La grande rupture – 2020, la fin d’un paradigme

Le contingent réalise le nécessaire, disait Hegel. Il arrive qu’un événement singulier, y compris exceptionnel, serve de révélateur à une transformation majeure de la réalité et des représentations qui étaient à l’œuvre dans les profondeurs de la société. Cela se vérifie de nos jours avec la pandémie qui a brutalement paralysé la planète depuis le printemps 2020. Les effets du virus sont présentés par certains comme un choc extérieur qui n’aurait aucun rapport avec le fonctionnement interne de notre système contemporain. Et ainsi d’imaginer qu’une fois la pandémie disparue nous pourrions revenir à l’ancien mode de vie avec des correctifs mineurs. Cet optimisme aveugle pariant sur une prochaine sortie du tunnel et promouvant une attitude de patience et de résilience et de moins en moins partagée, non seulement parce que la pandémie dure beaucoup plus longtemps que prévu mais surtout parce que chacun ressent plus ou moins confusément que le mal est plus profond. Cette remise en cause structurelle du monde contemporain touche toutes les sphères de la vie sociale ; nous voudrions ici nous attarder sur le bouleversement qui affecte l’analyse économique.

« Un choc d’offre négatif et exogène » ?

La pensée économique dominante caractérise ainsi ce que nous venons de vivre. « Un choc négatif », cela va de soi quand on mesure l’ampleur du recul de l’activité et des échanges entraînant une chute du revenu global, une montée du chômage et du sous-emploi. « Un choc d’offre » pour signaler une baisse subite de l’activité de l’appareil productif de biens et de services ; et enfin « un choc exogène » pour signifier que cela n’est pas dû à la logique interne de la vie économique mais la décision externe des autorités politiques de confiner les populations est donc de diminuer massivement les activités productives. Cependant cette description présente l’inconvénient de dédouaner complètement le système économique qui norme les activités depuis une quarantaine d’années.

Le capitalisme néolibéral ou la théorie de l’offre compétitive.

Commençons par redéfinir rapidement le régime économique et social sous lequel nous vivions. Capitaliste certes, mais le capitalisme domine notre planète depuis plus de deux siècles et a pris des formes différentes (confère « Capitalisme. Une mise en perspective. »  2011 – René Revol).

Dans la deuxième moitié de la décennie 1970, le modèle capitaliste qui s’était forgé à l’issue de la seconde guerre mondiale fondé sur un compromis qualifié selon les auteurs de « Fordiste » ou « Keynésien », a subi une crise profonde qui a généré, à la suite de différents conflits et soubresauts, la mise en place au cours des années 1980 d’un capitalisme néolibéral. Initié par les économistes libéraux et notamment monétaristes (voir le discours de Milton Friedman en 1976 lorsqu’il reçoit le prix dit Nobel) ou par le gouvernement britannique de Margaret Thatcher, il s’impose peu à peu à toute la planète sous des formes diverses. Ce qu’on a appelé le « consensus de Washington » élaboré par le FMI en 1983, où les textes fondateurs du marché unique européen (traité de 1987) ou de la mise en place de la monnaie unique et de l’union européenne (traité de Maastricht de 1992 jusqu’au traité de Lisbonne en 2007), la mise en place de l’organisation mondiale du commerce au sommet de Marrakech en 1994… tout cela constitue un cadre cohérent dont les thuriféraires ne supportent pas la remise en cause à la manière du fameux « There is no alternative » (TINA) de Margaret Thatcher.

Quels en sont les principaux piliers ?

• La libéralisation de tous les marchés : le marché des biens et services en y généralisant la concurrence et en faisant disparaître le maximum de réglementations, le marché financier en permettant la libre allocation de l’épargne et de l’investissement supposant que la diminution des règles allait nécessairement faire baisser les taux d’intérêt, fixer le prix des actifs de manière optimale, le marché du travail en réduisant le code du travail et en libéralisant l’embauche et le licenciement se fixant ainsi l’objectif de faire baisser le coût du travail et de flexibilité la main-d’œuvre. L’objectif spécifique à l’union européenne a été de réaliser ce projet à l’échelle de l’union en faisant disparaître les frontières physiques, techniques, fiscales et monétaires. L’autre spécificité européenne a été liée à la mise en place de la monnaie unique qui, en interdisant le jeu des dévaluations et des réévaluations monétaires, a imposé une discipline par des ajustements réels et non plus nominaux, véritable « robe de bure » de l’austérité, en accompagnant cela de tout un système de règles de sanction. Paradoxe d’un libéralisme économique qui ne peut s’imposer que par des règles arbitraires sans légitimité démocratique !

