis entama publiquement des négociations au ministère du travail rue de Grenelle. Le général De Gaulle tenta quant à lui de reprendre la main en annonçant le 24 mai la tenue d’un référendum sur la participation ; ce fut un fiasco et tout le monde, y compris une partie de son camp, rejeta cette tentative plébiscitaire de tradition bonapartiste.

Nos efforts pour construire un comité central de grève ne débouchant pas au niveau national, les grévistes ne furent pas en mesure de contrôler la direction de leur mouvement. Des tentatives de récupération sont alors avancées par la gauche traditionnelle : le meeting de Charléty mit en scène la personnalité de Pierre Mendes-France ; le lendemain ce fut l’annonce unilatérale de François Mitterrand, le candidat unique de la gauche à l’élection présidentielle de décembre 1965, de sa disponibilité pour gouverner ; le Parti communiste français se prononça quant à lui pour un gouvernement d’union populaire aux contours incertains. Ces initiatives, marqués à la fois par la division et la récupération politique, ne furent guère appréciées par les grévistes qui continuaient à tenir bon. Mais nous sentions bien que la grève générale manquait d’une direction et que l’absence d’un réel débouché politique constituait une fragilité intrinsèque de la grève générale.

C’est alors que s’esquissa à droite dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin un double mouvement de contre-attaque. Dans un premier temps le général De Gaulle met en scène sa disparition : pendant deux jours on ne sait plus où il est, y compris le gouvernement et son premier ministre. Ce qui créa un sentiment de panique. Il revint ensuite en se présenta comme le seul sauveur et recours face à la crise. Précisant qu’il était allé voir le général Massu, chef de l’armée basée en Allemagne à Baden-Baden, il indiquait à tous qu’il disposait toujours du contrôle de la force armée, institution symbole du pouvoir régalien de l’État et du maintien de l’ordre. L’immense marche des partisans gaullistes sur les Champs-Elysées eut pour fonction de rameuter et mobiliser la base sociale du pouvoir. La campagne que nous nous sommes efforcé de mener pour une grande manifestation unitaire de tous les syndicats soutenus par tous les partis de gauche fut vaine… si ce n’est dans de rares endroits. Nous y sommes ainsi parvenus à Grenoble à l’organiser le 30 mai, le jour même de la grande manifestation gaulliste. J’ai gardé un vif souvenir de cette marée humaine qui a déferlé dans les rues de la ville ; ce fut la plus grande manifestation de la ville de toute cette période. C’est dire le potentiel dont disposait encore le mouvement en cours à l’échelle nationale si la division ne l’avait emporté, pour contrer la double manoeuvre du pouvoir.

Il y eut à la manoeuvre, outre le général De Gaule, le premier ministre G. Pompidou qui convoqua officiellement syndicats et patronat pour faire cesser la grève, quitte à céder sur des points importants. Ce fut le cas : gouvernement et patronat doivent beaucoup lâcher : augmentation de 35 % du SMIC, de 10 % pour tous les autres salaires, la quatrième semaine de congés payés, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise. Malgré l’importance des reculs du pouvoir, les syndicats sont prudents et demandent à consulter leur base. Et lorsque Georges Séguy présente ses propositions aux ouvriers de Renault à Billancourt il se fait huer , la grande majorité des ouvriers consultés refusent l’accord. Les dirigeants syndicaux qui ont respecté l’engagement pris auprès de Pompidou s’emploient à mettre fin à la grève. Parallèlement à l’annonce par Pompidou du contenu de ce qu’on appelle à tort les accords de Grenelle (les syndicats se sont gardés de les signer) De Gaulle annonce la tenue d’élections législatives pour le 23 juin. Le jour où j’ai entendu sur Europe 1 (car l’ORTF était paralysée) les dirigeants du PCF et de la CGT déclarer qu’il fallait arrêter la grève et participer aux élections, je fus tellement choqué que je me mis à pleurer pendant de longues minutes.

La reprise du travail n’alla pas de soi. Dans de nombreuses usines de Grenoble les ouvriers refusaient à la majorité la reprise du travail jusqu’à la mi-juin. La situation était tendue, et de très nombreux incidents eurent lieu. Mais le gouvernement et le patronat avaient repris la main et on assista à plusieurs évacuations d’usines sur les ordres du nouveau ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin.

À cette occasion je me dois de consacrer quelques mots à mes amis communistes. Au cours de ces événements dans lesquels ils étaient pleinement engagés, des militants communistes proches de nous se sont heurtés par deux fois à certains de leurs dirigeants, au début n s’opposant à la grève puis à la fin en organisant la reprise du travail. Certains d’entre eux ont bien identifié la position de leur direction et ont ouvert une voie critique soit en quittant le parti pour d’autres affiliations soit en privilégiant l’action interne au parti. J’ai cependant été très frappé par le fait que d’autres militants communistes, pourtant très sincèrement engagés à nos côtés, pratiquaient un véritable déni quant à la responsabilité de leur direction en leur inventant des justifications qui changeaient tous les jours. Il a fallu de longues années pour que leur mentalité évolue.

Concernant l’attitude à avoir face aux élections, le débat a été vif parmi nous.

Une discussion intéressante se noua dans notre petite équipe politique. Nous avions scandé avec tous les étudiants dans les manifestations le mot d’ordre « élections piège à cons ! ». Je me souviens de la colère de notre mentor, le professeur et vieux militant trotskiste, qui nous déclara que c’était le mot d’ordre le plus con qu’on n’avait jamais entendu. Ce fut l’objet d’une une longue et âpre discussion pour parvenir à comprendre que la mobilisation électorale fait aussi partie de la mobilisation sociale. Ce n’est que longtemps après que j’ai compris l’importance de cette discussion ; j’ai davantage fait mien cet enseignement lors du travail d’élaboration du concept de révolution citoyenne que Jean-Luc Mélenchon avance depuis une quinzaine d’années.

