#WorldWaterDay – René REVOL mène campagne pour la régie publique à Montpellier

Lundi 22 mars est la journée internationale de l’eau et cette année elle a revêtue un aspect exceptionnel. Loin des discours convenus, de nombreux citoyens, associations et mouvements s’en sont saisi pour mettre en avant la nécessité d’arracher l’eau aux spéculations marchandes et qu’elle soit rendue au peuple. Cette bataille culturelle là, nous l’avons gagnée. L’immense majorité des populations adhère à l’idée que l’eau, source essentielle à la vie, est un bien commun inaliénable. Le mouvement mondial pour que l’eau sorte de la sphère marchande et soit gérée par des régies publiques est un mouvement inexorable. Sur le territoire ou je vis, dans la région de Montpellier, la ville de Grabels avait voté en novembre 2009 une résolution pour que l’eau soit arrachée aux multinationales et gérée par une régie publique. Nous nous sommes ainsi inscrits dans un processus citoyen qui a fait valoir arguments et exemples auprès de la population. En 2013, dans la commune dont j’étais le Maire, nous avons organisé un referendum sous notre responsabilité. Le résultat fut net et sans bavure. Avec une participation électorale supérieure à 50% de la population, 95% se sont prononcées pour le retour en régie publique. Cette mobilisation a pesée sur les élections municipales de 2014 y compris dans la ville centre de Montpellier. Puis j’ai été chargé de mettre en place la régie publique de l’eau. Malgré les pressions extraordinaires des multinationales, nous avons réussi à la mettre ne place à partir du 1er janvier 2016 pour gérer l’eau potable et l’eau brute.

Une seconde étape va être franchie. Au prochain conseil métropolitain du 29 mars, la régie de l’eau sera étendue à l’assainissement des 31 communes de la Métropole.

C’est donc une journée exceptionnelle marquée par une campagne lancée à l’initiative de la France insoumise et de son groupe parlementaire avec la participation de très nombreuses associations pour organiser des votations citoyennes dans tout le pays pour que l’eau devienne un bien commun !

#ViteLaRégiePublique !

René Revol

Une règle verte pour l’or bleu

Ce que nous appelons la “règle verte” peut se résumer ainsi : on ne doit pas prendre à la nature plus qu’elle ne peut renouveler chaque année. Cette règle devrait s’imposer à toutes les activités humaines si nous voulons sauver l’écosystème humain de la catastrophe annoncée par le changement climatique à l’œuvre. De fait, elle devrait devenir un principe constitutionnel contraignant nous amenant dans la décennie à changer radicalement nos modes de production et de consommation. Elle s’applique à de nombreux domaines, par exemple dans la production et la consommation énergétique, dans l’agriculture et toutes les activités connexes, etc.

Aujourd’hui, nous proposons de l’instituer dans le domaine vital de la ressource en eau. L’actuel changement climatique qui frappe notre planète va entraîner une pression phénoménale sur la ressource en eau faisant diminuer les ressources souterraines comme l’étiage des cours d’eau. Ce phénomène généralisé va frapper toutes les régions du globe à différentes ampleurs. Dans notre pays pourtant doté d’un climat tempéré, et particulièrement dans sa partie méridionale et méditerranéenne où le climat évolue lentement vers une situation très tropicale, la diminution de la ressource globale en eau va également s’accentuer. D’ores et déjà certains bassins versants méditerranéens en France sont en déficit hydrique, par exemple dans la région du Languedoc avec un département davantage frappé par ce phénomène : l’Aude. Ainsi si on examine la situation du grand montpelliérain, qui me concerne au premier chef, la pression démographique est très forte avec désormais plus de 600 000 habitants sur ce bassin de vie exerçant une pression hydrique croissante sur une ressource qui décroît. Ainsi, si nous faisons un bilan global de cette zone, nous constatons qu’elle retire de ses propres ressources près de 30 millions de mètres cubes mais et qu’en même temps annuellement elle doit importer plus de 40 millions de mètres cubes pour satisfaire la demande en eau potable, celle en eau brute pour l’irrigation agricole et celle (également) permettant le maintien de l’étiage des rivières nécessaire à la préservation de la biodiversité. Il s’agit donc d’un territoire en déficit hydraulique. La ressource externe principale est l’eau du Rhône amenée par la société PRL avec le canal Philippe Lamour qui va jusqu’au biterrois et qu’on envisage de poursuivre jusqu’au département de l’Aude. Pendant longtemps, on a jugé cette ressource abondante et sans limite à l’image de ce fleuve le plus puissant de France. Cette illusion est désormais dissipée puisque, comme le confirme un rapport présenté à l’agence de l’eau Rhône Méditerranée, le Rhône va voir son débit diminuer de 30 % d’ici 2100 ainsi que sa température moyenne augmenter de 2° (ce qui ne sera pas sans effets sur le refroidissement des centrales nucléaires qui en dépendent). On doit donc envisager également une baisse de cette ressource externe. On voit donc l’urgence de la mise en place d’une règle verte s’appliquant à l’eau pour que l’on n’extrait pas plus d’eau qu’actuellement.

En quoi consistent les différentes mesures possibles de mise en œuvre de cette règle verte de l’eau ?

D’abord, doit être mis en œuvre un vaste programme d’économie de l’eau potable et de l’eau brute. Cela passe d’abord par un investissement massif dans le renouvellement des réseaux pour que d’ici 2030 toutes les collectivités atteignent un rendement supérieur à 90%. Il est inadmissible que dans certaines communes le réseau vétuste et non renouvelé atteigne parfois des pertes de 50 ou 60%. La lutte contre ce gaspillage est une priorité de l’action publique. On a pu ainsi constater que lorsque la régie publique des eaux de Montpellier s’est instituée à partir du 1er janvier 2016 le rendement de son réseau qui stagnait avec l’ancien délégataire privé s’est nettement amélioré en passant de 79 % à 84 % en cinq ans, ce qui permet d’espérer le franchissement des 90 % bien avant la fin de la décennie. Tous les territoires doivent s’engager dans cette entreprise. Naturellement cela doit s’accompagner d’une économie de l’eau potable dans tous les usages, qu’il s’agisse de la consommation des particuliers ou de celle des industries et du monde agricole. On a pu aussi vérifier qu’un changement de paradigme s’imposait dans la gestion des espaces verts communaux pour y implanter des espèces méditerranéennes moins gourmandes en eau. Ainsi, dans ma commune entre 2010 et 2016, cette politique systématique menée par des services très motivés ont permis de faire baisser la consommation d’eau de 60 %. On pourrait multiplier de nombreux exemples de bonnes pratiques permettant des économies dans les gaspillages et assurant ainsi l’accès à l’eau potable pour tous.

Ensuite, nous devons augmenter l’usage collectif d’une source exceptionnelle d’eau brute qui provient de l’activité humaine et non pas directement d’une ressource naturelle : je veux parler bien sûr des eaux usées une fois traitées qui sortent des stations d’épuration. À ce jour, dans cette réutilisation des eaux usées traitées notre pays est particulièrement en retard. Il est discutable de voir qu’aujourd’hui on nettoie les rues des grandes villes avec le réseau d’eau potable, de voir des espaces verts ou même des golfs utiliser cette ressource ou encore faire venir de l’eau du Rhône à plus de 150 kms pour irriguer les zones agricoles ou maintenir l’étiage de nos rivières. Il faut donc investir dans la montée en charge de la qualité du traitement de ces eaux usées pour en faire une eau brute utile. Un plan national d’investissement dans la réutilisation des eaux usées devrait être mis à l’agenda de la relance économique au lieu de subventionner les entreprises consommatrices en énergie fossile ! Sur le territoire montpelliérain, nous nous lançons dans un investissement majeur sur la plus grosse station d’épuration, à hauteur de 150 millions d’euros, permettant ainsi une économie considérable de notre ressource d’eau potable. À l’heure où le réchauffement climatique produit une lente montée de la Méditerranée, il est aberrant de renvoyer cette eau recyclée dans la mer comme on le fait de nos jours.

Enfin, nous proposons une modification législative majeure. Il s’agit de faire de la ressource en eau un argument opposable à tous les projets urbains. Expliquons-nous. Actuellement, nous disposons d’un document élaboré par les agences de l’eau qui est le « schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) » qui s’impose aux collectivités et notamment aux intercommunalités qui ont désormais la plupart des compétences concernant l’eau. À l’intérieur de ce document existe le programme de gestion des ressources en eau (PGR) qui définit avec précision le niveau des ressources souterraines disponibles pour un territoire et qui donne des orientations nécessaires pour maintenir le niveau de cette ressource. Ce document de la plus haute importance n’est malheureusement pas opposable aux différents acteurs du territoire et notamment aux collectivités et aux aménageurs urbains. Nous proposons que ce document devienne opposable et que la création d’un nouvel aménagement urbain soit conditionnée au maintien de la ressource aquifère. Actuellement les aménageurs arrivent dans les communes avec des propositions de centaines de logements supplémentaires et le seul document opposable est naturellement le plan local d’urbanisme. Nous appelons de nos vœux une modification législative que nous formulerons dans le détail avec un atelier législatif citoyen. D’une manière générale, le droit à l’environnement doit être prioritaire sur le droit à l’urbanisme. C’est un changement vital de paradigme dans l’aménagement de nos territoires.

René Revol

POUR ÉVITER UN NOUVEAU CONFINEMENT

POUR ÉVITER UN NOUVEAU CONFINEMENT

Proposition de la municipalité de Grabels pour une nouvelle organisation de notre vie collective.

Avant-propos

Voilà bientôt un an que nous faisons face aux ravages de l’épidémie du nouveau Coronavirus. Une troisième vague s’annonce avec les complications de l’arrivée de nouveaux variants. Comme lors des épisodes précédents, nous apprenons par la presse et par une communication en demi-teinte des autorités gouvernementales et sanitaires qu’il faut nous préparer à un nouveau confinement. Nous voudrions attirer l’attention de tous sur de graves séries de conséquences qu’entraîne la situation que nous vivons depuis un an.

Premièrement, tout le monde a bien compris que chaque accélération de l’épidémie met en tension notre système hospitalier et particulièrement, au bout de l’échelle, le nombre de places en réanimation. Tout le monde a conscience qu’on ne peut pas laisser les choses se développer car lorsque les lits de réanimation seront tous occupés, cela se paiera par de nombreux décès supplémentaires que nous ne pouvons accepter. Ce n’est pas le lieu ici de discuter sur ce qui a amené cette limitation des capacités de réanimation dans notre système de santé. L’heure n’est pas à la polémique, mais tout responsable public se doit de dire qu’il faudra, à un moment ou un autre, faire le bilan en toute transparence devant nos concitoyens. De la même manière, nous savons tous que cette situation se maintiendra tant que nous n’aurons pas vacciné la majorité de la population et qu’en cas d’une mutation plus importante du virus, qu’il faudra renouveler les vaccinations régulièrement. En tant que municipalité nous n’avons pas de prise directe, ni de compétences spécifiques sur le plan médical, mais depuis mars dernier nous avons régulièrement proposé aux autorités préfectorales et sanitaires la mise à disposition de nos locaux et de la logistique de nos services lorsque ces dernières ont enfin décidé de mobiliser les dispositifs de terrain qui existe dans toutes les communes pour accompagner les actions nécessaires de protection médicale, depuis les tests jusqu’aux vaccins.
Deuxièmement, et cela ne semble pas suffisamment pris en compte ; confinement, semi confinement, interdiction de déplacement, fermeture des lieux de loisirs et de culture, mise à l’arrêt de certains sports, couvre-feu… finissent par avoir sur toute la population un effet dévastateur. Les mesures de soutien à l’économie ont permis de limiter les effets économiques et sociaux. Mais cela n’empêche pas de nombreux concitoyens d’être confrontés à de graves difficultés que ce soit pour leur emploi, pour leurs revenus afin de nourrir leur famille ou pour trouver un logement un minimum décent. Par ailleurs, la totalité de la population est confrontée à une véritable destruction du lien social malgré tous nos efforts à l’échelle communale pour maintenir le contact. La fermeture administrative de certains commerces, de lieux de sport, de lieux de culture et de loisirs commence à avoir des effets délétères sur la vie sociale. Nous sommes venus en aide à ceux qui n’avaient plus de quoi se nourrir mais aujourd’hui ce sont tous les habitants qui souffrent de ce manque de lien social car l’homme ne vit pas que de pain.

En conséquence, nous nous sommes mis au travail pour imaginer un maintien de la vie sociale avec des propositions précises que nous décidons de soumettre publiquement aux autorités de l’État. Cela constitue une alternative au confinement en instituant à sa place un système généralisé de rotation.