• Le corollaire de cette libéralisation des marchés fut la généralisation du libre-échange et de la mondialisation économique et financière. Le cadre mis en place par l’OMC visait à faire disparaître tous les obstacles à une concurrence généralisée, « libre et non faussée » pour reprendre l’expression du traité constitutionnel de 2005. Il s’agissait non seulement de faire disparaître tous les droits de douane mais aussi tout ce qui pouvait paraître comme des distorsions à la concurrence : subventions des états, constitution de pouvoir de marché et de monopole, présence de normes techniques spécifiques etc. il s’en est suivi non seulement un développement des échanges internationaux beaucoup plus rapides que la croissance du produit, ce qui accroît mécaniquement l’interdépendance des économies, mais aussi une internationalisation du système productif lui-même créant des chaînes de valeur à l’échelle du globe. Commençant ainsi avec les marchés financiers qui se sont interconnectés à l’échelle du globe pendant les années 1980-1990, l’intégration mondiale des systèmes productifs s’est profondément accrue faisant des multinationales notamment dans le numérique des puissances imposant un rapport de force asymétrique avec les états.

• Naturellement, le culte de l’Etat minimal génère toute une stratégie de retrait de la puissance publique : privatisation systématique de toutes les entreprises publiques héritées des 30 glorieuses, ce phénomène atteignant des proportions gigantesques dans la décennie 1990 dans les économies postsoviétiques ; réduction des dépenses publiques en sacralisant l’objectif de la neutralité budgétaire, baisse de la fiscalité sur les entreprises et les ménages les plus riches au nom de la thèse du ruissellement, diminution de toutes les réglementations. Tout cela accompagné de la diabolisation systématique de l’endettement public en donnant comme priorité budgétaire le remboursement de la dette… Un des paradoxes de la situation tient au fait que les politiciens néolibéraux ont confié au gouvernement la tâche d’imposer cette nouvelle politique par des décisions gouvernementales ayant force de loi. Naturellement, un tel programme de retrait de l’État ne s’est pas fait au même degré selon les pays, la structure sociale et politique de chaque nation manifestant une résistance à ce programme.

La logique de « l’offre compétitive » par la baisse des prix relatifs

Libéralisation de tous les marchés, libre-échange et mondialisation, retrait de l’État se sont développés au nom d’une théorie de l’offre compétitive présentée comme un facteur de progrès et de croissance. Le raisonnement est simple, si ce n’est simpliste. On commence par rejeter toute relance par la demande héritée du keynésianisme qui utilisait les dépenses publiques pour soutenir les achats de consommation des ménages et les dépenses d’investissement des entreprises afin de se rapprocher du plein-emploi ; la Doxa néolibéral conclut à l’inefficacité de la dépense publique supposée à la fois inefficace, car source de gaspillage et généralement facteur d’inflation, produisant plus une hausse des prix qu’une hausse de l’activité. On vénère dès lors une relance par l’offre en consacrant l’aide aux entreprises ; la libéralisation des marchés, la concurrence, la baisse du coût du travail, l’allégement du poids de l’État et en particulier de la fiscalité sur la production, autant d’éléments qui étaient censés rendre plus compétitif l’appareil productif national. On compte dès lors sur une dynamique économique fondée sur la baisse des prix relatifs. Cette baisse des prix était donc censée favoriser la hausse du pouvoir d’achat des ménages en pensant que le consommateur consommera plus dès lors que les prix baissent. L’objectif poursuivi dès lors par chaque économie nationale est de stimuler sa croissance par la conquête de nouvelles parts de marché interne et surtout externe ; on privilégie dans ce cadre une croissance tirée par les exportations en profitant du développement du libre-échange. Le postulat d’une croissance sans inflation est au centre de l’analyse néolibérale. Elle domine la décennie 1990 parallèlement avec la marche forcée vers la monnaie unique qui aurait pour effet d’imposer un prix unique pour toutes les marchandises dans un marché de plus de 300 millions de consommateurs. Naturellement, comme on le sait, la libéralisation des échanges, la privatisation et la déréglementation n’ont pas entraîné une baisse des prix généralisée à l’instar du marché de l’électricité qui, une fois déréglementé, est soumis à la concurrence entre oligopoles voyant ses prix augmenter.