À la mi-juin la grève était finie et les élections amenèrent une chambre « bleue horizon ». Une victoire du camp de la droite due à la forte mobilisation des électeurs du parti gaulliste (qui prend aussi des voix au centre) mais plus encore aux déperditions des voix à gauche (baisse de près de 7 points par rapport aux élections d e1967 pour les trois principaux partis de gauche, près de 12% pour le seul PCF) avec une abstention significative de la jeunesse et des ouvriers.

 

Deuxième partie : Quelle leçon tirer de cette expérience ?

Tout en sachant que l’histoire ne se répète jamais et que chaque moment de la lutte émancipatrice a sa singularité, mai 68 représente pour moi une expérience politique majeure, celle qui a contribué à forger mes convictions et principes politiques auxquels je me suis efforcé de rester fidèle. S’il serait prétentieux de parler de leçons de l’histoire de cette expérience vécue, je pense utile de partager quelques enseignements de ce moment de notre histoire.

Le premier enseignement consiste selon moi à considérer que la lutte émancipatrice ne peut être que le produit de l’action du grand nombre. Mai 1968 nous a fait sentir quasi physiquement que l’action révolutionnaire de minorités éclairées était une impasse et se révélait être le plus souvent contre-productive. Pour transformer le monde, seul un mouvement social entraînant la majorité de la population laborieuse peut être efficace. C’est devenu pour moi un point de différenciation avec ce qu’on pourrait appeler par un terme générique « le gauchisme ». S’impose dans toute action de mobilisation, fût-elle modeste, à l’échelle par exemple d’un service, d’une entreprise, d’un territoire, la question de comment convaincre la majorité. De comment y parvenir en trouvant les mots qui feront sens pour ceux que cela concerne, par un travail de conviction sans jamais prostituer ses idées.

Dans le cadre de cette réflexion, relatons des discussions récentes. Un ami étudiant me dit avoir bloqué son amphi avec une dizaine d’étudiants convaincus mais que cela a ensuite quelque peu dégénéré avec d’autres étudiants. Comme il me demandait mon avis, sans vouloir lui donner de leçons, je lui ai relaté la méthode que nous avions mise en œuvre en 1968 pour mettre en grève l’université de Grenoble. Nous arrivions au début d’un cours et demandions 10 minutes d’interruption du cours, généralement acceptée… et parfois subie par le professeur. Puis après le débat nous passions au vote. Si la majorité votait la grève, nous bloquions l’amphi tout en prenant soin d’élire un comité de grève chargé de coordonner l’action avec les autres comités. Si l’amphi votait contre la grève, nous en prenions acte et laissions le cours se dérouler normalement. Puis fort du développement de la grève dans les autres amphis nous revenions les jours suivants vers les plus hésitants ; jour après jour la dynamique collective emportait tout sur son passage. Lorsque je vis ce jeune étudiant prendre la parole devant l’assemblée générale de l’université Paul Valéry de Montpellier avec plus de 3000 étudiants sur la pelouse, je me suis dit qu’il avait vite appris.

Un autre débat qui a trait au travail de masse des militants porte sur le syndicalisme. Manifestement le syndicalisme étudiant de 2018 a peu à voir avec celui de 1968. L’UNEF avait à l’époque sur Grenoble plus de 4000 adhérents. Elle gérait un restaurant universitaire, une cité universitaire, une imprimerie. Les adhérents du syndicat avaient des tarifs préférentiels pour certains services. Dans certaines facultés, la majorité des étudiants était syndiquée. Cela avait une conséquence très concrète sur notre comportement de responsables syndicaux. Nous étions dans l’obligation de partir des intérêts matériels et moraux de tous les étudiants, indépendamment de leurs opinions politiques ou philosophiques. Cela faisait partie de la définition même du syndicalisme et si nous voulions être majoritaires nous étions obligés de le respecter. Cela avait une autre conséquence. Pour défendre nos idées proprement politiques nous étions dans l’obligation de ne pas utiliser l’organisation syndicale mais de nous battre à visage découvert au nom de notre organisation politique. Aujourd’hui les choses ont bien changé. Les syndicats étudiants sont divisés et ont très peu d’adhérents. Aux élections universitaires la participation est très faible et les syndicats corporatistes ont souvent la majorité des voix. On peut rêver d’un retour du syndicat de masse mais l’important dans le contexte actuel serait pour l’action syndicale étudiante de réinventer une méthode où elle aurait pour objectif de rassembler la majorité en s’appuyant sur la défense des intérêts matériels et moraux de tous indépendamment de leurs opinions. Il y a des signes qui vont dans ce sens.

Les choses ne sont certes pas identiques dans le mouvement syndical des salariés mais le problème de fond est le même. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Ce qui est « l’invariant » pour transformer le monde c’est de mettre en mouvement le grand nombre.

Le deuxième enseignement fondamental que je tire de cette expérience tient au fait que le mouvement en lui-même ne peut tout régler. La grève générale de 1968 en paralysant le pays démontra la force de tous ceux qui font tourner la machine. Quand ils s’arrêtent, tout s’arrête. Cette puissance est immense mais si elle est une condition nécessaire elle n’en est pas une condition suffisante à la victoire. La construction d’une issue politique qui soit en accord avec le mouvement est indispensable. Dans la semaine qui va du 27 mai au 1er juin nous avons ressenti physiquement que la grève nous échappait car elle n’avait pas de débouché et de direction politique. Comme les partis politiques de gauche étaient au fond opposés à cette grève ils ne surent et ne voulurent pas proposer d’alternative politique cohérente. Dès lors la grève générale de 1968 ne fut soldée que plus tard, en deux temps. D’abord en 1969 lors de la victoire du non au référendum qui chassa De Gaulle et surtout en 1981 avec la victoire électorale de François Mitterrand. Mais l’absence d’issue politique structurelle pour la grève générale de mai 68 pesa sur la suite des événements. De nos jours nous assistons à l’effondrement massif de la gauche institutionnelle et notamment du Parti Socialiste qui s’est converti à la mondialisation libérale, aussi est-ce un acquis précieux que se construise aujourd’hui une alternative politique dont la France insoumise est la colonne vertébrale. La volonté farouche que j’emploie aujourd’hui à essayer de construire cette issue politique, je la tire directement de l’expérience faite en 68, de la conscience du coût énorme que représente l’absence d’issue politique.