Proposition 1 : maintenir les écoles ouvertes en organisant la rotation des élèves.
Nous l’avons expérimenté avec les petits moyens de la commune entre le 11 mai et le 22 juin 2020. Chaque classe fonctionne en demi-effectif, autour de 12 élèves avec leur enseignant. Pendant ce temps, des personnels communaux, étatiques ou associatifs assurent des études surveillées ou des activités d’éveil, y compris en extérieur. Dans notre commune, il y a 31 classes élémentaires et maternelles avec une moyenne de 25 à 26 élèves par classe il s’agit de trouver 31 salles (ou 25 si on tient compte de parents qui souhaiteraient garder leurs enfants dans cette demie période). En réquisitionnant également toutes les salles associatives, nous disposons, avec les salles supplémentaires des écoles, des locaux nécessaires. Pour l’encadrement de ces demi-groupes en dehors du cadre scolaire proprement dit, nous proposons un partenariat préfecture, commune et association éducative pour recruter ce que nous pourrions appeler de nouveaux emplois jeunes, ce qui leur permettraient de valider une première expérience éducative formatrice. Les emplois civiques financés par l’État nous ont donné satisfaction et nous constatons qu’ils sont loin d’avoir été tous mobilisés nationalement. Si nous avons pu le faire seul dans notre commune en mai juin de l’année dernière, cela peut être fait partout avec la bonne volonté de tous et le soutien de l’État. Naturellement les personnels affectés à ces demi-groupes travailleraient sous le contrôle pédagogique des enseignants référents.
Nous pourrions organiser les demi-groupes hors du champ scolaire avec des horaires aménagés qui nous permettraient de diviser par deux la présence dans les salles de restauration scolaire.

Toute la communauté éducative a pu constater depuis septembre les ravages causés sur la majorité des élèves par plusieurs mois d’interruption de l’école. Nous avons aussi le retour d’expérience des pays qui ont fermé leurs écoles pendant plus de six mois avec de véritables générations sacrifiées. Nous ne pouvons pas renouveler cette expérience et nous proposons ici une solution alternative raisonnable.
Dans la même optique, le fonctionnement en demi-groupes présentiel/distanciel alternés adopté pour les collégiens et lycéens porte ses fruits, pourquoi refuser de l’appliquer à l’échelle des étudiants ? Les étudiants, ces jeunes, nos jeunes, oubliés dans toutes les réflexions du gouvernement crient aujourd’hui leur désarroi. En situation de précarité et d’isolement pour la plupart, ils doivent redoubler d’efforts, faire preuve de volonté, de courage et de ténacité pour suivre au quotidien, des cours en distanciel, auxquels s’ajoutent des réunions de groupe de travail, toujours en distanciel, comment ne pas craquer, comment ne pas abandonner ? Quelle perspective d’avenir pour ces jeunes qui passent leurs journées à “regarder les murs et leur écran” ?

Proposition 2 : maintenir tous les commerces de proximité avec des jauges strictes et des dispositifs de distanciation et de lavage des mains.
Cela implique par ailleurs que la grande distribution soit beaucoup plus contrôlée pour que lui soit imposée des limitations de fréquentation comme cela a été le cas au printemps dernier et qui malheureusement n’a guère été maintenu alors qu’en même temps le commerce de proximité se mourrait. À l’échelle des communes, nous avons su l’organiser et tout le monde a pu constater qu’à l’époque ce ne sont pas les commerces de proximité qui provoquaient les rassemblements. Parmi eux, pourquoi ne pas imposer que les lieux de restauration et de convivialité puissent aussi s’organiser en accueillant le quart de leurs capacités et en répartissant dans tout leur espace laprésence de chacun avec le port du masque en dehors des périodes d’alimentation et les distances réglementaires. Cela a été expérimenté dans plusieurs villes du monde sans que soit constatée de contamination.
Quant au marché de plein vent, nous sommes très fiers, dans notre commune, de l’avoir maintenu en permanence, envers et contre tout, avec des règles très strictes suivies par toute la population, particulièrement heureuse de garder ce lieu d’approvisionnement et de vitalité locale.

Proposition 3 : une nouvelle organisation du travail négociée collectivement
D’abord, pour les métiers qui le peuvent, maintenir le télétravail sur deux à trois jours par semaine. Sa généralisation à 100 % s’est avérée très dangereuse par l’isolement que cela a provoqué. Il faut donc maintenir une ou deux journées permettant aux collectifs de travail de se rencontrer. Mais ayons conscience que la majorité des activités ne peuvent pas appliquer le télétravail. Il faut donc trouver un système de décalage des horaires qui permettent le moins de brassage possible. Là aussi nous avons expérimenté des rotations dans nos administrations qui se sont avérées efficaces tant dans le maintien de l’activité que dans la protection des salariés. Instituer des heures de pause, notamment méridienne, décalée doit être quand même possible pour les adultes quand on le fait déjà pour les enfants. On peut faire cela très rapidement dans le secteur public (en tout cas notre commune y est prête) et le mettre en oeuvre dans le secteur privé avec des dispositions réglementaires que l’inspection du travail sera chargée de vérifier. Nous pouvons accompagner ce processus avec notre police municipale.

Proposition 4 : imposer une jauge dans les transports en commun et généraliser les mobilités actives douces.
La rotation des horaires des activités économiques, commerciales, administratives et scolaires peut parfaitement être planifiée à l’échelle intercommunale et faire ainsi baisser les flux au moment des heures de pointe de manière drastique. Plusieurs métropoles mondiales ont mis cela au point et nous pouvons parfaitement les imiter. Dans le même temps, les transports en commun doivent appliquer une jauge en organisant entrée et sortie avec l’aide d’un personnel adapté. Nous l’avons très bien mis au point dans les transports scolaires et nous pouvons parfaitement nous y préparer pour tous les types de transport. Par ailleurs, la gratuité des transports peut s’envisager pour faciliter le recul de l’engorgement automobile mais cela nécessite un soutien financier de l’État aux collectivités concernées qui ne se seraient pas engagées dans ce processus.
Par ailleurs, le soutien financier et logistique aux déplacements doux est essentiel dans cette période comme le prouve l’expérience de la métropole de Montpellier.

Proposition 5 : pour le maintien de la vie culturelle et sportive.
La culture au sens large et le sport sont des éléments intrinsèques de la vie sociale et doivent cesser d’être la variable d’ajustement des mesures sanitaires.
Pour le sport, nous allons progressivement vers des jours plus longs et un climat plus clément à partir de fin février. Nous pouvons parfaitement mettre au point le maintien, le développement d’activités sportives en plein air en utilisant les semaines qui viennent à le préparer minutieusement. Les clubs et les associations concernés ne manquent pas de propositions et d’imagination, et on se doit de tous les prendre en compte.
Nos concitoyens sont indignés de voir les grandes surfaces bondées ainsi que les transports en commun aux heures de pointe, et qu’en même temps un concert, une pièce de théâtre ou un film ne peut, lui, être projeté. Il suffit d’installer un spectateur tous les deux sièges avec l’obligation de se laver les mains à l’entrée et à la sortie pour que cela soit possible. Par ailleurs l’accompagnement des projets artistiques et culturels de plein air (art de rue, infrastructure à ciel ouvert…) est essentiel à la relance de ce secteur d’activité en grande difficulté aujourd’hui tout en facilitant l’accès au plus grand nombre. Plus personne dans ce pays ne comprend ces interdits dont les effets sociaux sont catastrophiques tant sur les professionnels du spectacle et de la culture que sur la population qui se voit ainsi scotchée à ses ordinateurs et à sa télévision dans une absence totale d’interaction. Là aussi du 22 juin au 15 octobre, nous avons appris de l’expérience sur le plan local et nous avons su mettre en place des dispositifs protecteurs efficaces. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?
Conclusion : d’autres pistes peuvent être aussi approfondies et nous savons que d’autres communes ont fait des expériences intéressantes dans ce domaine. Ceci dit, notre message est clair : un nouveau confinement généralisé serait une catastrophe économique, sociale, culturelle et psychologique. La saturation des capacités d’accueil en réanimation ne saurait justifier à elle seule une telle régression. Mettons-nous tout de suite au travail pour imaginer une alternative. L’essentiel est de faire confiance aux citoyens. Ce ne sont pas des enfants irresponsables qu’il faut enfermer dans des interdits. Si on s’adresse à leur intelligence collective et à leur sens de la responsabilité en leur permettant de maintenir une vie sociale, nous y gagnerons tous. Serons-nous écoutés ?

A Grabels, le 26 janvier 2021,
René Revol – Maire de Grabels et son équipe municipale.

La grande rupture – 2020, la fin d’un paradigme

Le contingent réalise le nécessaire, disait Hegel. Il arrive qu’un événement singulier, y compris exceptionnel, serve de révélateur à une transformation majeure de la réalité et des représentations qui étaient à l’œuvre dans les profondeurs de la société. Cela se vérifie de nos jours avec la pandémie qui a brutalement paralysé la planète depuis le printemps 2020. Les effets du virus sont présentés par certains comme un choc extérieur qui n’aurait aucun rapport avec le fonctionnement interne de notre système contemporain. Et ainsi d’imaginer qu’une fois la pandémie disparue nous pourrions revenir à l’ancien mode de vie avec des correctifs mineurs. Cet optimisme aveugle pariant sur une prochaine sortie du tunnel et promouvant une attitude de patience et de résilience et de moins en moins partagée, non seulement parce que la pandémie dure beaucoup plus longtemps que prévu mais surtout parce que chacun ressent plus ou moins confusément que le mal est plus profond. Cette remise en cause structurelle du monde contemporain touche toutes les sphères de la vie sociale ; nous voudrions ici nous attarder sur le bouleversement qui affecte l’analyse économique.

« Un choc d’offre négatif et exogène » ?

La pensée économique dominante caractérise ainsi ce que nous venons de vivre. « Un choc négatif », cela va de soi quand on mesure l’ampleur du recul de l’activité et des échanges entraînant une chute du revenu global, une montée du chômage et du sous-emploi. « Un choc d’offre » pour signaler une baisse subite de l’activité de l’appareil productif de biens et de services ; et enfin « un choc exogène » pour signifier que cela n’est pas dû à la logique interne de la vie économique mais la décision externe des autorités politiques de confiner les populations est donc de diminuer massivement les activités productives. Cependant cette description présente l’inconvénient de dédouaner complètement le système économique qui norme les activités depuis une quarantaine d’années.

Le capitalisme néolibéral ou la théorie de l’offre compétitive.

Commençons par redéfinir rapidement le régime économique et social sous lequel nous vivions. Capitaliste certes, mais le capitalisme domine notre planète depuis plus de deux siècles et a pris des formes différentes (confère « Capitalisme. Une mise en perspective. »  2011 – René Revol).

Dans la deuxième moitié de la décennie 1970, le modèle capitaliste qui s’était forgé à l’issue de la seconde guerre mondiale fondé sur un compromis qualifié selon les auteurs de « Fordiste » ou « Keynésien », a subi une crise profonde qui a généré, à la suite de différents conflits et soubresauts, la mise en place au cours des années 1980 d’un capitalisme néolibéral. Initié par les économistes libéraux et notamment monétaristes (voir le discours de Milton Friedman en 1976 lorsqu’il reçoit le prix dit Nobel) ou par le gouvernement britannique de Margaret Thatcher, il s’impose peu à peu à toute la planète sous des formes diverses. Ce qu’on a appelé le « consensus de Washington » élaboré par le FMI en 1983, où les textes fondateurs du marché unique européen (traité de 1987) ou de la mise en place de la monnaie unique et de l’union européenne (traité de Maastricht de 1992 jusqu’au traité de Lisbonne en 2007), la mise en place de l’organisation mondiale du commerce au sommet de Marrakech en 1994… tout cela constitue un cadre cohérent dont les thuriféraires ne supportent pas la remise en cause à la manière du fameux « There is no alternative » (TINA) de Margaret Thatcher.

Quels en sont les principaux piliers ?

• La libéralisation de tous les marchés : le marché des biens et services en y généralisant la concurrence et en faisant disparaître le maximum de réglementations, le marché financier en permettant la libre allocation de l’épargne et de l’investissement supposant que la diminution des règles allait nécessairement faire baisser les taux d’intérêt, fixer le prix des actifs de manière optimale, le marché du travail en réduisant le code du travail et en libéralisant l’embauche et le licenciement se fixant ainsi l’objectif de faire baisser le coût du travail et de flexibilité la main-d’œuvre. L’objectif spécifique à l’union européenne a été de réaliser ce projet à l’échelle de l’union en faisant disparaître les frontières physiques, techniques, fiscales et monétaires. L’autre spécificité européenne a été liée à la mise en place de la monnaie unique qui, en interdisant le jeu des dévaluations et des réévaluations monétaires, a imposé une discipline par des ajustements réels et non plus nominaux, véritable « robe de bure » de l’austérité, en accompagnant cela de tout un système de règles de sanction. Paradoxe d’un libéralisme économique qui ne peut s’imposer que par des règles arbitraires sans légitimité démocratique !