Ce discours a tellement pénétré l’opinion économique dominante qu’il était difficile jusqu’au milieu des années 2000 de s’y opposer sans se faire traiter de passéiste. Cette Doxa néolibéral comportait cependant plusieurs biais théoriques qui ont été soulignés par quelques auteurs isolés. D’abord, si chaque pays suit cette doctrine en comptant sur l’amélioration de sa compétitivité prix pour conquérir des marchés sur les autres, le résultat peut être parfaitement nul, aucun ne serait alors gagnant. Si tout le monde fait pareil en même temps, le gagnant serait alors celui qui baisse plus vite que les autres, celui qui « vole le marché » selon l’heureuse expression de John Maynard Keynes dans le chapitre 12 de sa théorie générale. Ensuite, la course effrénée à la baisse des coûts et donc des prix consiste à favoriser le moins-disant ce qui finit par avoir un effet négatif important sur la qualité des biens et services. L’effondrement du pont de Gênes a été là pour nous le rappeler. Enfin, comme l’a rappelé Jean-Paul Fitoussi dans un débat avec Jacques Delors au début des années 90, la baisse du prix peut être un avantage passager pour le consommateur du produit mais un inconvénient durable pour son producteur. En effet le prix est en même temps un revenu qui rémunère ce qui ont participé à la production : salaire, profit, loyer, intérêt… la baisse des prix produit donc macro économiquement une baisse des revenus et par là même une limitation du pouvoir d’achat de la société. Ce mécanisme bien connu depuis deux siècles entraîne nécessairement un moment ou un autre une crise de surproduction.

Une montagne de dettes.

Devant cette limitation auto entretenue de la capacité d’achat de la société, le système a répondu par une augmentation phénoménale du crédit d’autant plus facilité par la libéralisation des marchés financiers et par la baisse des taux d’intérêt au début de la décennie 2000. Le crédit consiste à reporter l’échéance. A partir du moment où la croissance du produit est inférieure à la croissance de l’endettement, la sanction inévitable est la crise financière. D’ailleurs, celle-ci précède généralement la crise économique.

Ainsi, au-delà de ces biais cognitifs, on peut constater que ces 35 dernières années de domination néolibérale de l’économie mondiale ont produit de nombreuses crises et fractures de toutes sortes. On est loin du compte des faits que nous servaient, au milieu des années 1980, Milton Friedman et ses semblables. Les crises financières et monétaires à répétition jalonnent cette période (1987, 1992-1993, 1997, 2002, et enfin la grande crise financière de 2008 qui se poursuit par la crise de la dette publique européenne en 2010). Notons d’ailleurs que ces crises successives sont causées par la surabondance de l’endettement sous ses différentes formes : l’endettement public certes, mais aussi l’endettement de tous les agents privés, les entreprises que ce soit par le biais du système bancaire ou des marchés financiers, les ménages à travers le crédit à la consommation pour les plus pauvres, ou par le biais des bulles spéculatives immobilières…

Sous l’effet de la libéralisation, des régions entières sombrent pour de très longues années dans une pauvreté chronique comme ce fut le cas pour l’Europe centrale et orientale dans la décennie 1990 et pour l’Afrique qui a vu son revenu moyen reculer régulièrement depuis 30 ans. Enfin, les inégalités de revenus de situation se sont accrues dans tous les pays, les richesses nouvelles s’accumulant essentiellement dans les 1 % à 5 % des individus les plus riches et plus de 50 % de la population voyant sont revenus baisser. Ce phénomène d’appauvrissement de la majorité de la population a pu être freiné dans les pays qui avaient su conserver une protection sociale encore solide mais cela s’est payé naturellement dans un tel contexte économique par une baisse de sa compétitivité et donc de sa part dans la richesse mondiale. La France et plusieurs pays européens en constituent une illustration significative.

Le capitalisme financiarisé contemporain a ainsi non seulement accentué les inégalités mais a aussi modifié la nature de ces inégalités. De 1950 jusqu’au milieu des années 1980, le moteur des inégalités était constitué par les différences des revenus d’activité et des salaires ; depuis 35 ans, les principales inégalités passent par les différences de patrimoine entraînant un écart gigantesque entre l’accumulation patrimoniale d’une infime minorité et la quasi-absence de patrimoine pour plus de la moitié de la population. Le différentiel de rendement est alors une source supplémentaire d’accroissement des inégalités. Celles-ci sont significatives d’une économie fondée sur le pouvoir de la rente et de la propriété du capital au détriment des compétences du travail. Cela entraîne une modification profonde des représentations touchant la propriété et le travail dans nos sociétés.