Bref la mise en mouvement du grand nombre et la construction d’une alternative politique sont les deux piliers d’une action révolutionnaire conséquente.

Mais tout cela ne doit pas nous cacher la réalité de nos propres insuffisances dans les années qui entourent mai 68. Je pense que nous avons fait preuve d’une certaine cécité par rapport à des mouvements profonds alors en cours dans la société. Certes, comme je l’ai dit plus haut, je suis convaincu que le féminisme combatif est né dans cette période où surgit la grève générale de 68 ; le combat pour l’émancipation des femmes contre la domination masculine faisait partie de nos principes. Mais ce n’était qu’un début, d’autant que les pratiques des militants étaient loin d’être en accord avec les principes affichés publiquement. Il faudra des années pour que ces comportements se modifient. Je pourrais faire les mêmes remarques concernant le combat pour les droits des homosexuels.

Mais il y eut un aveuglement plus profond. La dimension écologique était totalement absente en 1968. Certes nous commencions à émettre des critiques notamment sur les normes de consommation que voulait nous imposer l’ordre publicitaire. Mais cela restait marginal. La véritable prise de conscience écologique n’est arrivée qu’au milieu des années 70 avec la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974 et il fallut du temps pour que cela devienne une exigence sociale et politique à partir du milieu des années 80. La pensée dominante de la gauche comme des groupes révolutionnaires étaient fondamentalement productiviste.

Et cela m’amène à ce que je considère comme l’insuffisance majeure des activistes que nous étions. Nous étions fondamentalement embourbés dans une vision exclusivement marxiste-léniniste du monde. Certes notre curiosité, notre révolte, notre jeunesse nous amenait à lire énormément d’auteurs, à comparer toutes les philosophies, à discuter toutes les doctrines et ce fut indéniablement une magnifique école de formation. Mais au bout du compte on en revenait toujours au même schéma marxiste-léniniste, à l’aune duquel nous cherchions à juger de tout. Et il faut être encore plus précis. Nous nous calquions trop souvent sur le modèle de la révolution bolchevique en Russie ou plus exactement sur la façon dont elle était racontée par Lénine et Trotsky pour en faire l’exemple à imiter. Je me souviens toutefois de débats sur ce sujet. Après avoir lu avec passion la magnifique histoire de la révolution russe écrite par Léon Trotsky, j’étais venu dans mon groupe d’études révolutionnaires lire le passage où Trotsky développe l’idée qu’il n’y a pas de modèle révolutionnaire et que le marxisme n’est pas un catéchisme mais un guide pour l’action. Mais ce petit éclair de lucidité était en partie étouffé par l’orthodoxie marxiste-léniniste qui nous servait de bréviaire. Nous avons mis du temps à nous dégager de cette gangue. D’autant que nous observions que d’autres abandonnaient allègrement le marxisme pour rejoindre l’idéologie libérale et capitaliste dominante, un retournement de veste que naturellement nous réprouvions vigoureusement. Avec pour certains d’entre nous le réflexe de s’accrocher aux branches marxistes-léninistes pour ne pas tomber dans le torrent libéral. Ce n’est que tardivement dans les années 1980 que j’ai repris un travail systématique sur le plan théorique pour tenter d’actualiser le marxisme, notamment dans la revue qui ne dura que quelques années qui s’intitulait Le Marxisme Aujourd’hui. Ce travail s’est poursuivi, entre autres au sein de l’association Pour la République Sociale que nous avions fondée avec Jean-Luc Mélenchon vers l’an 2000. Et là je me souviens d’une de mes discussions avec le regretté et brillant François Delapierre (qui n’était pas né en 1968). Nous discutions de la manière de réinvestir le marxisme dans des mots et des cadres nouveaux correspondant aux enjeux politiques, sociaux et écologiques que nous imposait le nouvel âge du capitalisme financier. Et nous décidâmes chacun de notre côté de lire et d’étudier attentivement l’œuvre d’André Gorz et de quelques auteurs proches de cette pensée. Ces lectures ont été particulièrement fécondes et nous ont permis d’approfondir des réflexions qui étaient restées bloquées dans les années 70. Comme je le dis souvent aux jeunes générations, ne négligez pas le travail théorique car il conditionne nos actions futures. Ce travail d’enrichissement du marxisme et de son renouvellement a été encouragé par l’effondrement du « communisme réel » des dictatures staliniennes ; cet effondrement, loin de faire disparaître Marx de nos radars nous ont permis au contraire de le redécouvrir avec plus de fraîcheur et d’authenticité. Ce 5 mai 2018 Marx aurait eu 200 ans ; je vois avec plaisir des jeunes se replonger dans la lecture de ce géant de la pensée en ayant l’esprit libre et ouvert. Et pour ceux qui me demandent de signaler un commentateur intéressant de Marx je leur conseille de lire notre ami Denis Colin et notamment son dernier ouvrage. Bref c’est le travail théorique indispensable qui nous a amené à élaborer les concepts d’éco-socialisme et de révolution citoyenne.

Dans ces insuffisances théoriques de 1968 il y avait aussi l’ignorance de l’héritage républicain et notamment de l’œuvre de Jaurès qui replace l’action révolutionnaire pour le socialisme dans la continuité de la révolution française et du fondement universel de la république. Je remercie infiniment mes aînés qui dans les années 70 m’ont poussé à lire systématiquement Jean Jaurès et à réétudier dans le détail l’histoire de la Révolution française, celle de 1848 et de la Seconde République comme celle de la IIIe République en soulignant l’aspect fondateur du combat laïque. Cela nous donne des armes pour penser la révolution qui vient.