• Le corollaire de cette libéralisation des marchés fut la généralisation du libre-échange et de la mondialisation économique et financière. Le cadre mis en place par l’OMC visait à faire disparaître tous les obstacles à une concurrence généralisée, « libre et non faussée » pour reprendre l’expression du traité constitutionnel de 2005. Il s’agissait non seulement de faire disparaître tous les droits de douane mais aussi tout ce qui pouvait paraître comme des distorsions à la concurrence : subventions des états, constitution de pouvoir de marché et de monopole, présence de normes techniques spécifiques etc. il s’en est suivi non seulement un développement des échanges internationaux beaucoup plus rapides que la croissance du produit, ce qui accroît mécaniquement l’interdépendance des économies, mais aussi une internationalisation du système productif lui-même créant des chaînes de valeur à l’échelle du globe. Commençant ainsi avec les marchés financiers qui se sont interconnectés à l’échelle du globe pendant les années 1980-1990, l’intégration mondiale des systèmes productifs s’est profondément accrue faisant des multinationales notamment dans le numérique des puissances imposant un rapport de force asymétrique avec les états.

• Naturellement, le culte de l’Etat minimal génère toute une stratégie de retrait de la puissance publique : privatisation systématique de toutes les entreprises publiques héritées des 30 glorieuses, ce phénomène atteignant des proportions gigantesques dans la décennie 1990 dans les économies postsoviétiques ; réduction des dépenses publiques en sacralisant l’objectif de la neutralité budgétaire, baisse de la fiscalité sur les entreprises et les ménages les plus riches au nom de la thèse du ruissellement, diminution de toutes les réglementations. Tout cela accompagné de la diabolisation systématique de l’endettement public en donnant comme priorité budgétaire le remboursement de la dette… Un des paradoxes de la situation tient au fait que les politiciens néolibéraux ont confié au gouvernement la tâche d’imposer cette nouvelle politique par des décisions gouvernementales ayant force de loi. Naturellement, un tel programme de retrait de l’État ne s’est pas fait au même degré selon les pays, la structure sociale et politique de chaque nation manifestant une résistance à ce programme.

La logique de « l’offre compétitive » par la baisse des prix relatifs

Libéralisation de tous les marchés, libre-échange et mondialisation, retrait de l’État se sont développés au nom d’une théorie de l’offre compétitive présentée comme un facteur de progrès et de croissance. Le raisonnement est simple, si ce n’est simpliste. On commence par rejeter toute relance par la demande héritée du keynésianisme qui utilisait les dépenses publiques pour soutenir les achats de consommation des ménages et les dépenses d’investissement des entreprises afin de se rapprocher du plein-emploi ; la Doxa néolibéral conclut à l’inefficacité de la dépense publique supposée à la fois inefficace, car source de gaspillage et généralement facteur d’inflation, produisant plus une hausse des prix qu’une hausse de l’activité. On vénère dès lors une relance par l’offre en consacrant l’aide aux entreprises ; la libéralisation des marchés, la concurrence, la baisse du coût du travail, l’allégement du poids de l’État et en particulier de la fiscalité sur la production, autant d’éléments qui étaient censés rendre plus compétitif l’appareil productif national. On compte dès lors sur une dynamique économique fondée sur la baisse des prix relatifs. Cette baisse des prix était donc censée favoriser la hausse du pouvoir d’achat des ménages en pensant que le consommateur consommera plus dès lors que les prix baissent. L’objectif poursuivi dès lors par chaque économie nationale est de stimuler sa croissance par la conquête de nouvelles parts de marché interne et surtout externe ; on privilégie dans ce cadre une croissance tirée par les exportations en profitant du développement du libre-échange. Le postulat d’une croissance sans inflation est au centre de l’analyse néolibérale. Elle domine la décennie 1990 parallèlement avec la marche forcée vers la monnaie unique qui aurait pour effet d’imposer un prix unique pour toutes les marchandises dans un marché de plus de 300 millions de consommateurs. Naturellement, comme on le sait, la libéralisation des échanges, la privatisation et la déréglementation n’ont pas entraîné une baisse des prix généralisée à l’instar du marché de l’électricité qui, une fois déréglementé, est soumis à la concurrence entre oligopoles voyant ses prix augmenter.

Ce discours a tellement pénétré l’opinion économique dominante qu’il était difficile jusqu’au milieu des années 2000 de s’y opposer sans se faire traiter de passéiste. Cette Doxa néolibéral comportait cependant plusieurs biais théoriques qui ont été soulignés par quelques auteurs isolés. D’abord, si chaque pays suit cette doctrine en comptant sur l’amélioration de sa compétitivité prix pour conquérir des marchés sur les autres, le résultat peut être parfaitement nul, aucun ne serait alors gagnant. Si tout le monde fait pareil en même temps, le gagnant serait alors celui qui baisse plus vite que les autres, celui qui « vole le marché » selon l’heureuse expression de John Maynard Keynes dans le chapitre 12 de sa théorie générale. Ensuite, la course effrénée à la baisse des coûts et donc des prix consiste à favoriser le moins-disant ce qui finit par avoir un effet négatif important sur la qualité des biens et services. L’effondrement du pont de Gênes a été là pour nous le rappeler. Enfin, comme l’a rappelé Jean-Paul Fitoussi dans un débat avec Jacques Delors au début des années 90, la baisse du prix peut être un avantage passager pour le consommateur du produit mais un inconvénient durable pour son producteur. En effet le prix est en même temps un revenu qui rémunère ce qui ont participé à la production : salaire, profit, loyer, intérêt… la baisse des prix produit donc macro économiquement une baisse des revenus et par là même une limitation du pouvoir d’achat de la société. Ce mécanisme bien connu depuis deux siècles entraîne nécessairement un moment ou un autre une crise de surproduction.

Une montagne de dettes.

Devant cette limitation auto entretenue de la capacité d’achat de la société, le système a répondu par une augmentation phénoménale du crédit d’autant plus facilité par la libéralisation des marchés financiers et par la baisse des taux d’intérêt au début de la décennie 2000. Le crédit consiste à reporter l’échéance. A partir du moment où la croissance du produit est inférieure à la croissance de l’endettement, la sanction inévitable est la crise financière. D’ailleurs, celle-ci précède généralement la crise économique.

Ainsi, au-delà de ces biais cognitifs, on peut constater que ces 35 dernières années de domination néolibérale de l’économie mondiale ont produit de nombreuses crises et fractures de toutes sortes. On est loin du compte des faits que nous servaient, au milieu des années 1980, Milton Friedman et ses semblables. Les crises financières et monétaires à répétition jalonnent cette période (1987, 1992-1993, 1997, 2002, et enfin la grande crise financière de 2008 qui se poursuit par la crise de la dette publique européenne en 2010). Notons d’ailleurs que ces crises successives sont causées par la surabondance de l’endettement sous ses différentes formes : l’endettement public certes, mais aussi l’endettement de tous les agents privés, les entreprises que ce soit par le biais du système bancaire ou des marchés financiers, les ménages à travers le crédit à la consommation pour les plus pauvres, ou par le biais des bulles spéculatives immobilières…

Sous l’effet de la libéralisation, des régions entières sombrent pour de très longues années dans une pauvreté chronique comme ce fut le cas pour l’Europe centrale et orientale dans la décennie 1990 et pour l’Afrique qui a vu son revenu moyen reculer régulièrement depuis 30 ans. Enfin, les inégalités de revenus de situation se sont accrues dans tous les pays, les richesses nouvelles s’accumulant essentiellement dans les 1 % à 5 % des individus les plus riches et plus de 50 % de la population voyant sont revenus baisser. Ce phénomène d’appauvrissement de la majorité de la population a pu être freiné dans les pays qui avaient su conserver une protection sociale encore solide mais cela s’est payé naturellement dans un tel contexte économique par une baisse de sa compétitivité et donc de sa part dans la richesse mondiale. La France et plusieurs pays européens en constituent une illustration significative.

Le capitalisme financiarisé contemporain a ainsi non seulement accentué les inégalités mais a aussi modifié la nature de ces inégalités. De 1950 jusqu’au milieu des années 1980, le moteur des inégalités était constitué par les différences des revenus d’activité et des salaires ; depuis 35 ans, les principales inégalités passent par les différences de patrimoine entraînant un écart gigantesque entre l’accumulation patrimoniale d’une infime minorité et la quasi-absence de patrimoine pour plus de la moitié de la population. Le différentiel de rendement est alors une source supplémentaire d’accroissement des inégalités. Celles-ci sont significatives d’une économie fondée sur le pouvoir de la rente et de la propriété du capital au détriment des compétences du travail. Cela entraîne une modification profonde des représentations touchant la propriété et le travail dans nos sociétés.

Les crises économiques majeures de 2008 et de 2010, malgré leurs effets dévastateurs, n’ont pas servi de leçon : d’une part, les gouvernements notamment européens ont répondu à cette crise au début de la décennie 2010 par une politique d’austérité entièrement dirigée vers le remboursement prioritaire de la dette, cassant ainsi toute croissance économique. D’autre part, les dirigeants de l’économie mondiale ont continué à prôner la multiplication des traités de libre-échange, la baisse du coût du travail, la flexibilité du marché du travail désormais dénommée par ses partisans par le terme « agilité ». Cet acharnement néolibéral dans la décennie 2010 a entraîné des réactions de grande ampleur : d’un côté des révoltes populaires massives dans tous les continents, entraînant la majorité des populations à la recherche de plus de démocratie et de plus d’égalité sociale ; d’autre part, une partie significative des dirigeants de grandes nations ont opéré un tournant nationaliste et protectionniste pour sauver l’oligarchie de leur pays en essayant de détourner la colère des peuples et en jouant du levier traditionnel du bouc émissaire de l’immigration, provoquant un retour en force de la xénophobie. À ces deux premières ruptures il faut en ajouter une troisième d’une grande importance : l’accélération du changement climatique avec l’aggravation des catastrophes produit une prise de conscience universelle des limites proprement anthropologiques auxquelles se heurte le capitalisme contemporain. Ces trois phénomènes combinés (révoltes populaires massives, repli nationaliste et prise de conscience des effets du changement climatique) ont profondément miné la crédibilité dans le système économique néolibéral contemporain qui est devenu largement minoritaire dans les opinions de tous les pays. La faillite du libéralisme productiviste est patente et la crise sanitaire mondiale exceptionnelle que nous vivons en constituent un puissant révélateur.

La pandémie : le coup de grâce ?

Devant l’ampleur du désastre sanitaire qui se répandait à travers le monde dans les premiers mois de l’année 2020, la plupart des dirigeants des grands pays ont réagi de la même manière ne pouvant assumer les conséquences sur la population d’une stratégie du laisser-faire sanitaire. En quelques jours, ils ont balayé tous leurs principes néolibéraux et ont utilisé des moyens contrat-cycliques qu’ils condamnaient jusque-là. Le confinement généralisé qui s’imposait d’autant plus que les systèmes sanitaires nationaux avaient été précédemment affaiblis et notamment le système hospitalier accueillant les maladies graves se trouvant débordé, entraîna une telle baisse de l’activité et donc du revenu national qui n’était pas possible de laisser la société subir ce choc « négatif » sans que cela entraîne de violentes réactions menaçant l’ordre établi. Ils ont tous décidé dès lors, avec des méthodes différentes mais avec un même objectif, de compenser cette baisse du revenu national par une hausse quasi équivalente de l’endettement public, entraînant la plus grosse création monétaire artificielle depuis la seconde guerre mondiale. Dans le même temps, les États tentaient d’organiser les approvisionnements que les marchés ne pouvaient plus assurer par eux-mêmes ; mais cela se fit avec beaucoup de désordre dans la mesure où les États avaient perdu depuis longtemps les habitudes d’une intervention directe dans l’économie. Mais nous pensons que le plus important dans tout cela a été dans les faits de ces mesures dans la conscience commune. D’un seul coup, les éternelles réponses du type « il n’y a pas d’argent magique » ou « on ne peut pas s’endetter au détriment des générations futures » et tout l’argumentaire néolibéral traditionnel ont perdu toute crédibilité dans les opinions publiques. Un des traits majeurs de l’évolution de cette opinion tient dans la défiance grandissante des peuples vis-à-vis des dirigeants et de leurs discours tout autant de leur capacité à les protéger contre la crise. Cet effondrement du paradigme dominant des 40 dernières années crée un vide et nourrit un tourbillon dans les têtes, à la recherche d’une alternative.