Les crises économiques majeures de 2008 et de 2010, malgré leurs effets dévastateurs, n’ont pas servi de leçon : d’une part, les gouvernements notamment européens ont répondu à cette crise au début de la décennie 2010 par une politique d’austérité entièrement dirigée vers le remboursement prioritaire de la dette, cassant ainsi toute croissance économique. D’autre part, les dirigeants de l’économie mondiale ont continué à prôner la multiplication des traités de libre-échange, la baisse du coût du travail, la flexibilité du marché du travail désormais dénommée par ses partisans par le terme « agilité ». Cet acharnement néolibéral dans la décennie 2010 a entraîné des réactions de grande ampleur : d’un côté des révoltes populaires massives dans tous les continents, entraînant la majorité des populations à la recherche de plus de démocratie et de plus d’égalité sociale ; d’autre part, une partie significative des dirigeants de grandes nations ont opéré un tournant nationaliste et protectionniste pour sauver l’oligarchie de leur pays en essayant de détourner la colère des peuples et en jouant du levier traditionnel du bouc émissaire de l’immigration, provoquant un retour en force de la xénophobie. À ces deux premières ruptures il faut en ajouter une troisième d’une grande importance : l’accélération du changement climatique avec l’aggravation des catastrophes produit une prise de conscience universelle des limites proprement anthropologiques auxquelles se heurte le capitalisme contemporain. Ces trois phénomènes combinés (révoltes populaires massives, repli nationaliste et prise de conscience des effets du changement climatique) ont profondément miné la crédibilité dans le système économique néolibéral contemporain qui est devenu largement minoritaire dans les opinions de tous les pays. La faillite du libéralisme productiviste est patente et la crise sanitaire mondiale exceptionnelle que nous vivons en constituent un puissant révélateur.

La pandémie : le coup de grâce ?

Devant l’ampleur du désastre sanitaire qui se répandait à travers le monde dans les premiers mois de l’année 2020, la plupart des dirigeants des grands pays ont réagi de la même manière ne pouvant assumer les conséquences sur la population d’une stratégie du laisser-faire sanitaire. En quelques jours, ils ont balayé tous leurs principes néolibéraux et ont utilisé des moyens contrat-cycliques qu’ils condamnaient jusque-là. Le confinement généralisé qui s’imposait d’autant plus que les systèmes sanitaires nationaux avaient été précédemment affaiblis et notamment le système hospitalier accueillant les maladies graves se trouvant débordé, entraîna une telle baisse de l’activité et donc du revenu national qui n’était pas possible de laisser la société subir ce choc « négatif » sans que cela entraîne de violentes réactions menaçant l’ordre établi. Ils ont tous décidé dès lors, avec des méthodes différentes mais avec un même objectif, de compenser cette baisse du revenu national par une hausse quasi équivalente de l’endettement public, entraînant la plus grosse création monétaire artificielle depuis la seconde guerre mondiale. Dans le même temps, les États tentaient d’organiser les approvisionnements que les marchés ne pouvaient plus assurer par eux-mêmes ; mais cela se fit avec beaucoup de désordre dans la mesure où les États avaient perdu depuis longtemps les habitudes d’une intervention directe dans l’économie. Mais nous pensons que le plus important dans tout cela a été dans les faits de ces mesures dans la conscience commune. D’un seul coup, les éternelles réponses du type « il n’y a pas d’argent magique » ou « on ne peut pas s’endetter au détriment des générations futures » et tout l’argumentaire néolibéral traditionnel ont perdu toute crédibilité dans les opinions publiques. Un des traits majeurs de l’évolution de cette opinion tient dans la défiance grandissante des peuples vis-à-vis des dirigeants et de leurs discours tout autant de leur capacité à les protéger contre la crise. Cet effondrement du paradigme dominant des 40 dernières années crée un vide et nourrit un tourbillon dans les têtes, à la recherche d’une alternative.