 

Conclusion : de l’individualisme

Dans les clichés portés par les plumitifs un peu fainéants, il y a l’idée que mai 68 serait à l’origine de la mentalité individualiste et consumériste de notre société. C’est un contresens absolu. Mai 1968 est avant tout une aventure collective où les individus s’épanouissent en participant à une action commune. Les valeurs du collectif et du commun s’imposaient comme représentation face à celle du chacun pour soi des petits-bourgeois satisfaits de la croissance des « Trente Glorieuses ». Mais il y a une autre dimension profondément personnelle qui s’exprimait dans la révolte de la jeunesse à l’époque. Nous étouffions dans la camisole de force politique et morale de la société de l’époque et aspirions à l’émancipation individuelle et collective. La liberté d’expression, la liberté de circulation entre les pays, la liberté de choisir son avenir, la liberté de se tromper, la liberté d’être le maître de son propre corps, la liberté de choisir son conjoint, la liberté de son orientation sexuelle… toutes ces libertés étaient nos étendards et doivent le demeurer. Mais elles ne peuvent être conquises que par l’action collective qui doit se faire dans le respect de chaque personne.

Comme le disait le grand sociologue Robert Castel, il faut opposer à l’individualisme négatif de l’égoïsme du chacun pour soi au détriment des autres, l’individualisme positif de l’émancipation personnelle qui s’inscrit dans une transformation collective. C’est peut-être cela la leçon de vie la plus importante.

Pour terminer, un ami de ma génération se posait la question décisive de la transmission. Comment transmettre les expériences historiques d’une génération à l’autre ? Car cette transmission ne se réalise pas automatiquement et il arrive que des fils soient rompus. Lui et moi sommes tombés d’accord pour dire que la transmission c’est l’action. Une expérience historique ne se transmet pas comme un savoir que les uns imposeraient aux autres, comme une leçon à donner à une génération ignorante. Penser cela serait d’ailleurs aux antipodes des conceptions pédagogiques que nous défendions en 1968. La seule manière de transmettre ne peut se faire que par l’interaction entre les générations et j’avoue avoir souvent beaucoup appris des générations plus jeunes – ce qui m’a amené à réviser mon héritage à nouveaux frais. La transmission ne peut se faire que dans la participation commune à l’action contemporaine. C’est la seule manière de rester fidèle aux idées et aux principes qu’on croit avoir acquis.

René Revol

Le 12 mai 2018.

Il n’y a pas de crise de l’immigration, il y a une crise de l’accueil !

Contribution sur le projet de loi « asile-immigration » en débat au Parlement.

Il n’y a pas la moindre crise de l’immigration, ni en France, ni en Europe : la crise de l’asile est une crise de l’accueil, la crise de l’immigration est une crise d’hystérie. Le projet de loi sur l’asile et l’immigration du gouvernement, tout comme celui de 2015, celui de 2011, celui de 2007 ou encore celui de 2003 ne s’attaque ni aux causes, ni aux conséquences de l’intensification des flux migratoires que l’on peut observer à l’échelle du globe.

En France, 310 000 étrangers en moyenne entrent sur le territoire chaque année depuis le début du 21e siècle. Parmi eux, 110 000 européens, 60 000 étudiants et donc 150 000 personnes de nationalité étrangère qui ne sont ni européennes ni étudiantes. En parallèle, à l’heure actuelle, plus de 220 000 personnes sont protégées par un statut international octroyé par la France (réfugié, protection subsidiaire, apatride).

La France compte plus de 67 millions d’habitants. Nous pourrions donc tripler, quadrupler, quintupler ces nombres sans que cela ne pose le moindre problème. Certes, cela nous demanderait d’y mettre les moyens, afin de permettre un accueil digne, mais quoi de plus normal ? Après tout, c’est bien à cause de nous si ces personnes sont contraintes de partir de chez elles. Et puis, notre pays n’est-il pas plus riche qu’il ne l’a jamais été ?

N’est-ce pas de notre faute si les accords de libre-échange avec les pays développés ruinent les économies de ces pays ? N’est-ce pas de notre faute si des conflits armés ont lieu et perdurent dans les zones riches en matières premières ? N’est-ce pas de notre faute, de celle de notre mode de vie, si ces pays sont submergés ou asséchés par les effets du réchauffement climatique ?

Et quand bien même nous n’aurions aucune responsabilité dans les causes qui poussent toutes ces personnes à quitter leur pays, n’est-ce pas de la responsabilité des pays les plus riches du monde de leur offrir des perspectives d’avenir plutôt que de les laisser crever comme des chiens ?

Au niveau européen, le constat est le même. Environ 5 millions de personnes ont immigré dans l’un des pays de l’Union européenne. Parmi eux, la moitié sont européens, l’autre moitié ne le sont pas. Il y a 500 millions d’habitants en Europe. Nous pourrions également tripler, quadrupler, quintupler le nombre d’immigrants que cela ne poserait pas le moindre problème. D’ailleurs, nous ferions mieux de nous préoccuper des raisons pour lesquelles les européens quittent l’Europe plutôt que des quelques millions de non-européens qui la rejoignent pour seulement quelques temps.

Maintenant que cela est dit, une autre vérité doit être lue, entendue et partagée. Absolument rien ne justifie que la justice et l’administration traitent différemment les citoyens des étrangers. Il ne s’agit pas ici de dire que les étrangers doivent acquérir les mêmes droits que les citoyens de tel ou tel pays, il s’agit de dire que l’administration et la justice n’ont absolument aucune raison objective de traiter les étrangers comme des administrés ou des justiciables de seconde zone.

Les droits de l’hommes et du citoyen ne sont pas réservés aux français, sinon ils s’appelleraient juste les droits des citoyens. Le peuple français s’est distingué dans l’histoire en ne faisant pas la révolution pour lui-même mais pour l’humanité universelle, en édictant des droits imprescriptibles et inaliénables non pas pour lui-même mais pour l’humanité universelle. Parmi ces droits figurent la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. En 2018, aucun des quatre droits sur lesquels la nation française s’est constituée ne sont garantis aux étrangers sur notre territoire.