Ceci dit, il ne faudrait pas en conclure que les dirigeants politiques économiques du capitalisme contemporain se sont convertis au keynésianisme ou à l’interventionnisme public. Leurs déclarations sont à ces sujets très éclairantes puisqu’aucun d’entre eux n’envisage le maintien de cette orientation une fois la crise finie. On le voit avec la petite musique qui consiste à répéter qu’il faudra bien rembourser la dette… de ce point de vue le gouvernement français est un des grands pays qui a maintenu la Doxa libérale au cœur de son action. On le voit notamment dans la faiblesse de son plan de relance quand on le compare à celui d’autres pays capitalistes comme l’Allemagne ou les États-Unis. On le voit aussi dans la nature de ce plan de relance qui privilégie le soutien massif aux entreprises en maintenant artificiellement leur survie mais en minorant au maximum de l’autre côté le soutien à la consommation populaire. Pas de baisse de la TVA comme en Allemagne pour relancer la consommation, pas de chèque à toute la population comme aux États-Unis… quant au plan de relance européen, la France recevra moins qu’elle ne donne. Cette spécificité française va se payer chère dans les mois qui viennent.

Vers l’émergence d’un nouveau système ?

Certes, on pourrait intellectuellement construire une alternative économique cohérente au capitalisme néolibéral en s’appuyant sur le foisonnement idéologique fort riche de la pensée critique hétérodoxe de ces 20 dernières années. Mais ce qui nous intéresse dans l’expérience vécue depuis un an à travers l’expérience des effets de cette pandémie tient à ce que l’on voit émerger dans les représentations comme dans les pratiques des marqueurs qui, mis bout à bout, constituent la trame d’une autre économie. Plongé depuis un an dans les interrogations, les doutes, les colères, les espoirs déçus, et la multiplicité des échanges avec un très large éventail de la population que me permet ma situation de maire d’une petite ville de 8000 habitants, j’ai volontiers testé des idées neuves pour un monde alternatif en interrogeant mes concitoyens. J’ai pu constater que celles-ci sont largement approuvées, y compris par des personnes qui ne partageaient pas du tout mes opinions politiques. On peut ainsi vérifier que le corpus idéologique néolibéral qui régnait en maître il y a quelques années est désormais totalement minoritaire dans les consciences qui cherchent une autre voie plus humaine.

Au lieu de vous présenter une justification théorique de ce nouveau paradigme économique et social en gestation dans nos sociétés, je me contenterai d’insister sur les principaux marqueurs et de les illustrer par une des expériences locales vécues ces derniers mois.

Les marqueurs d’un nouveau paradigme.

• « La vie et la santé avant tout »

Ce commerçant était pourtant durement frappé par la fermeture de son magasin est aussi choqué de considérer qu’il ne faisait pas commerce de « biens essentiels ». Cependant, dans la discussion, il n’arrêtait pas de répéter que l’essentiel c’était désormais de protéger la vie des gens. Le fait de faire des économies en ne renouvelant pas le stock de masques et qu’on ai ensuite menti sur la nécessité de porter des masques l’a profondément scandalisée. Protéger la santé de la population est devenue une priorité pour tous et la majorité de nos concitoyens sont prêts à approuver une priorité budgétaire à la santé. Notons aussi la colère qui monte contre les bénéfices faramineux que réalisent dans cette période les industries pharmaceutiques, remettant à l’ordre du jour l’objectif d’un pôle public de la pharmacie. Cela est particulièrement sensible dans les pays où la prise en charge collective des dépenses de santé est faible. Le fiasco de Sanofi dans la course au vaccin met en évidence aux yeux de tous la faillite industrielle du néolibéralisme financier français qui a laissé ce groupe être démantelé au nom de la rentabilité financière de ses actionnaires et au détriment de la recherche fondamentale et appliquée.

• Sortir les biens communs du marché

Lorsque, il y a une dizaine d’années, nous avons engagé une campagne pour le retour en régie municipale de la gestion de l’eau potable, les avis étaient partagés et ce n’est qu’après plusieurs années que nous avons pu rencontrer une première victoire en 2014. À la suite des élections municipales de juin 2020, je me retrouve chargé de faire passer désormais en régie municipale l’assainissement de toute la Métropole de Montpellier. Je suis frappé par l’isolement idéologique de ceux qui s’y opposent (toujours aussi virulent vu les enjeux financiers en cours !) qui n’ont quasiment plus aucun écho dans la population. L’idée qu’un certain nombre de bien communs, notion désormais largement partagée, devrait sortir de la régulation marchande a été approuvée dans un discours d’avril 2020 du Président de la République en pleine pandémie. Même si nous savons qu’il n’en fera rien, cette déclaration nous révèle le poids de cette conviction dans la majorité de la population. Une véritable réflexion doit s’engager dans notre peuple pour identifier quels sont les biens communs essentiels que l’on doit préserver de la rapacité financière ainsi que sur leur production de manière collective, publique et solidaire pour que tous les humains y aient accès.

• Le retour de l’État et de la planification

Laissant de côté le gadget, certes significatif, de la relance d’un Haut-Commissariat au plan. Juste une anecdote : dans une réunion de crise réunissant les maires avec le préfet, je fus frappé par les propos de ce dernier : « dans ce contexte, il faut bannir la prudence qui voudrait que les choses se règlent d’elles-mêmes et il faut privilégier l’anticipation et l’organisation coordonnée par l’État. Mon maître mot est simple : planifier, planifier, planifier ! ». Comme l’assemblée était l’idée littéralement sidérée par ce discours volontariste auquel les représentants de l’État ne nous avaient pas habitué, je me suis contenté de leur faire remarquer que j’étais bien d’accord avec lui et que cela aurait dû inspirer l’État et ses chefs les années précédentes dans la constitution des réserves stratégiques de masques et aujourd’hui de test. Son silence valut acquiescement. La mise en œuvre d’une planification stratégique autour des biens communs indispensables devient un enjeu central de la nouvelle économie à construire.

• Souveraineté économique sur les biens essentiels

La colère fut grande quand la population s’est aperçue que la réserve de masques avait été détruite et non renouvelée laissant la population sans protection. Dans ma commune, des couturières ont immédiatement fabriqué des centaines de masques en attendant que les commandes de la Mairie arrivent et nous permettent de distribuer gratuitement plusieurs masques par habitant. Rencontres et discussions m’ont permis de comprendre qu’il y avait un véritable retour de la souveraineté économique comme valeur cardinale dans la population. Comment se fait-il que nous ne pouvions pas disposer d’un produit aussi simple qu’un masque dans la cinquième puissance économique du monde ? Ce constat a été ravageur, surtout qu’il était accentué par les palinodies de ministres qui voulaient nous expliquer que les masques n’étaient pas nécessaires … Comme sur les biens communs, une réflexion populaire s’engage pour essayer de déterminer les domaines dans lesquels nous devons assurer une sécurité d’approvisionnement tant au niveau national qu’européen pour faire face aux besoins de la population.

• Le circuit court au lieu du circuit long

Je me souviens encore de tous les sarcasmes lorsque, fraîchement élu, en 2008, nous avons installé un marché circuit court… « ça ne passera pas l’hiver », « personne ne viendra à part quelques bobos », « on n’est plus dans un village gaulois »… avec ténacité, ce marché s’est imposé comme une référence citée dans tout le pays. Dès le mois de mars, lors du premier confinement, en organisant un système de protection sanitaire rigoureux, nous avons maintenu ce marché et avons appelé tous les habitants à l’utiliser. Ce fut un engouement extraordinaire qui a modifié les habitudes de consommation de la majorité de la population qui est désormais fidèle à ce rendez-vous non seulement alimentaire (contrairement à la rumeur, les prix à qualité égale sont inférieurs à la grande distribution) mais aussi de fraternité. À partir de là, les idées fusent pour organiser des circuits courts dans d’autres domaines. Une nouvelle économie de proximité est en train de se construire, appuyée sur la volonté des citoyens consommateurs. La notion abstraite de « démocratie alimentaire » (que je reprends d’une chercheuse de l’INRA qui suit notre marché) est devenue très concrète pour les habitants et même une expérience quotidienne. Ce qui est dans notre assiette ne doit pas être dicté par les multinationales de l’agroalimentaire mais doit relever de notre décision d’avoir une nourriture saine et bon marché. La reprise du pouvoir sur l’alimentation est là aussi un enjeu majeur.

• Le long terme au lieu du court terme

Lors d’une discussion avec le responsable d’une grande société privée exerçant dans l’assainissement des eaux usées, je lui ai demandé pourquoi ces investissements avaient été si faibles pendant son contrat de délégation de service public passé il y a sept ans ; il m’a répondu avec une grande franchise : « nos dépenses d’investissement doivent être rentabilisées à l’échéance du contrat, c’est-à-dire aux plus sept ans. » Je lui ai alors fait remarquer que la durée de vie en bon état d’un tuyau d’assainissement était environ de 60 ans : « alors pourquoi ne pas envisager un plan d’investissement à cet horizon ? » Et il me répondit avec toujours la même franchise : « cet horizon n’est pas celui de nos actionnaires. » C’est importance du long terme s’inscrit peu à peu dans les esprits notamment en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique. Chacun comprend bien que des décisions actuelles vont avoir un effet sur les générations suivantes. L’urgence climatique impose une action résolue et immédiate en ayant pour vision le long terme. Il s’agit là d’une modification majeure des représentations.

• Sauver la planète pour sauver l’humanité.

On nous a déjà fait le coup au moment de la révolte populaire des « gilets jaunes » en opposant les fins de mois à la fin du monde. Certains recommencent aujourd’hui en invoquant la crise sanitaire et les difficultés économiques considérables qu’elle entraîne pour remettre à plus tard les exigences environnementales. On l’a vu avec la dissolution progressive des 150 propositions de la conférence citoyenne, avec les sorties sur les Amish et la lampe à huile pour faire avaler la grande opération commerciale de la 5G, avec la petite musique qui monte pour dire que la relance économique devrait s’affranchir du principe constitutionnel de précaution. Or pour la population, l’urgence climatique est désormais bien installée dans les consciences. Au lendemain de notre élection municipale en juin 2020, nous avons décidé de mettre en œuvre le programme sur lequel nous avons été élus et qui avait été élaboré avant la crise sanitaire et notamment les exigences de transition écologique. Modification thermique dans les bâtiments publics, préservation de la biodiversité en mettant en place un Atlas de la biodiversité communale, devenir officiellement un territoire engagé pour la nature (TEN), installation d’un comité de suivi des aménagements urbains, installation d’un conseil citoyen de la transition écologique avec une majorité de citoyens non élus… certains ont pu penser que cela aurait fait flop dans un contexte où tous les discours s’étaient concentrés sur la pandémie. Il n’en a rien été, bien au contraire. L’enthousiasme de la population pour ce programme d’action est palpable. Je pense même que le caractère radical de la crise sanitaire qui balaye les anciens repères donne encore plus de force à la lutte pour la transition écologique.

Nous pourrions aborder beaucoup d’autres sujets en les insérant dans notre expérience. Par exemple, on pourrait revenir sur le rôle de la dépense publique et ses différentes formes, sur le rôle nécessaire de l’endettement encadré par la banque centrale, sur l’investissement dans l’éducation comme dans la recherche etc. Dans les mois qui suivent, les occasions ne manqueront pas de développer ces différents éléments. Nous ne manquerons pas également de signaler les travaux théoriques de penseurs qui cherchent à élaborer l’économie alternative des biens communs, de la transition écologique et de la justice sociale. Nous ne manquerons pas non plus de participer au foisonnement d’idées et de propositions qui se développent en ce moment autour du programme « l’avenir en commun » que la France insoumise a décidé de relancer dans le cadre de la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon. Tous ces chantiers sont passionnants et dans les mois qui viennent qui ne manqueront pas de mouvements et de soubresauts, n’oublions pas que l’essentiel sera de continuer avec méthode à penser ce monde nouveau.

 « Le goût de la liberté et la passion de l’égalité »

C’est par cette formule que le très libéral Alexis Tocqueville caractérisait, tout en la craignant, la valeur fondatrice de la démocratie contemporaine qui voyait émerger sous ses yeux. Je la retiens car je la trouve particulièrement pertinente pour les temps que nous vivons. Dans une classe de CM2, l’institutrice a demandée aux élèves de choisir un des poèmes qu’ils préféraient dans ce qu’ils avaient étudié. La grande majorité a choisi le poème de Paul Éluard « j’écris ton nom, liberté ». Et quand la maîtresse a demandé à un élève de justifier son choix, il a répondu : « en ce moment, je ne me sens pas libre » pourquoi ? « À cause des masques et de tout ce qui est interdit de faire «. La maîtresse : « mais cela est nécessaire. ». L’élève : « bien sûr, je sais. Mais je ne me sens pas libre. » Cela montre que le goût de la liberté et dans l’âme de notre peuple français est bien vivace. Et lorsque le conseil communal des enfants, élu par tous les enfants des écoles de mon village, s’est réuni pour définir ses actions prioritaires de l’année, sans l’ombre d’une intervention d’un adulte, il n’a pas hésité longtemps à choisir comme actions prioritaires l’aide aux plus pauvres… la passion de l’égalité !