Ceci dit, il ne faudrait pas en conclure que les dirigeants politiques économiques du capitalisme contemporain se sont convertis au keynésianisme ou à l’interventionnisme public. Leurs déclarations sont à ces sujets très éclairantes puisqu’aucun d’entre eux n’envisage le maintien de cette orientation une fois la crise finie. On le voit avec la petite musique qui consiste à répéter qu’il faudra bien rembourser la dette… de ce point de vue le gouvernement français est un des grands pays qui a maintenu la Doxa libérale au cœur de son action. On le voit notamment dans la faiblesse de son plan de relance quand on le compare à celui d’autres pays capitalistes comme l’Allemagne ou les États-Unis. On le voit aussi dans la nature de ce plan de relance qui privilégie le soutien massif aux entreprises en maintenant artificiellement leur survie mais en minorant au maximum de l’autre côté le soutien à la consommation populaire. Pas de baisse de la TVA comme en Allemagne pour relancer la consommation, pas de chèque à toute la population comme aux États-Unis… quant au plan de relance européen, la France recevra moins qu’elle ne donne. Cette spécificité française va se payer chère dans les mois qui viennent.

Vers l’émergence d’un nouveau système ?

Certes, on pourrait intellectuellement construire une alternative économique cohérente au capitalisme néolibéral en s’appuyant sur le foisonnement idéologique fort riche de la pensée critique hétérodoxe de ces 20 dernières années. Mais ce qui nous intéresse dans l’expérience vécue depuis un an à travers l’expérience des effets de cette pandémie tient à ce que l’on voit émerger dans les représentations comme dans les pratiques des marqueurs qui, mis bout à bout, constituent la trame d’une autre économie. Plongé depuis un an dans les interrogations, les doutes, les colères, les espoirs déçus, et la multiplicité des échanges avec un très large éventail de la population que me permet ma situation de maire d’une petite ville de 8000 habitants, j’ai volontiers testé des idées neuves pour un monde alternatif en interrogeant mes concitoyens. J’ai pu constater que celles-ci sont largement approuvées, y compris par des personnes qui ne partageaient pas du tout mes opinions politiques. On peut ainsi vérifier que le corpus idéologique néolibéral qui régnait en maître il y a quelques années est désormais totalement minoritaire dans les consciences qui cherchent une autre voie plus humaine.

Au lieu de vous présenter une justification théorique de ce nouveau paradigme économique et social en gestation dans nos sociétés, je me contenterai d’insister sur les principaux marqueurs et de les illustrer par une des expériences locales vécues ces derniers mois.

Les marqueurs d’un nouveau paradigme.

• « La vie et la santé avant tout »

Ce commerçant était pourtant durement frappé par la fermeture de son magasin est aussi choqué de considérer qu’il ne faisait pas commerce de « biens essentiels ». Cependant, dans la discussion, il n’arrêtait pas de répéter que l’essentiel c’était désormais de protéger la vie des gens. Le fait de faire des économies en ne renouvelant pas le stock de masques et qu’on ai ensuite menti sur la nécessité de porter des masques l’a profondément scandalisée. Protéger la santé de la population est devenue une priorité pour tous et la majorité de nos concitoyens sont prêts à approuver une priorité budgétaire à la santé. Notons aussi la colère qui monte contre les bénéfices faramineux que réalisent dans cette période les industries pharmaceutiques, remettant à l’ordre du jour l’objectif d’un pôle public de la pharmacie. Cela est particulièrement sensible dans les pays où la prise en charge collective des dépenses de santé est faible. Le fiasco de Sanofi dans la course au vaccin met en évidence aux yeux de tous la faillite industrielle du néolibéralisme financier français qui a laissé ce groupe être démantelé au nom de la rentabilité financière de ses actionnaires et au détriment de la recherche fondamentale et appliquée.

• Sortir les biens communs du marché

Lorsque, il y a une dizaine d’années, nous avons engagé une campagne pour le retour en régie municipale de la gestion de l’eau potable, les avis étaient partagés et ce n’est qu’après plusieurs années que nous avons pu rencontrer une première victoire en 2014. À la suite des élections municipales de juin 2020, je me retrouve chargé de faire passer désormais en régie municipale l’assainissement de toute la Métropole de Montpellier. Je suis frappé par l’isolement idéologique de ceux qui s’y opposent (toujours aussi virulent vu les enjeux financiers en cours !) qui n’ont quasiment plus aucun écho dans la population. L’idée qu’un certain nombre de bien communs, notion désormais largement partagée, devrait sortir de la régulation marchande a été approuvée dans un discours d’avril 2020 du Président de la République en pleine pandémie. Même si nous savons qu’il n’en fera rien, cette déclaration nous révèle le poids de cette conviction dans la majorité de la population. Une véritable réflexion doit s’engager dans notre peuple pour identifier quels sont les biens communs essentiels que l’on doit préserver de la rapacité financière ainsi que sur leur production de manière collective, publique et solidaire pour que tous les humains y aient accès.