Premièrement, ces personnes sont mises en rétention alors même qu’elles n’ont, pour l’incommensurable majorité d’entre elles, pas commis le moindre délit. C’est une honte. Deuxièmement, le peu de choses matérielles dont disposent ces personnes sont soit confisquées soit détruites, parfois même par les forces de police qui obéissent à des ordres odieux. C’est une honte. Troisièmement, ces personnes vivent sous le régime de la peur et risquent un drame à chaque coin de rue, à chaque instant de leur existence. C’est une honte. Quatrièmement, les deux-tiers des personnes qui viennent chez nous pour avoir été en danger de mort dans leur pays ne se voient accorder aucune protection internationale, alors même que c’est la République française qui en a inventé le concept. C’est une honte.

Non seulement notre attitude est immorale, injuste et illégitime, mais elle constitue une négation de notre propre identité, celle d’une patrie intrinsèquement républicaine. Le projet de loi asile et immigration est une ignominie, son application concrète est une horreur. Elle reprend point par point les analyses que l’extrême droite tente de faire infuser dans le débat public depuis des décennies.

D’abord, nommer un projet de loi « asile et immigration » est une hérésie car le droit d’asile n’a rien à voir avec l’immigration. Le droit d’asile est une protection internationale accordée à un individu qui risque sa vie dans son pays d’origine. Il ne peut être question de restreindre le droit d’asile puisqu’il s’agit à la fois d’un principe constitutionnel et d’un engagement international de la France. Or, tout est fait dans ce projet de loi pour entraver le droit d’asile en rendant la procédure toujours moins accessible et toujours plus expéditive (réduction des délais de recours, généralisation de la télé-audience, retrait de toutes les garanties procédurales comme la collégialité ou la présence d’un rapporteur public, opposabilité de la langue déclarée au début de la procédure, impossibilité de déposer une demande de titre de séjour à l’issue du rejet d’une demande d’asile etc.).

Ensuite, non seulement le gouvernement cherche à accentuer le traitement des étrangers comme des administrés et des justiciables de seconde zone par l’administration et la justice, mais il prend des mesures démagogiques uniquement destinées à montrer qu’il s’attaque à la prétendue « crise migratoire ». En effet, il est prévu de faire passer la durée maximale de rétention administrative (c’est-à-dire d’un emprisonnement décidé non pas par la justice mais par l’administration) de 45 à 90 jours. L’idée est ici de les maintenir en rétention pour pouvoir les expulser plus facilement. Or, d’une part, l’immense majorité des rétentions cessent au bout de 12 jours, cette mesure n’est donc qu’un coup de com et d’autre part, plus de 90% des personnes qui font l’objet d’une mesure d’expulsion ne seront jamais expulsées car c’est tout simplement impossible. D’ailleurs, il coûte bien moins cher au pays d’accueillir dignement ces personnes que d’essayer de les éloigner. Est-il nécessaire de préciser que reconduire à la frontière une personne qui a traversé la moitié du globe pour venir ici ne va pas l’empêcher d’essayer à nouveau de venir ?

Enfin, ce texte organise la ségrégation des « non-blancs », et ces mots sont pesés. La « procédure pour vérification du titre de séjour » est ici renforcée par le gouvernement. Techniquement, cette mesure consistera, une fois le texte voté, à priver de liberté un être humain pendant 24 heures pour vérifier ses papiers, elle pourra être ordonnée par n’importe quel personnel de sécurité publique (police municipale, certains militaires et même… des gardes champêtres), elle pourra donner lieu à une fouille des bagages, à la prise d’une photo, à la prise des empreintes, contre lesquelles la personne ne pourra pas s’opposer au risque d’écoper d’un an d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende. En pratique, cette procédure sert à arrêter les « Noirs et les Arabes » que l’on soupçonne de ne pas avoir de papiers, ce qui a déjà donné lieu à l’arrestation… de citoyens français, qui n’avaient sans doute pas « la bonne tête ». Tout cela est glaçant, et pourtant c’est la réalité que les macronistes vont voter cette semaine.

Il ne s’agit ici que de quelques exemples. Dans son ensemble, ce texte est une insulte à ce que la France a toujours été. Nous parlons bien d’un texte dénoncé par toutes les associations de terrain qui aident au quotidien les demandeurs d’asile et les étrangers, par des collectifs de juristes, d’universitaires, d’intellectuels engagés, même ceux s’étant engagés pour Emmanuel Macron, par toutes les institutions de la République qui ont été consultées pour rendre un avis (Conseil d’Etat, Défenseur des droits, CNIL, Contrôleur général des lieux de privation de liberté etc.), par tous les acteurs de l’asile (OFPRA, CNDA) et par tous les groupes parlementaires de gauche.

Les parlementaires LREM se sont couverts de honte en apportant leur soutien à ce texte odieux en commission des lois, l’histoire s’en souviendra. L’histoire se souviendra quand la rapporteure Mme. Fajgeles a justifié le fait de mettre des enfants en centre de rétention alors que des députés de six des septs groupes politiques de l’Assemblée nationale en demandaient le retrait. L’histoire se souviendra surtout de Gérard Collomb, sinistre ministre de l’intérieur, qui aura réussi l’exploit de commencer une phrase par la remise en cause des fondements du droit d’asile, de la poursuivre par une description alarmiste de la prétendue « crise de l’immigration », d’y ajouter un commentaire sur la situation des quartiers populaires de notre pays et de déboucher sur une mise en garde à propos du terrorisme. Associer demandeurs d’asile, crise de l’immigration, quartiers populaires et terrorisme était le monopole de l’extrême droite. Il fut récupéré par la droite parlementaire sous Sarkozy, aujourd’hui relayé par Laurent Wauquiez et désormais c’est un ancien ministre socialiste sous Macron qui légitime cet amalgame honteux. Cette dégénérescence morale de la droite, du centre et d’une partie de la gauche doit être dénoncée.