20 janvier 2021
René Revol

[Sur le vif] 6 janvier 2021 : les États-Unis viennent de vivre leur 6 février 1934. Connaîtront-ils un 12 février ?

(Crédit image : francetvinfo.fr – Raphaël Godet)

L’histoire ne se répète jamais mais les comparaisons peuvent aider à la réflexion et donc à l’action. Ce qui vient de se passer à Washington ce 6 janvier est à la fois exceptionnel et significatif. Des milliers d’Américains nourris par la propagande d’extrême droite et le soutien tacite d’une partie de la droite, radicalisés par le discours du président sortant, ont pris d’assaut les institutions parlementaires américaines dans l’espoir de les renverser. Sans s’attarder ici sur les circonstances américaines, on voit tout de suite une similitude avec les événements du 6 février 1934 en France. À l’appel des associations d’anciens combattants et de ligues d’extrême droite dont les « Croix de Feu » et l’action française, des dizaines de milliers de manifestants se sont dirigées vers le Palais-Bourbon pour tenter d’envahir et de renverser l’Assemblée Nationale, provoquant des affrontements violents avec les forces de l’ordre, le tout se soldant par plusieurs morts. C’est une constante de l’extrême droite de s’attaquer au suffrage universel et plus particulièrement à la forme parlementaire de la démocratie. Cet événement a révélé non seulement le danger fasciste, qui à l’époque s’inspirait de l’Italie mussolinien et de l’Allemagne hitlérienne, mais aussi la crise profonde de la démocratie parlementaire et la profondeur des fractures sociales provoquées par la crise économique mondiale des années 1930. Dans ce contexte il est intéressant d’observer les positions des uns des autres notamment dans la gauche et la logique des événements. Ainsi, une partie de la gauche radicale se mêle à la manifestation du 6 février, notamment l’association des anciens combattants du parti communiste français, qui poursuit ainsi la ligne politique dite de la « troisième période » inspirée par Staline qui, depuis 1929, présente le parti socialiste comme l’ennemi principal avant le fascisme. Le Secrétaire Général du parti Communiste Allemand allant jusqu’à déclarer après l’arrivée d’Hitler au pouvoir : « après Hitler, ce sera notre tour ». On connaît la suite avec des milliers de militants communistes qui furent les premiers à périr dans les camps de concentration, précédent les socialistes, les francs-maçons, les juifs, les homosexuels, les tziganes… dans les jours qui suivent, le parti communiste français fait machine arrière et appelle à la mobilisation antifasciste. Par ailleurs, une partie de la gauche notamment dans le parti radical et le parti socialiste, s’en remettent à une union sacrée avec la droite parlementaire pour une défense abstraite de la république. Naturellement, une telle alliance ne peut que nourrir l’extrême droite qui cherche à utiliser le mécontentement populaire. Là aussi le parti socialiste de l’époque, la SFIO, se ressaisit et appelle à l’unité d’action des partis de gauche contre le fascisme. Finalement les communistes et les socialistes appellent à de grandes manifestations antifascistes le 12 février mais ils le font sur des parcours différents. Le peuple des ouvriers, employés, fonctionnaires et paysans répond en masse à ses appels et impose dans la manifestation du 12 février que les deux cortèges se rejoignent pour n’en former plus qu’un seul. Alors que jusque-là, les rencontres entre manifestations socialistes et communistes se finissaient par des bagarres, il fut impressionnant de voir les deux cortèges se rejoindre au cri unique de « unité ! ». Ainsi s’est forgée la puissance populaire qui s’imposera en mai 1936 dans la victoire électorale du Front Populaire et en juin dans la grève générale qui arrachera les 40 heures et les congés payés.

Les États-Unis de 2021 ne sont pas la France de 1934. Mais cela nous aide à penser le moment présent. La société américaine est profondément en crise sous l’effet des ravages de la dictature du capital financier qui exerce sa férule sur la première puissance économique du monde. Le pays est rongé par un développement exceptionnel des inégalités sociales : depuis 30 ans, le revenu de la majorité des Américains n’a pas cessé de baisser et ce sont plusieurs dizaines de millions d’habitants qui ont sombré dans la pauvreté. En même temps le changement climatique entraine une multiplication des catastrophes naturelles sur le territoire américain. Enfin, la grande majorité des Américains ne s’estime pas représentée par la caste politique. Tous ceux qui ont visité les États-Unis ces dernières années ont remarqué le contraste grandissant entre une toute petite minorité de plus en plus riche aux mœurs ostentatoires, et une majorité appauvrie, faisant des États-Unis l’un des premiers pays du tiers-monde. Dans ce contexte, en 2016, le parti démocrate a porté une lourde responsabilité en faisant que les délégués « officiels » désignés à la Convention par l’appareil ont permis de renverser la majorité qui s’était prononcée pour Bernie Sanders en faisant désigner Hilary Clinton, qui a symbolisé l’oligarchie rejetée par la majorité populaire. Cela a ouvert un boulevard à la démagogie du milliardaire Donald Trump qui a pu canaliser le mécontentement populaire au profit de sa politique d’extrême droite. Aujourd’hui, dans la mobilisation électorale pour le candidat démocrate, ce qui vient de se confirmer en Géorgie, se manifeste une volonté populaire de transformation sociale et politique. Bien sûr, il faut s’unir dans l’action pour faire échec à la mobilisation antiparlementaire de l’extrême droite mais cela ne doit pas se faire au nom du maintien du statu quo. L’Amérique est aujourd’hui secouée par de profondes mobilisations sociales et sociétales qui appellent à s’unir pour un monde meilleur.

Les États-Unis connaîtront ils un 12 février ?

Le 7 janvier 2021

René Revol

La liberté condition de la sécurité, et non l’inverse !

L’épidémie de Covid-19 vient s’ajouter à la longue liste des menaces nouvelles venant justifier des restrictions de libertés au nom de la sécurité des citoyens, comme on le voit avec les justifications du gouvernement d’Emmanuel Macron pour essayer de faire adopter la funeste « loi sur la sécurité globale ». Face à cela, certains se bornent à dénoncer, par principe, toute restriction de liberté, au motif que la recherche de sécurité ne serait qu’un prétexte pour asservir les citoyens. D’autres, à l’inverse, se contentent de justifier toute limitation de liberté dès lors qu’elle permet de se prémunir contre un risque. Il est donc important de rappeler à chacun, sinon la place respective de la liberté et de la sécurité dans un régime démocratique, du moins les données de l’arbitrage entre ces deux principes souvent contradictoires, parfois complémentaires.

La sécurité est relativement simple à définir. Elle est à la fois une situation et un sentiment. Objectivement, être en sécurité signifie être à l’abris des risques. Subjectivement, se sentir en sécurité revient à ne pas être dominé par la peur.

La liberté en revanche peut être abordée de multiples manières. On peut la considérer comme une situation naturelle d’un être qui ne se trouve pas en captivité. Les juristes la qualifient alors de « liberté individuelle » et y attachent des droits comme celui de pouvoir se défendre devant un tribunal. On peut également voir la liberté comme une situation sociale, où l’organisation de la société permet à celui qui en fait partie de participer à la vie commune et de jouir des plaisirs de la vie. Benjamin Constant distingue ainsi la liberté des Anciens, qui consiste à être un citoyen impliqué dans la vie de la cité, disposant de droits politiques, de la liberté des Modernes, qu’il désigne comme étant la jouissance paisible des bonheurs privés. De toutes ces distinctions conceptuelles découlent des droits bien réels dont nous bénéficions aujourd’hui dans certains pays libres, tels que le droit d’aller et venir, le droit de fonder une famille, le droit de propriété, mais aussi le droit d’exprimer son opinion librement, le droit de vote, le droit de participer à l’exercice du pouvoir, la liberté syndicale et associative etc.

Or, on entend souvent dire que la sécurité serait la première des libertés. Cette affirmation semble reposer en effet sur une évidence : dans un environnement où la violence peut venir à chaque instant frapper le citoyen, celui-ci ne peut jouir pleinement des libertés auxquelles il a droit. La menace l’empêche d’agir librement. C’est ce qui justifie l’existence d’un Etat disposant du monopole de la violence physique légitime, selon l’expression de Max Weber. La police, placée au service et sous le contrôle du peuple souverain, fait respecter des lois votées démocratiquement, ce qui permet à chacun de bénéficier de sa liberté, dès lors qu’il n’empiète pas sur celle des autres. Ce principe élémentaire, théorisé notamment par Thomas Hobbes, voit dans la liberté une propriété de l’individu que la vie en société menace. Dès lors que l’on considère comme Thomas Hobbes l’homme comme un loup pour l’homme, une force régulatrice, indépendante des intérêts particuliers, est nécessaire pour garantir la liberté de chacun, quitte à la limiter au nom de la sécurité de tous.

Mais la recherche de sécurité ne saurait être considérée comme la première des libertés, parce qu’elle est aussi la principale menace pour la liberté. Une situation de sécurité absolue est une situation de maitrise totale par la force publique de la vie des citoyens. Comme le dit l’avocat et académicien François Sureau, sur le ton de l’ironie, si le Moscou de Staline ou l’Italie de Mussolini étaient des havres de liberté du fait de la sécurité qui y régnait, cela se saurait. L’exercice d’une liberté comporte nécessairement un risque. L’exercice de la liberté d’entreprendre comporte le risque de l’exploitation des salariés. L’exercice de la liberté syndicale et du droit de grève comporte le risque d’un blocage économique. L’exercice de la liberté d’aller et venir comporte un risque si elle n’est pas encadrée par un code de la route. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il serait futile d’interdire de montrer une entreprise, de faire grève ou de se déplacer en voiture au motif que l’exploitation des salariés est possible, qu’une grève a un coût ou qu’un accident de la route peut arriver. Les craintes exprimées à l’égard des privations de libertés visant à lutter contre l’épidémie sont donc justifiées, car le risque épidémique ne sera jamais éradiqué, sauf à vivre dans une société aseptisée.

Les menaces terroristes et épidémiques ont ceci de puissant qu’elles nous pétrifient au point d’accepter de ne plus jouir des deux grandes catégories de libertés. Non seulement nous renonçons aux libertés telles que celle d’aller et venir, comme en témoigne le confinement, mais également aux droits politiques élémentaires tels que le débat parlementaire, la consultation démocratique. C’est pourquoi la liberté des autres ne peut, et ne doit pas être vue comme la seule limite de la nôtre. La liberté n’est pas une propriété, un bien comme les autres ainsi que le pensaient certains philosophes libéraux. Comme l’écrit Rousseau dans le Contrat social, la liberté touche à ce que nous sommes en tant qu’êtres humains, à notre dignité particulière et irréductible. C’est pourquoi en France, la liberté est la règle et la restriction de police l’exception, comme le disait le commissaire au gouvernement Corneille en 1917.

En définitive, la liberté s’avère être la première des sécurités. C’est la liberté de la presse ou celle des parlementaires d’opposition qui nous permettent de contrôler l’action d’un gouvernement enclin à restreindre les libertés des citoyens. C’est la liberté d’expression, le droit de grève ou celui de manifester qui nous permettent de protester contre l’arbitraire du pouvoir. C’est la liberté de conscience, sur laquelle se fonde le principe de laïcité, qui nous permet de croire ou de ne pas croire, de ne pas subir les prescriptions morales des curés comme des préfets. Si restreindre les libertés est nécessaire pour en jouir, les exercer est nécessaire pour en conserver le bénéfice.

La liberté est une condition de la sécurité en ce qu’elle permet au peuple de s’instituer en gouvernant de lui-même et de construire ainsi à la fois son émancipation et sa paix civile.

René Revol.

Des croyances et de « la vallée de larmes ».

Ces temps de crise profonde de la société sont propices à la recrudescence de toutes sortes de croyances.

Une croyance est affirmation sans preuve, acte de foi dans une idée ou une proposition non démontrable rationnellement, dépourvue de preuves vérifiables. De même que chacun de nous a ses propres rites du quotidien, nous nous accommodons dans notre vie de certaines croyances personnelles sans les soumettre à la critique. Sans réelle incidence dès lors qu’elles restent anodines et n’induisent pas une vision du monde propre à donner du crédit à ce qu’on appelle désormais des « fausses nouvelles ». Avec une propagation via les réseaux sociaux de ce type de « croyances » qui deviennent vite aujourd’hui virales.