• Le retour de l’État et de la planification

Laissant de côté le gadget, certes significatif, de la relance d’un Haut-Commissariat au plan. Juste une anecdote : dans une réunion de crise réunissant les maires avec le préfet, je fus frappé par les propos de ce dernier : « dans ce contexte, il faut bannir la prudence qui voudrait que les choses se règlent d’elles-mêmes et il faut privilégier l’anticipation et l’organisation coordonnée par l’État. Mon maître mot est simple : planifier, planifier, planifier ! ». Comme l’assemblée était l’idée littéralement sidérée par ce discours volontariste auquel les représentants de l’État ne nous avaient pas habitué, je me suis contenté de leur faire remarquer que j’étais bien d’accord avec lui et que cela aurait dû inspirer l’État et ses chefs les années précédentes dans la constitution des réserves stratégiques de masques et aujourd’hui de test. Son silence valut acquiescement. La mise en œuvre d’une planification stratégique autour des biens communs indispensables devient un enjeu central de la nouvelle économie à construire.

• Souveraineté économique sur les biens essentiels

La colère fut grande quand la population s’est aperçue que la réserve de masques avait été détruite et non renouvelée laissant la population sans protection. Dans ma commune, des couturières ont immédiatement fabriqué des centaines de masques en attendant que les commandes de la Mairie arrivent et nous permettent de distribuer gratuitement plusieurs masques par habitant. Rencontres et discussions m’ont permis de comprendre qu’il y avait un véritable retour de la souveraineté économique comme valeur cardinale dans la population. Comment se fait-il que nous ne pouvions pas disposer d’un produit aussi simple qu’un masque dans la cinquième puissance économique du monde ? Ce constat a été ravageur, surtout qu’il était accentué par les palinodies de ministres qui voulaient nous expliquer que les masques n’étaient pas nécessaires … Comme sur les biens communs, une réflexion populaire s’engage pour essayer de déterminer les domaines dans lesquels nous devons assurer une sécurité d’approvisionnement tant au niveau national qu’européen pour faire face aux besoins de la population.

• Le circuit court au lieu du circuit long

Je me souviens encore de tous les sarcasmes lorsque, fraîchement élu, en 2008, nous avons installé un marché circuit court… « ça ne passera pas l’hiver », « personne ne viendra à part quelques bobos », « on n’est plus dans un village gaulois »… avec ténacité, ce marché s’est imposé comme une référence citée dans tout le pays. Dès le mois de mars, lors du premier confinement, en organisant un système de protection sanitaire rigoureux, nous avons maintenu ce marché et avons appelé tous les habitants à l’utiliser. Ce fut un engouement extraordinaire qui a modifié les habitudes de consommation de la majorité de la population qui est désormais fidèle à ce rendez-vous non seulement alimentaire (contrairement à la rumeur, les prix à qualité égale sont inférieurs à la grande distribution) mais aussi de fraternité. À partir de là, les idées fusent pour organiser des circuits courts dans d’autres domaines. Une nouvelle économie de proximité est en train de se construire, appuyée sur la volonté des citoyens consommateurs. La notion abstraite de « démocratie alimentaire » (que je reprends d’une chercheuse de l’INRA qui suit notre marché) est devenue très concrète pour les habitants et même une expérience quotidienne. Ce qui est dans notre assiette ne doit pas être dicté par les multinationales de l’agroalimentaire mais doit relever de notre décision d’avoir une nourriture saine et bon marché. La reprise du pouvoir sur l’alimentation est là aussi un enjeu majeur.