Ce projet de loi ne résoudra rien. Il s’inscrit dans une logique austéritaire de rabotage de toutes les garanties procédurales au détriment de l’Etat de droit et d’une bonne administration de la justice. Prétendre qu’il s’agit là d’un texte équilibré est un mensonge. Jamais il n’y a eu loi plus répressive en matière d’immigration dans l’histoire de la Ve République. Pour éviter que de tels textes ne se succèdent, il est nécessaire de faire l’effort d’une étude sérieuse de la question migratoire et d’en partager le constat qui en résulte : il n’y a pas de crise de l’immigration, la crise de l’asile est une crise de l’accueil, la crise de l’immigration est une crise d’hystérie.

Le 16 avril 2018

René Revol

Photo : Emmaüs France ; http://emmaus-france.org/loi-asile-immigration-un-projet-desequilibre-qui-inquiete-les-associations/

 

Réforme Blanquer dans l’éducation : une cohérence libérale

Dans la période contemporaine, lorsqu’il a été présenté un projet de réforme éducative, le gouvernement et le législateur le faisait toujours précéder d’un exposé des motifs censé donner une cohérence au texte soumis aux députés. Cet exposé des motifs, certes plus ou moins sincère, donnait généralement lieu à un débat de fond sur les attendus et justifications de la réforme en question. Rien de tel avec le ministre Jean-Michel Blanquer aux ordres de Macron. Le gouvernement, alors qu’il s’engage dans des transformations profondes du système éducatif, n’offre aucune vision générale, se contentant de présenter ses mesures comme relevant du seul pragmatisme. L’analyse des mesures et réformes d’ores et déjà mises en œuvre ou celles annoncées dans l’éducation s’inscrivent pourtant dans une opération d’ensemble à visée clairement libérale tant de la société que du système éducatif. Alors que monte une inquiétude parmi les enseignants, les étudiants, les lycéens, les familles soucieuses pour l’avenir de leurs enfants et que grandit la mobilisation, il importe de donner à voir cette cohérence libérale de la réforme en cours.

L’extraordinaire consensus médiatique entourant les annonces du ministre nous invite à l’examen critique et à la méfiance. Irrésistiblement nous avons pensé à d’autres époques, par exemple celle de fin 1997 quand tous les beaux esprits de droite et de gauche tressaient des louanges au ministre Allègre. Dans un autre domaine on a en mémoire la façon unanime dont avait été accueillie en octobre 95 la réforme Juppé sur les retraites. En quelques mois ce genre de réforme peut être balayé. C’est pourquoi il nous apparait nécessaire de donner un éclairage critique et de contribuer ainsi à convaincre plus largement la population. Le gouvernement avançant de manière biaisée, abordons à présent les piliers essentiels de cette réforme.

À l’entrée de l’université, instauration d’une sélection.

La réforme « parcoursup » vise de fait à instaurer, en le cachant, une sélection à l’entrée à l’université. Le premier maillon du dispositif de sélection consiste à en finir avec le baccalauréat comme premier grade universitaire. Le lycéen perd ainsi son droit d’accèder avec ce titre à l’université. On exigera désormais de lui qu’il soit en mesure de répondre aux fameux attendus définis de manière plus ou moins vague et confuse par chaque université pour chacune des formations. Il lui sera demandé de rédiger une lettre de motivation comme pour un entretien d’embauche et de passer par trois filtres successifs : la validation de sa demande par le conseil de classe de terminale de son lycée, la réussite à un baccalauréat profondément modifié, dont la valeur sera fonction de la réputation de son établissement, enfin l’acceptation ou non de sa demande pour une des différentes universités et types de formation demandées, voire une acceptation sous réserves. « Les universités auront à examiner l’adéquation entre le profil d’ un candidat et la formation demandée, avant de l’accepter ou de l’inscrire dans la licence sous réserve du suivi d’un parcours de remise à niveau ; ou encore, lorsque les capacités d’accueil seront atteintes de le refuser » résume Le Monde du 12 décembre.

Non seulement un tel dispositif induit une sélection à l’entrée de l’université, mais le titre de bachelier qui cesse d’être le premier titre universitaire perd toute valeur nationale. Le bachelier sera ou non choisi par l’université et le choix de sa formation devient dès lors très formel ; outre le fait que les voeux possibles sont limités à 10 voeux et non plus 24, le lycéen moyen ou venant d’un lycée peu côté verra de nombreuses portes se fermer et se voir contraint de prendre une formation par défaut. Une partie des étudiants sera de fait exclue de l’université.

Derrière la mise en place du « parcoursup », la question budgétaire est bien évidemment un aspect important. Ce n’est pas le seul, il s’en faut.

Plutôt que d’augmenter les capacités d’accueil de l’université, on en limite les flux d’entrée. Alors que la France est déjà à la traine parmi les grands pays développés pour la proportion d’étudiants d’une classe d’âge admise dans le supérieur, ce dispositif malthusien va induire une nouvelle régression. Un rapport paru sous le mandat de Hollande signifiait, vu le boom démographique de l’an 2000, l’arrivée d’une génération plus nombreuse à l’âge des études universitaires ; on a évalué de 2016 à 2022 un afflux supplémentaire de 300 000 candidats qui viendront frapper à la porte des universités. Au lieu de se lancer dans la construction de nouvelles capacités d’accueil, on préfère se replier sur l’existant et instaurer un système sélectif. Le système APB (admission après-bac) du tirage au sort dans les formations saturées touchait fort injustement quelques milliers de bacheliers, faute de moyens suffisants. La méthode « parcoursup » est quant à elle encore bien plus fortement injuste en instaurant une sélection très discriminante socialement. Ce sont les familles les plus dotées économiquement, socialement et culturellement qui sauront accompagner leurs enfants dans les choix complexes des formations ou dans la rédaction d’une lettre de motivation. Ces entraves mises à l’accès aux études font d’ailleurs d’ores et déjà le bonheur d’officines privées qui commencent à proposer des systèmes payants d’accompagnement. Ainsi s’accentue le mécanisme de marchandisation de l’école déjà bien enracinée, non sans entraîner par ailleurs une surcharge de travail tant pour les enseignants de terminale, notamment les professeurs principaux, que pour les enseignants du supérieur qui vont être astreints à devoir analyser des milliers de dossiers (voir le blog de Yann Bisiou). Avec une surcharge de travail et des compensations financières dérisoires pour les enseignants français dont la rémunération est déjà inférieure de 20 % à la moyenne européenne ! Quant aux lycéens, ils sont ouvertement invités à « mieux se vendre », conformément à la logique managériale qui est la source d’inspiration de cette réforme.