Les croyances religieuses occupent quant à elles une place particulière, pour plusieurs raisons. Il ne s’agit pas en premier lieu de croyances fugaces ; elles font doctrine et s’ordonnent selon des rites plus ou moins stabilisés à travers l’histoire ; elles transmettent des grilles d’interprétation de nature théologique. La religion induit ensuite une relation au surnaturel et au sacré propre à donner au croyant le sentiment de pouvoir échapper à sa condition mortelle, avec promesse d’un au-delà. La conviction religieuse enfin inscrit le croyant dans une relation collective, dans une communauté plus ou moins structurée. Le caractère ecclésial (ou cléricale) de l’exercice de la croyance conforte l’affirmation d’une identité collective apte à générer prosélytisme et esprit de conquête. La croyance peut ainsi participer de la domination politique et de la construction des empires. Tout cela est bien connu de la science historique. Un processus de sécularisation a progressivement séparé le champ des croyances religieuses, relevant de la liberté de conscience de chacun, et le champ du politique en charge des pouvoirs publics, processus dont la forme républicaine de la laïcité et la pointe la plus avancée et constitue un acquis fondamental pour l’époque actuelle.

Ce qui caractérise le monde actuel est le fait suivant : les croyances stabilisées, telles qu’instituées dans les « églises » traditionnelles des différentes religions, se trouvent confrontées et concurrencées par des croyances parallèles qui trouvent un écho de masse.

Si les religions traditionnelles ont subi et (plus ou moins) intégré le processus de sécularisation des sociétés, il n’en est pas de même avec l’émergence des nouvelles croyances. Se pose dès lors la question de comment y faire face. Ces croyances, souvent ésotériques, résistent aux arguments rationnels ; la discussion achoppe face aux croyances fallacieuses et au relativisme croissant de nos interlocuteurs vis-à-vis, entre autres, des résultats de la science, malgré le solide socle d’expérimentations et de preuves dont elle dispose. Comment lutter contre ces croyances irrationnelles, y compris religieuses ?

À l’adolescence, autour de mes 15 ans, il m’est apparu loufoque de croire qu’une femme vierge ait pu donner naissance à un enfant, que cet enfant était le fils de Dieu et que celui-ci devenu adulte ait pu marcher sur l’eau et ressusciter les morts… J’ai cru bon alors de m’engager dans un prosélytisme athéiste militant, de chercher à convaincre autour de moi des jeunes croyants. Un échec total ! Le recours à la raison hier comme aujourd’hui ne suffit pas à écorner les croyances. Je m’en suis à l’époque ouvert auprès d’un professeur d’histoire de ma classe de première, Celui-ci m’expliqua patiemment que les croyances surnaturelles étaient produites par la situation d’une société de misère et sans espoir, qu’il était en conséquence vain d’être un athée militant. Mieux valait s’attacher à changer le monde dans un sens émancipateur plutôt que de s’évertuer à changer d’abord les esprits. Il me donna alors un texte qui fut pour moi ma première découverte d’un auteur que je ne connaissais pas, dont j’entendais cependant parler souvent, en mal la plupart du temps. Il s’agit de Karl Marx et de son texte (reproduit ci-dessous) écrit en 1843. À l’époque le jeune Marx de 26 ans, en fin d’études de droit et de philosophie en Allemagne, participe à des cercles de jeunes révolutionnaires souvent qualifiés d’ « hégéliens de gauche ». On y discute vivement de la pensée d’un philosophe contemporain – Ludvig Feuerbach – qui prône un humanisme fondé sur la critique de la religion. Marx lui conteste l’idée que l’émancipation ne puisse passer que par la critique de l’aliénation religieuse ; il est convaincu que l’on ne peut se libérer de l’aliénation religieuse si on ne met fin à l’aliénation économique et sociale. Bref il passe de la critique de la religion à la critique d’un monde qui produit la religion. Ce texte de 1843 est l’un des plus beaux textes à ce sujet ; je vous invite à vous en imprégner dans le détail. Vous comprendrez notamment le contresens qui a été fait dans l’histoire de son expression « opium du peuple ». Ainsi la religion et les différentes croyances par un religieuse ont une double nature : d’une part une illusion sur l’éternité qui nourrit la résignation dans ce monde et d’autre part, en même temps, elles sont à leur manière une protestation contre l’injustice de ce monde. Nous devons donc toujours nous inspirer de cette double nature quand nous voulons combattre ses illusions. En espérant que le retour à cette source philosophique nous aidera à poursuivre l’action émancipatrice pour transformer cette « vallée de larmes ».

René Revol

Marx, extrait de : Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, 1843

« Pour l’Allemagne, la critique de la religion est finie en substance. Or, la critique de la religion est la condition première de toute critique.

L’existence profane de l’erreur est compromise, dès que sa céleste « oratio pro aris et focis » (« discours pour les autels et les foyers », c’est-à-dire pour Dieu et la patrie.) a été réfutée. L’homme qui, dans la réalité fantastique du ciel où il cherchait un surhomme, n’a trouvé que son propre reflet, ne sera plus tenté de ne trouver que sa propre apparence, le non-homme, là où il cherche et est forcé de chercher sa réalité véritable.

Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, par plus est très judicieux ce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.

La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.

Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.

La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.

L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

Des croyances et de « la vallée de larmes ».

Par ces temps de crise profonde de la société, des croyances de toutes sortes se propagent dans les esprits. Une croyance est une affirmation sans preuve, un acte de foi dans une idée ou une proposition sans qu’on puisse les démontrer rationnellement et y apporter des preuves vérifiables par tous. Nous fonctionnons tous plus ou moins avec des croyances pour notre vie quotidienne sans qu’il soit besoin de les démontrer et parfois on découvre à travers une expérience concrète qu’elles sont fausses. Mais il y a des croyances d’une plus grande ampleur qui concerne une vision du monde et qui permettent aux gens de donner du crédit à ce qu’on appelle désormais des « fausses nouvelles ». Et effectivement de nos jours nous voyons se propageaient via les réseaux sociaux des croyances non rationnelles. Parmi les croyances, les croyances religieuses occupent une place particulière pour plusieurs raisons. D’abord, ce ne sont pas des croyances fugaces mais un système organisé plus ou moins stabilisé à travers l’histoire, fournissant des grilles d’interprétation et constitue le théologie. Ensuite, la religion induit dans la croyance une relation au surnaturel et au sacré qui permet à l’homme d’avoir le sentiment d’échapper à sa condition mortelle. Enfin, la conviction religieuse personnelle s’inscrit dans une relation collective que constitue les églises plus ou moins structurées. Et lorsque la croyance s’institue collectivement dans une église, elle participe alors de l’identité collective et et peut alors générer prosélytisme esprit de conquête. Elle devient alors un instrument de la domination politique et de la construction des empires. Tout cela on le sait et constitue la matière de la science historique. La caractéristique du monde actuel tient aux fêtes que les croyances stabilisées instituées dans les églises traditionnelles des différentes religions se font nettement submerger par des croyances parallèles concurrentes qui trouvent un écho de masse. On ne détaillera pas ici ce phénomène mais on s’interroge sur la manière d’y faire face.

Beaucoup d’entre nous ont été confronté à l’impuissance de nos arguments rationnels, pourtant évident éprouvé, face aux croyances de certains points on a même parfois le sentiment que lorsqu’on pousse la discussion rationnelle avec ses interlocuteurs, il semble s’endurcir de plus en plus dans leurs croyances fallacieuses, fût-elle farfelue. Par exemple le relativisme croissant vis-à-vis des résultats de la science pourtant non discutable objectivement a de quoi impressionner. Comment donc lutter contre les croyances non rationnelles, y compris religieuses ?

À l’adolescence, autour de mes 15 ans, il m’apparaissait complètement loufoque de croire qu’une femme vierge avait pu donner naissance à un enfant, que cet enfant était le fils de Dieu et qu’une fois adulte ils pouvaient marcher sur l’eau et ressusciter les morts… voyez à quoi je fais allusion. Je me suis alors engagé dans un prosélytisme athéiste et militant, cherchant à convaincre les jeunes autour de moi qui étais croyant. L’échec fut total ! Donc les difficultés actuelles à faire entendre raison un croyant ne sont pas nouvelles. Mettant à l’époque ouvert de ma difficulté un professeur d’histoire de ma classe de première (un ancien curé devenu athée !), Celui-ci m’expliqua que les croyances surnaturelles étaient produites par la situation d’une société sans espoir et de misère ; et qu’il était donc 20 d’être un athée militant. Il valait mieux s’appeler à changer le monde dans un sens émancipateur plutôt que de s’évertuer d’abord à changer les esprits. Il me donna alors un texte qui fut pour moi ma première découverte d’un auteur que je ne connaissais pas, dont j’entendais parler souvent, en mal la plupart du temps, et que je n’avais pas eu. Il s’agit de Karl Marx notamment le texte qui suit écrit en 1843. À l’époque le jeune Marx a 26 ans, finit ses études de droit et de philosophie en Allemagne, participe à des cercles de jeunes révolutionnaires souvent qualifiés de « hégélien de gauche » où on discute vivement de la pensée d’un philosophe contemporain l Ludvig f qui prône un humanisme fondé sur la critique de la religion. Marx conteste que l’émancipation ne puisse passer que par la critique de l’aliénation religieuse et se convainc que l’on ne pourra se libérer de l’aliénation religieuse que si on met fin à l’aliénation économique et sociale. Bref il passe de la critique de la religion à la critique du monde qui produit la religion. Ce texte de 1843 est l’un des plus beaux textes à ce sujet je vous invite à le déguster dans le détail ; vous comprendrez notamment qu’on a fait dans l’histoire un contresens sur son expression « opium du peuple ». En espérant que le retour à cette source philosophique nous aidera à poursuivre l’action émancipatrice pour transformer cette « vallée de larmes ».

Marx, extrait de : Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, 1843

« Pour l’Allemagne, la critique de la religion est finie en substance. Or, la critique de la religion est la condition première de toute critique.

L’existence profane de l’erreur est compromise, dès que sa céleste « oratio pro aris et focis » (« discours pour les autels et les foyers », c’est-à-dire pour Dieu et la patrie.) a été réfutée. L’homme qui, dans la réalité fantastique du ciel où il cherchait un surhomme, n’a trouvé que son propre reflet, ne sera plus tenté de ne trouver que sa propre apparence, le non-homme, là où il cherche et est forcé de chercher sa réalité véritable.

Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, par plus est très judicieux ce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.

La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.

Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.

La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.

L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

Hommage à Nicole Bellard

Nicole Bellard nous a quitté ce lundi 19 octobre des suites d’une longue maladie, à l’âge de 76 ans. De nombreux grabellois ont perdu avec elle une amie chère.

Nous nous devons de lui rendre un hommage.

Nicole a été une pédagogue engagée ; professeur de mathématiques, elle était passionnée par la didactique de cette discipline ; elle lui consacra de nombreuses publications. Longtemps pilier de l’Institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques (IREM de Montpellier), elle était très consciente du rôle, trop souvent discriminant dans notre système éducatif, scolairement et socialement , de sa discipline. Elle a usé de beaucoup de son temps, de sa patience, de son savoir pédagogique, pour permettre à de jeunes esprits de lever des blocages et leur redonner confiance. Outre sa forte implication dans sa fonction d’enseignante, elle a longtemps offert bénévolement ses services pour le soutien des élèves des écoles de notre village mais aussi, même au-delà de sa retraite, aux lycéens de Jean Monnet. Plusieurs générations se souviennent de son aide précieuse. Parent d’élève engagé, elle a été étroitement associée dans les années 80 à l’action pour obtenir de la mairie de l’époque l’installation d’une cantine scolaire. Elle accomplira plus tard entre 1997 et 2000 une mission au rectorat comme responsable de la mise en place du remarquable dispositif des emplois jeunes, qui aboutit à ce que l’immense majorité de ces jeunes accède à un emploi stable.

Nicole était une militante. Son investissement dans la vie municipale de Grabels l’ont amenée à être pendant 12 années adjointe au Maire André Falgueirettes et représentante de la Commune dans l’intercommunalité de Montpellier (dénommée à l’époque district). Elle exerça ce mandat de 1989 à 2001 avec beaucoup de ténacité. Son expérience municipale fut très précieuse pour l’équipe que j’ai eu l’honneur de conduire lors des élections municipales de 2008, équipe dont elle faisait partie. Nicole nous a apporté non seulement un soutien sans faille mais aussi délivré de précieux conseils.