La réforme du bac ou le triomphe de l’individualisme.

Parcoursup ce n’est que la première pierre. Nous ne rentrons pas ici dans le détail de la réforme que chacun peut étudier ailleurs. Il faut pour le gouvernement s’attaquer à la clé de voûte du système qui détermine à la fois l’entrée à l’université et l’organisation du lycée. Quand on étudie de près les programmations horaires prévues au lycée, sont menacés près de 20 000 postes d’enseignants sur les 140 000 qui concernent les lycées (ceux d’enseignement général et technique). Il y règne la logique comptable et financière alors que la moindre comparaison avec les autres pays devrait nous amener à augmenter le nombre d’enseignants pour diminuer significativement les effectifs par classe. Le problème central du lycée c’est quand même en premier lieu celui de l’enseignant seul devant 35 à 40 élèves ! Naturellement cela est totalement occulté dans la réforme. Mais il faut aller plus loin et prendre en compte la nature des épreuves prévues pour le baccalauréat : des épreuves dites dominantes et d’autres dites secondaires, avec la possibilité pour les lycéens de constituer des couples de matières différenciées. Ceci contribue à réaliser le vieux rêve des libéraux notamment anglo-saxon d’un bac à la carte. Il faut ajouter à cela deux dispositions majeures : l’augmentation du contrôle continu et la mise en place d’un grand oral. Le contrôle continu va contribuer à accentuer les discriminations entre « bons » et mauvais lycées », on voit déjà cela à l’œuvre dans les filières sélectives existantes où la sélection se fait sur dossier. La participation au jury de sélection en classe préparatoire est instructive, il faut sans cesse lutter contre les représentations dominantes qui hiérarchisent durablement la réputation de chaque lycée. Nous gardons en mémoire les visages de ces lycéens que nous avons repéchés dans ce qu’on appelle le mauvais lycée qui se sont révélés d’excellents étudiants mais qui auraient pu être laissés sur le bord de la route si on avait suivi le jeu des réputations. Quant au grand oral, c’est une mystification. Chacun s’accorde pour reconnaître que dans le système éducatif l’expression orale doit être renforcée car cela fait partie des apprentissages fondamentaux. Qu’on ne vienne pas nous raconter que le bagou des élèves de banlieue leur permettra de briller aussi bien que les enfants des quartiers chics élevés depuis le plus jeune âge dans le langage dit soutenu. Le ministre Blanquer a connaissance de décennies de travaux, d’études approfondies et d’expérimentation, qui ont montré que la langue orale était un marqueur social beaucoup plus net que l’écrit. Un échange oral entre un professeur et un élève peut être un moyen de progression pour ce dernier s’il est répété, approfondi et mis en relation avec des travaux écrits. Le passage systématique de tous les futurs bacheliers pendant une demi-heure devant un jury ne sera qu’un couperet fatidique pour les élèves les moins bien dotés socialement et culturellement. Aucun pédagogue sérieux ne peut apporter son crédit à une telle mystification.

Le fond de l’affaire de la réforme Blanquer du lycée c’est la volonté de passer d’un système collectif organisé autour de classes et de filières structurant la cohérence d’une formation sur deux ou trois ans à un nouveau système individualisé où chaque élève, pour reprendre le langage libéral, deviendra l’auto-entrepreneur de sa propre formation. C’est l’explosion de l’institution scolaire. Il suffit de se tourner vers les systèmes anglo-saxons individualistes pour comprendre que cela aura pour effet d’amplifier les inégalités sociales à l’école. C’est en ce sens une rupture majeure avec les fondements de l’école républicaine. Cette dernière, dans la forme actuelle qu’elle a prise, charie certes beaucoup de défauts et contribue aussi à produire des inégalités. Est-ce une raison pour choisir un système bien pire encore ?

La mise à mort de la troisième culture.

Il s’agit là d’un point qui a été moins souligné dans les analyses qui ont suivi l’annonce de la réforme du lycée. Actuellement la filière la plus nombreuse du lycée est la filière ES (économiques et sociales) montée en charge les 30 dernières années ; elle a permis à de nombreuses générations d’accéder aux études universitaires de manière généralement très positive. La matière principale de cette filière ce sont les sciences économiques et sociales (les SES que nous avons eu l’honneur d’enseigner pendant 40 ans en lycée ou dans le cadre de la formation de futurs enseignants). Les SES ont permis de révéler la pertinence d’installer dans les sciences sociales comme troisième culture, à côté de la culture scientifique et de la culture des humanités. Les SES s’enrichissent ou sont au croisement de la plupart des autres matières : histoire et géographie, français, philosophie, mathématiques, langues étrangères… elles contribuent à construire une véritable cohérence de la formation et une bonne préparation à de nombreux cursus universitaires. Cette discipline est une victime directe de la réforme en cours. Elle ne donnera lieu qu’à une épreuve secondaire et optionnelle. Présentement unifiée et un des piliers des sciences sociales, elle court le gros risque d’être brisée entre d’une part des sciences économiques couplée aux mathématiques (le vieux rêve des économistes libéraux qui ont toujours détesté cette discipline du secondaire qui fait de l’ombre à l’économie standard) et de l’autre la sociologie rattachée à des matières littéraires. Cette entreprise de démantèlement des sciences sociales est aussi à mettre en relation avec la volonté de diluer l’histoire et la géographie dans une discipline présentée comme plus large : on évoque par exemple la géopolitique qui fait moderne. On assiste bel et bien à la remise en cause de la « troisième culture » et des SES comme pivot d’une formation qui a fait ses preuves.

L’apparition de cette expression de troisième culture revient au sociologue allemand Wolf Lepenies. Cette troisième culture dans les années 70 représente un moment dans l’histoire scientifique. Au début du XXe siècle, en France particulièrement, on distinguait la culture littéraire dominante, héritée des humanités classiques, avec le français, latin, le grec, la philosophie. Au cours du XIXe siècle cette filière littéraire était vivace et le latin était alors le marqueur du mode dominant de sélection scolaire et sociale. Avec le XXe siècle s’impose peu à peu une deuxième culture, la culture scientifique, portée par les formidables progrès des sciences qui marquent alors l’ère industrielle, une culture structurée autour des mathématiques, de la physique, de la chimie et de ce qu’on appelait les sciences naturelles. Peu à peu les mathématiques vont jouer le rôle sélectif principal en lieu et place des humanités classiques. Enfin dans le dernier quart du XXe siècle, dans un monde social qui s’est complexifié, à côté de la première culture littéraire et de la deuxième culture scientifique s’impose la troisième culture fondée sur les progrès des sciences humaines et sociales. Elle fut un combat face aux résistances des élites en place et combattue pour en changer le contenu par les think tank du MEDEF. D’aucuns ont par ailleurs mobilisé des arguments réactionnaires pour vanter la qualité des humanités classiques opposées au bavardage économique et social. Rien de nouveau, il suffit de se rappeler la difficulté par le passé qu’a eu la sociologie à s’imposer comme une discipline universitaire à part entière, tant les représentants classiques de la philosophie lui déniaient ce droit, tant d’un autre côté les modernes s’appuyaient sur la toute-puissance des mathématiques pour refuser le statut de science à cette nouvelle discipline.

Ces argumentations utilisaient des oppositions formelles non justifiée : pour comprendre le monde qui nous entoure il s’impose de croiser les trois cultures. Toute tentative d’en éliminer ou d’en marginaliser une est source de régression intellectuelle.

Dans ce contexte la marginalisation de la discipline des « sciences économique et sociales » serait un profond recul. C’est avec elle que s’est affirmée auprès du grand public cette troisième culture. Elle s’est construite en lien avec des disciplines universitaires différentes, enseignées dans des universités le plus souvent séparées. L’enseignement des sciences économiques avaient souvent cours en France dans les facultés de droit ; la sociologie existait pour sa part était abritée dans les facultés de lettres ; la science politique a longtemps été le fait exclusif des instituts d’études politiques. La timide mise en place des sciences économiques et sociales dans les lycées en 1966 présentaient la nouveauté de croiser des disciplines universitaires différentes dans l’apprentissage de la connaissance du monde. Cette nouvelle discipline offrait par ailleurs l’avantage de dialoguer avec d’autres disciplines enseignées au lycée : bien évidemment l’histoire et la géographie qui permet des croisements féconds sur des sujets contemporains mais aussi les mathématiques sans lesquels il n’y a pas d’analyse sérieuse du monde social, et bien sûr la philosophie ou le français. Cette troisième culture est devenue un pilier essentiel pour la connaissance contemporaine. La réforme actuelle vise très clairement à sa marginalisation et représentera si elle aboutit une régression historique. La défense des sciences humaines et sociales au sein du lycée n’est donc pas une affaire corporative ou une question qui concerne seulement une discipline scolaire. C’est un enjeu de société.

Les neurosciences et la tentation scientiste.

Dans cette contre-réforme libérale, le fait que le ministre ait nommé à la tête des programmes scolaires un spécialiste renommé des neurosciences n’est pas secondaire. Cela prend tout son sens par rapport au dispositif évoqué précédemment. Nous ne contestons pas le fait qu’il y ait eu des avancées scientifiques dans le domaine neuronal et leur utilité pour le système éducatif. Mais les mettre désormais au centre de l’élaboration du contenu des disciplines constitue un retournement majeur dans la façon d’appréhender les difficultés que rencontrent les élèves dans les différents apprentissages. La tentation de certains est bien d’instrumentaliser les neurosciences pour dire que les difficultés des élèves résident dans des déficiences neuronales ; c’est pour le moins discutable et cela peut conduire à des impasses, voire à des dégâts considérables comme cela s’est produit dans la psychiatrie. Il y a donc danger à vouloir appliquer ces méthodes à l’éducation des enfants ! D’autant qu’en faire la référence première pour traiter les difficultés scolaires reviendrait à nier la place qu’occupe l’influence du milieu social et culturel dans l’explication des inégalités dans les apprentissages scolaires. En d’autres termes cela revient à dire : si l’élève rencontre des difficultés dans son apprentissage scolaire, cela n’a rien à voir avec la socialisation primaire vécue dans son enfance et sa jeunesse, ni au milieu social dans lequel il a été élevé, mais à ses insuffisances personnelles. On voit très bien le lien de la centralité que les neuro-sciences pourrait prendre dans une théorie de l’individualisation de l’éducation, celle qui commande la réforme en cours.

Nous espèrons avoir contribué par cette première note à mettre en évidence la cohérence libérale de la contre-réforme éducative mise en œuvre par le gouvernement de Monsieur Marcon. Au fur et à mesure que s’affirme la mobilisation dans l’éducation nationale de plus en plus d’experts, de professeurs et de chercheurs s’élèvent pour dénoncer le caractère funeste de cette réforme. Nous ne manquerons pas de vous donner ce blog les liens vers ces contributions.

Le 19 février 2018

René Revol et Bruno Flacher

Source photo, sur lemonde.fr : http://www.lemonde.fr/campus/live/2018/02/14/suivez-en-direct-la-presentation-de-la-reforme-du-baccalaureat_5256787_4401467.html