Lorsque je l’ai connue, dans les années 90, elle était la secrétaire locale de la section du parti socialiste de notre village. Sans ménager sa peine, elle ne comptait pas son temps pour la conduite des campagnes, tout en refusant les premiers rôles. Lorsque certains caciques de ce parti engagèrent des campagnes de calomnies contre moi-même et mes amis, elle resta ferme et s’y opposa avec courage. En 2008 avec la majorité de la section locale, voulant rester fidèle à ses principes, elle quitta le parti socialiste et participa à la fondation du parti de gauche.

Faisant profondément sien le triptyque républicain liberté, égalité, fraternité, elle a été la cheville ouvrière de l’institution de la fête de la République dans notre village. Fête pour commémorer la proclamation le 22 septembre 1792 de 1ère République. Sa première édition en 2000 est mémorable ; c’était en plein épisode cévenol et nous avons pu la tenir en nous réfugiant dans son domicile où, avec son mari Daniel, nous avons été accueillis pour un grand moment de fraternité.

Atteinte par une maladie dégénérative, elle mena un long combat, accompagné par Daniel et les siens. Nous nous devions de saluer sa mémoire.

A Daniel son mari, à ses deux fils, Éric et Fabrice, toute notre sympathie et affection.

René Revol

De la crise au temps des cerises

La crise sanitaire mondiale provoque une effervescence des consciences, brisant la gangue de nos habitudes sociales. Ces habitudes, forgées dans le rythme quotidien du travail et de la vie domestique qui d’ordinaire nous portent au sentiment diffus que rien ne change et ne changera, protégeant les dominants, se désagrègent de toutes parts. Cela me rappelle des moments de grèves générales, propices à la manifestation de grandes audaces de pensée chez des gens d’ordinaire peu expansifs, « ringardisant » certains professionnels de la contestation trop enfermés dans leur propre routine.

Cependant, à la différence d’une grève générale, il n’y a pas de lieu pour quotidiennement échanger et partager ces audaces de pensée, ni l’occasion de participer d’une action commune pour nourrir et enrichir nos réflexions.

Ces échanges quotidiens se poursuivent toutefois parmi celles et ceux qui sont sur le front de l’action. C’est le cas des personnels de santé ou de l’approvisionnement ; dans ces milieux, malgré le poids énorme du travail, les discussions vont bon train et infusent via les familles le reste de la société. Les réseaux sociaux avec leur lot de déformation grossissante demeurent aussi un lieu privilégié de maturation des consciences. Malgré le confinement et malgré la peur paralysante, une réflexion profonde imprègne et travaille le corps social. La caractéristique de cette crise, quasi instantanément mondiale, porte nos questionnements au niveau même de l’universalité et de la fragilité de la condition humaine.

Fatalité du destin ou lumière de la raison.

Quand la mort rôde et risque de frapper à la porte, quand l’inquiétude, voire l’angoisse, se répand, les hommes peuvent être tentés par l’abandon et le renoncement, osciller entre panique et abattement profond. Dans l’histoire de l’humanité il est fréquent de voir lors des grandes épidémies les individus s’abandonner à la fatalité du destin. Si on peut s’attendre aujourd’hui à trouver à nouveau des prophètes du renoncement devant « l’Apocalypse », ne doutons pas que la lumière de la raison continuera à frayer son chemin. Gardons-nous déjà pour cela du temps, au lieu d’écouter en continu des chaines d’information ; du temps pour relever la tête et échanger avec ses proches ou tout simplement pour voir le printemps pointer. Une réflexion profonde a lieu chez nos contemporains ; la réflexion collective publique se déploiera au grand jour quand le confinement sera terminé.

Un virus, l’homme, l’animal et la nature.

Les articles documentés ne manquent pas pour expliquer la recrudescence des épidémies virales depuis une quarantaine d’années. Depuis toujours, la faune sauvage est porteuse de nombreux virus qui, la plupart du temps, se régulent au sein de la population des animaux non domestiques. Avec le mitage des espaces et la déforestation les habitats de la faune sauvage et les écosystèmes sont détruits, les animaux amenés pour certains à construire leurs refuges au sein même des zones habitées par l’homme. La presse a bien indiqué comment les chauves-souris, régulateur indispensable de la biodiversité, ont été amenées à construire leurs habitats au sein même des habitations humaines. Pour ce qui concerne la Chine, le pangolin, dont les Chinois apprécient particulièrement la viande, gros fourmiliers amateurs de chauves-souris, semble être à l’origine de la transmission à l’homme du dernier Coronavirus. Il est ainsi avéré que le système moderne de production, d’habitation, de transport et de consommation est à l’origine de la destruction des écosystèmes et de la biodiversité. Le productivisme et son corollaire, le consumérisme du système capitaliste mondialisé, entraînent de nombreux déséquilibres dans nos modes d’existence comme on le voit avec le changement climatique.

Si cette épidémie a un effet de déflagration, cela tient au caractère universel et immédiat de sa diffusion à la différence du changement climatique, dont les effets catastrophiques ne concernent pas au même degré tous les territoires. Comme son nom l’indique la pandémie se manifeste d’emblée au niveau mondial et concerne toutes les populations.

La question est donc posée non pas d’avoir une réponse progressive dans la perspective de 2030 ou 2050, mais de savoir ici et maintenant comment agir. Brutalement, grâce au confinement, pour la moitié de l’humanité à l’heure où j’écris, il y a la redécouverte de biens élémentaires qui nous sont communs et qui sont indispensables à la vie : l’air à nouveau pur des villes, l’eau à nouveau pure et poissonneuse de nos rivières ou encore de la lagune de Venise, le bruit paisible de la nature… la préservation de ce bien qui fonde la vie doit être au cœur du nouveau modèle d’existence en commun que nous devons commencer à construire dès aujourd’hui.

La main invisible du Coronavirus.

Quand on observe les réactions des différents gouvernants dans la lutte contre cette épidémie, on est frappé par l’arrière-fond idéologique qui se niche parfois y compris dans les recommandations médicales. Par exemple, avec cette funeste théorie de l’immunité collective, qui fut défendue un temps par la Grande-Bretagne et qui est toujours soutenue dans l’Union européenne par un pays comme les Pays-Bas et qui fut défendue à mi-voix par une partie des gouvernants des pays occidentaux avant que l’avancée de la catastrophe ne les fasse changer d’avis ; repensons par exemple aux propos irresponsables et lénifiants en France de la ministre de la santé et de la porte-parole du gouvernement qui, au mois de février : ils défendaient l’idée que cette épidémie disparaîtrait comme une grosse grippe par la construction de nos anticorps. Les partisans de l’immunité collective considèrent qu’il faut laisser le virus se développer pour que la très grande majorité de la population en soit porteuse et puisse renforcer leur système immunitaire ; quant à la minorité qui tombera malade, il faudrait essayer de les soigner et la mortalité d’une partie d’entre-elle est inévitable.

Il est intéressant de constater que le même discours était dominant en 1918-1919, lors de l’épisode de la grippe espagnole et que cela s’est payé par des dizaines de millions de morts. Cette problématique du « laissez-faire, laissez-passer » du virus mélange une vision libérale de la société et darwiniste de son évolution : grosso modo, laissons faire la sélection naturelle et la régulation se fera d’elle-même. Le fond idéologique libéral est limpide. L’Union européenne étale à nouveau son impuissance en tolérant que certains de ses membres laissent le virus se propager librement. Déjà, concernant les Pays-Bas, dans les zones frontalières belges et allemandes, on assiste à une explosion des cas directement liés à l’absence de frontière. Les dirigeants de l’Union européenne assistent impuissants aux effets de la libre circulation entre des territoires aux stratégies sanitaires totalement différenciées. Cela tient bien sûr à l’absence de volonté politique car rien n’interdit aujourd’hui dans une situation d’état d’urgence aux pays limitrophes de fermer les frontières avec les Pays-Bas. Mais cela met en cause surtout l’architecture de l’Union européenne elle-même. En effet, les compétences des institutions européennes concernent essentiellement les questions commerciales, économiques, bancaires et financières dans lesquelles la réglementation est impérative et s’applique à tous. Quant aux compétences qui relèvent de la protection sociale et de la structure sanitaire, elles restent nationales. Tous les Français le savent depuis le référendum de 2005, puisqu’il est clairement établi que dans un espace commercialement ouvert et dominé par le dogme de la concurrence libre et non faussée, chaque pays est progressivement amené à rogner sa protection sociale et sanitaire pour participer du dumping social et fiscal qui lui permettrait de sauver les parts de marché de son économie. Depuis 30 ans, la libéralisation économique et financière à l’échelle de l’Europe comme à l’échelle du monde a provoqué son cortège de dégâts humains et sociaux contre lesquels les peuples se révoltent régulièrement. Le Coronavirus s’est inséré dans ce processus mondialisé mais il est aussi devenu un énorme révélateur de la faillite de ce système.

Le profit ou la vie ?

Dans son épure brutale et grossière, Donald Trump nous livre la vérité du système. Quand les autorités sanitaires tant mondiales qu’américaines lui préconisent le confinement et l’urgence sanitaire, il refuse nettement en criant « Il faut sauver l’économie ! Il faut sauver l’économie ! » Et vous pouvez traduire qu’au nom des milliardaires qu’il représente il déclare en fait : « le profit d’abord ! » Ce qui éclair pour des millions d’Américains d’un jour nouveau son fameux « America first ». Et cela va se traduire dans les semaines qui viennent par des dizaines de milliers de morts qui vont avoir sur la société américaine le même effet que les cercueils des boys revenant du Vietnam. De manière visible de tous, placer l’humain avant toute chose, donc la vie humaine, est au centre du nouveau système à construire dans les bouleversements qui s’annoncent. L’attitude de Donald Trump est une caricature de la barbarie libérale mais on peut voir que la même logique peut se manifester de manière camouflée et policée dans notre propre pays. Abandonner un système qui privilégie la recherche permanente du profit et de la rentabilité pour passer à un système qui privilégie le soin de la vie humaine et de tout ce qui fait son bonheur devient aujourd’hui une idée évidente pour la majorité de la population sans qu’elle sache comment elle va y aller. « Le bonheur est une idée neuve en Europe » disait déjà Saint-Just. Mais en tout cas elle voit bien que nos dirigeants actuels, dans notre pays, sont les responsables de ce système à bout de souffle.

Des masques, des tests, des respirateurs…

Cela est devenu une évidence pour l’immense majorité de la population : les autorités gouvernementales n’avaient rien fait pour nous préparer à un tel choc. Si vous avez dans vos relations des amis chinois, coréens, vietnamiens, taïwanais… ils vous diront tous la même chose ; ils sont consternés de voir que la sixième puissance économique mondiale est incapable de fournir les protections élémentaires à sa population à la différence de leur pays. Certains voudraient exonérer en partie le pouvoir de ses responsabilités en rejetant la faute sur les gouvernements précédents. Et la pénurie actuelle de matériel essentiel procède directement de leurs choix économiques et politiques. Comment a-t-on justifié par exemple la fermeture des usines textiles qui fabriquaient des masques ? En disant que le coût unitaire de chaque masque fabriqué en France était plus élevé que celui fabriqué en Chine et que cela s’expliquait par la différence du coût de la main-d’œuvre. Cet argument a tellement servi aux délocalisations et aux fermetures dans tous les domaines qu’aujourd’hui il est totalement indécent, mais c’est bien cependant cet argument qui a été tenu à l’époque. Nous touchons là au cœur de la logique de la mondialisation et du libre-échange à tout-va. Je m’aperçois ces jours-ci que le rejet de ce système touche désormais la grande majorité nos concitoyens qui en font l’expérience directe. De la même manière, pourquoi n’y avait-il en France que 4 à 5000 lits de réanimation ? Il ne s’agit pas d’un oubli. C’est le fruit direct de la gestion hospitalière fondée sur l’économie des moyens, qui était encore totalement justifiée par la ministre de la santé il y a quelques mois. L’actuel gouvernement est directement responsable depuis trois ans de la diminution (j’ai bien dit la diminution) des moyens alloués à l’hôpital, soumis à une gestion rigoureuse fondée sur le zéro stock et l’optimisation des lits existants. Aucun citoyen n’a oublié que depuis de longs mois urgentistes, aides-soignants, infirmiers, médecins et grands professeurs de médecine se sont mobilisés de manière spectaculaire contre cette politique d’austérité sanitaire. Aujourd’hui, nous la payons au prix fort et tous les acteurs de ce secteur qui se dépensent ces jours-ci sans compter l’ont bien compris. N’a-t-on pas entendu il y a quelques mois certains nous expliquer que les dépenses de santé en France ne devaient pas dépasser 11 % du PIB, un peu comme pour les 14 % du PIB pour les retraites ? Personne n’a la mémoire courte sur ce point et n’oubliera la responsabilité directe de ce gouvernement et de « l’élite » qui l’entoure.

Ce qui est le plus ravageur, c’est le mensonge. Le fait d’avoir justifié pendant des semaines que les masques étaient inutiles a fait apparaître au grand nombre que cela n’était affirmé que pour camoufler l’absence de masques et les choix qui avaient conduit à cette situation. L’aveu d’Agnès Buzyn disant avoir averti fin janvier le président de la République de la gravité de la situation et qu’elle ait pu ensuite sur les plateaux de télévision affirmer qu’il ne s’agissait que d’une simple grippe, a eu un effet ravageur dans l’opinion publique.

Le savant et le politique.

Pour essayer de se protéger, le pouvoir met en place des comités scientifiques chargés d’émettre des avis, ce qui permet au gouvernement de présenter ses décisions comme fondées sur la science. On connaît cette manœuvre qui jusque-là était le fait de régimes autoritaires et dictatoriaux qui camouflaient la concentration des pouvoirs derrière une soi-disant vérité scientifique. Cela est fait aujourd’hui avec plus de nuances mais la logique reste la même. On se doit de mettre les choses au clair. Les savants, les experts, les techniciens disposent d’un savoir et il est normal que le pouvoir politique consulte une expertise pour lui présenter une synthèse du savoir disponible et lui exposer les différentes solutions techniques existantes et leurs conséquences. La responsabilité des experts s’arrête là. La responsabilité des politiques est de choisir entre les différentes solutions qui lui sont proposées et de le faire en fonction de ce qui fonde le pouvoir politique ou devrait le fonder, l’intérêt général et la protection des populations. Le pouvoir politique porte donc la responsabilité des choix. Et non pas les scientifiques.

Cette distinction est fondamentale et avait été précisée depuis longtemps, notamment depuis Max Weber dans son maître ouvrage « Le savant et le politique ». Depuis Platon dans l’Antiquité grecque, il y a une vieille tradition antidémocratique qui voudrait qu’on confie le pouvoir aux sachants. Platon voulait le confier aux détenteurs de la sagesse universelle que seraient les philosophes. À une autre époque, les théocraties voulaient le confier aux spécialistes des Ecritures et au clergé. Au XIXe siècle, la tradition scientiste voulait que les savants prennent le pouvoir et nous dictent les règles qui découleraient d’une science totale. Aujourd’hui, on voit de plus en plus une sorte « d’épistocratie » où ceux qui sauraient seraient seuls à décider. Il y a de cela par exemple dans la mise en place d’agences indépendantes vis-à-vis des élus du peuple et qui décideraient de ce qui est bon ou pas pour le peuple.

Un autre argument pèse aussi contre le pouvoir de la science. Il n’y a pas de science arrêtée et définitive. Cela ne signifie pas que tout se vaut et qu’il n’y a pas de vérité scientifique. Cela signifie seulement que le savoir est une construction sociale des scientifiques appuyée sur leurs recherches, leurs expérimentations, leurs expériences personnelles dans le cadre d’une communauté scientifique qui fonctionne dans un contexte historique donné. Comme l’ont affirmé des auteurs aussi différents que Friedrich Engels, Albert Einstein, ou Thomas Kuhn… la science n’est pas une donnée définitive mais évolutive. Les contradictions et polémiques entre scientifiques participent de cette évolution. Les décideurs politiques doivent donc prendre en compte ce caractère dialectique de la construction scientifique. Cette chose précisée, il reste qu’aujourd’hui la science est utilisée par le pouvoir comme un paravent pour se protéger dans une crise de légitimité majeure.

« On n’existe qu’en actes » (Spinoza)

Au début de ce texte, j’écrivais que la réflexion ne pouvait s’approfondir qu’en relation avec l’action et que cela allait s’exprimer de manière très particulière dans le contexte d’une crise sanitaire où la majorité de la population est confinée. Il est acquis pour moi que pour la majorité de la population entrevoit plus ou moins clairement que cette crise exprime la faillite du système capitaliste mondialisé et libre-échangiste, ainsi que celle des politiques d’austérité des gouvernements successifs. Mais cette conscience ne peut se renforcer et grandir que si nous associons les citoyens à la mise en œuvre d’une alternative et cela dès maintenant, au cœur même de la crise sanitaire.

Dans ce contexte, certains nous disent que le moment doit être exclusivement consacré à l’action contre l’épidémie, qu’on pourra débattre du monde d’après qu’une fois cette épidémie vaincue. Outre le fait que cette remarque justifie à sa manière l’idée selon laquelle le monde ne pourra plus fonctionner après comme avant, il n’en demeure pas moins qu’il y a un piège dans cette attitude. Personne ne nie la nécessité aujourd’hui de l’unité d’action de toutes les forces constituées de la société contre l’épidémie (et j’y occupe ma part à la tête de ma municipalité) ; mais justement, il faut que cette action, pour être efficace, soit inspirée par de nouveaux principes du monde d’après et non pas par ceux du monde d’hier. Par exemple, pour pallier le manque de masques et de tests qui vont devenir de plus en plus indispensables, y compris à la sortie du confinement, il ne faut pas compter sur le libre-échange pour acheter les moins chers je ne sais où dans le monde, mais au contraire organiser en France les centaines d’entreprises qui fabriquent du textile pour qu’elles se concentrent sur la fabrication de masques ; idem pour les tests, idem pour le gel hydroalcoolique, idem pour les respirateurs… Le monde d’après nécessite aujourd’hui la réquisition de ces entreprises et dans certains cas leur nationalisation. C’est aujourd’hui et maintenant dans la lutte contre la crise sanitaire que nous construisons le monde de demain. Je tiens ici à saluer le travail du groupe parlementaire de la France insoumise et de ses 17 députés qui ont utilisé la tribune de l’Assemblée (tant qu’elle leur était ouverte car le régime d’exception risque de la réduire) pour proposer 11 mesures d’urgence qui permettraient de venir à bout rapidement de cette épidémie et qui nous ferait l’économie de nombreuses vies.

Je les rappelle ici rapidement :

1. Une urgence « santé » avec le déblocage immédiat des crédits réclamés depuis plusieurs années par les soignants.

2. Une urgence « protection » qui équipe tous les professionnels de matériel de protection contre le Covid-19.

3. Une urgence « précarité » pour assurer le nécessaire (eau, énergie, téléphone, loyers).

4. Une urgence « salaires » avec le maintien des revenus.

5. Une urgence « chômage » avec la continuité des allocations.

6. Une urgence « maintien des droits menacés » particulièrement ceux des femmes.

7. Une urgence « réquisition » afin d’utiliser les ressources disponibles pour l’effort collectif.

8. Une urgence « culture » pour s’informer et se cultiver depuis sa zone de confinement et garantir aux professionnels de la culture et des métiers d’art leur survie.

9. Une urgence « scolarité » pour éviter de bricoler

10. Une urgence « justice et prisons » pour protéger les personnes.

11. Une urgence « spéculation » pour lutter contre les profiteurs de « guerre ».

Je vous invite à les diffuser et à les mettre en débat dans tous les milieux possibles.

Quant à moi, à mon petit poste de combat, celui de maire d’une commune de 8500 habitants dans la banlieue de Montpellier, nous essayons par tous les moyens de mobiliser le service public municipal, allié à une implication citoyenne pour faire face à cette situation. J’aurai l’occasion dans une prochaine publication de détailler avec d’autres élus les différentes mesures locales que nous pouvons mettre en œuvre à notre échelle. Et comprenons bien : chacun, là où il est, avec le faible espace de combat dont il dispose, doit s’impliquer et s’engager. Les consciences s’éveillent, la détermination collective se forme lentement malgré le confinement et ne manquera pas de s’exprimer. Par notre action commune, préparons ce moment. Car bientôt viendra le temps des cerises.

René Revol

Pour une élaboration démocratique et citoyenne des projets municipaux. Un bel exemple à Montpellier : « Nous sommes ».

Les différentes officines politiques, ce qui indiffère ou exaspère la plupart de nos concitoyens. La population des communes attend de leurs élus municipaux du contenu et des perspectives : comment localement faire face à l’urgence climatique et aux inégalités sociales ? Comment faire pour que les citoyens exercent vraiment le pouvoir dans la cité ? Ce sont les vraies et principales questions à se poser plutôt que celles de savoir quelle sera la belle personne à afficher sur la photo ou qui sera en position éligible ou pas. L’important est de travailler à l’élaboration d’un projet communal partagé par la grande majorité de la population. Ce projet ne sortira pas de quelques têtes éclairées qui s’attelleraient à rédiger en chambre quelques promesses pour séduire le peuple ; pas dupe la population, dès lors qu’elle a éventé ce genre de manœuvre, boude alors les urnes. Les semaines qui sont devant nous doivent être consacrées à mettre en place différents types de rencontres citoyennes consacrées à co-élaborer avec les citoyens les projets et les mesures utiles dont ils souhaitent la mise en œuvre. C’est sur cette seule base que pourra se construire des candidatures aux élections. C’est cette méthode que nous préconisons pour mon village ; j’aurai l’occasion d’y revenir.

Aujourd’hui je voudrais rendre hommage à un mouvement citoyen de la grande commune voisine : Montpellier. Il s’agit du mouvement « Nous sommes » qui depuis plusieurs mois organise agora et rencontres, quartier par quartier, pour construire un projet municipal qui sera ensuite porté par des citoyennes et des citoyens issus de ces rencontres et non désignés par un appareil politique. Cette démarche est exemplaire : car sans rejeter les appartenances politiques des uns et des autres elle donne la priorité à l’initiative citoyenne. Suite au mouvement des gilets jaunes, aux mobilisations contre le changement climatique, aux mobilisations sociales pour les hôpitaux et contre la réforme des retraites, des énergies populaires se sont rendues disponibles. Les déjà nombreuses contributions de « Nous sommes » étant consultables sur les réseaux sociaux, je voudrais ici insister sur deux propositions essentielles.

D’une part le travail citoyen sur les questions de mobilité. Elles sont cruciales dans cette métropole. Outre les problèmes de pollution et d’encombrement des voies, il est impératif de prendre en compte les exigences du changement climatique. Elles conduisent à faire disparaître à terme du centre des villes l’usage des voitures thermiques au profit des transports en commun et des modes doux de déplacement. Cela implique la mise en œuvre de la gratuité des transports en commun dans la métropole, en réponse à celle qui s’imposer de l’interdiction des voitures thermiques, dans l’objectif aussi de la justice sociale. Il est dès lors surprenant de voir que des responsables de gauche et d’écologistes de Montpellier ont rejeté cette mesure phare, avec des arguments puisés dans les cercles technocratiques. Mais c’est aussi dans ces cercles qu’on y trouve de véritables experts qui prônent la gratuité des transports en commun ; ce choix de faire un pas de côté par rapport à certaines institutions gestionnaires, pour se situer du côté du peuple et de ses modes de vie, les conduit à mettre au service de celui-ci leurs compétences. Quant aux rencontres citoyennes elles permettent de dégager les besoins de la population et d’apporter une véritable expertise sociale.

D’autre part, sur la question de l’eau, bien commun essentiel menacé de pénurie par le changement climatique, devenu un enjeu majeur de ce siècle, « Nous sommes » a bien compris les enjeux locaux. Entre 2014 et 2016, sous ma responsabilité, s’est mise en place une régie publique pour gérer l’eau potable, une régie non seulement publique mais avec personnalité morale, citoyenne et démocratique. Menacé, cet acquis qui déplait à certains doit être au contraire un point d’appui pour aller plus loin. La régie qui produit et gère l’eau potable de 13 des 31 communes de la Métropole, dont Montpellier, couvre 80 % de la population ; les contrats qui lient aux entreprises privées les 18 autres communes s’achèvent en 2021 ; la défense de ce bien commun et l’intérêt général font que ces communes se devraient de rejoindre la régie à cette échéance. Cela doit être clairement dit aux électeurs de 2020. Il en va de même pour l’assainissement des eaux usées des 31 communes, enjeux écologiques majeurs pour la préservation de l’environnement et la mise en place d’une économie circulaire : les contrats avec les entreprise privées s’achèvent également en 2021. Il doit être  clairement indiqué que l’assainissement devrait intégrer la régie publique à cette échéance.

Dans ces deux domaines, comme dans beaucoup d’autres, le travail citoyen collectif a permis de mettre en évidence ces perspectives programmatiques à porter aux élections municipales de Montpellier. Je leur souhaite donc bonne chance. Je ne trouve pas de meilleur moyen de les aider que d’appliquer cette méthode à mon propre village.

René Revol