• Le long terme au lieu du court terme

Lors d’une discussion avec le responsable d’une grande société privée exerçant dans l’assainissement des eaux usées, je lui ai demandé pourquoi ces investissements avaient été si faibles pendant son contrat de délégation de service public passé il y a sept ans ; il m’a répondu avec une grande franchise : « nos dépenses d’investissement doivent être rentabilisées à l’échéance du contrat, c’est-à-dire aux plus sept ans. » Je lui ai alors fait remarquer que la durée de vie en bon état d’un tuyau d’assainissement était environ de 60 ans : « alors pourquoi ne pas envisager un plan d’investissement à cet horizon ? » Et il me répondit avec toujours la même franchise : « cet horizon n’est pas celui de nos actionnaires. » C’est importance du long terme s’inscrit peu à peu dans les esprits notamment en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique. Chacun comprend bien que des décisions actuelles vont avoir un effet sur les générations suivantes. L’urgence climatique impose une action résolue et immédiate en ayant pour vision le long terme. Il s’agit là d’une modification majeure des représentations.

• Sauver la planète pour sauver l’humanité.

On nous a déjà fait le coup au moment de la révolte populaire des « gilets jaunes » en opposant les fins de mois à la fin du monde. Certains recommencent aujourd’hui en invoquant la crise sanitaire et les difficultés économiques considérables qu’elle entraîne pour remettre à plus tard les exigences environnementales. On l’a vu avec la dissolution progressive des 150 propositions de la conférence citoyenne, avec les sorties sur les Amish et la lampe à huile pour faire avaler la grande opération commerciale de la 5G, avec la petite musique qui monte pour dire que la relance économique devrait s’affranchir du principe constitutionnel de précaution. Or pour la population, l’urgence climatique est désormais bien installée dans les consciences. Au lendemain de notre élection municipale en juin 2020, nous avons décidé de mettre en œuvre le programme sur lequel nous avons été élus et qui avait été élaboré avant la crise sanitaire et notamment les exigences de transition écologique. Modification thermique dans les bâtiments publics, préservation de la biodiversité en mettant en place un Atlas de la biodiversité communale, devenir officiellement un territoire engagé pour la nature (TEN), installation d’un comité de suivi des aménagements urbains, installation d’un conseil citoyen de la transition écologique avec une majorité de citoyens non élus… certains ont pu penser que cela aurait fait flop dans un contexte où tous les discours s’étaient concentrés sur la pandémie. Il n’en a rien été, bien au contraire. L’enthousiasme de la population pour ce programme d’action est palpable. Je pense même que le caractère radical de la crise sanitaire qui balaye les anciens repères donne encore plus de force à la lutte pour la transition écologique.

Nous pourrions aborder beaucoup d’autres sujets en les insérant dans notre expérience. Par exemple, on pourrait revenir sur le rôle de la dépense publique et ses différentes formes, sur le rôle nécessaire de l’endettement encadré par la banque centrale, sur l’investissement dans l’éducation comme dans la recherche etc. Dans les mois qui suivent, les occasions ne manqueront pas de développer ces différents éléments. Nous ne manquerons pas également de signaler les travaux théoriques de penseurs qui cherchent à élaborer l’économie alternative des biens communs, de la transition écologique et de la justice sociale. Nous ne manquerons pas non plus de participer au foisonnement d’idées et de propositions qui se développent en ce moment autour du programme « l’avenir en commun » que la France insoumise a décidé de relancer dans le cadre de la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon. Tous ces chantiers sont passionnants et dans les mois qui viennent qui ne manqueront pas de mouvements et de soubresauts, n’oublions pas que l’essentiel sera de continuer avec méthode à penser ce monde nouveau.

 « Le goût de la liberté et la passion de l’égalité »

C’est par cette formule que le très libéral Alexis Tocqueville caractérisait, tout en la craignant, la valeur fondatrice de la démocratie contemporaine qui voyait émerger sous ses yeux. Je la retiens car je la trouve particulièrement pertinente pour les temps que nous vivons. Dans une classe de CM2, l’institutrice a demandée aux élèves de choisir un des poèmes qu’ils préféraient dans ce qu’ils avaient étudié. La grande majorité a choisi le poème de Paul Éluard « j’écris ton nom, liberté ». Et quand la maîtresse a demandé à un élève de justifier son choix, il a répondu : « en ce moment, je ne me sens pas libre » pourquoi ? « À cause des masques et de tout ce qui est interdit de faire «. La maîtresse : « mais cela est nécessaire. ». L’élève : « bien sûr, je sais. Mais je ne me sens pas libre. » Cela montre que le goût de la liberté et dans l’âme de notre peuple français est bien vivace. Et lorsque le conseil communal des enfants, élu par tous les enfants des écoles de mon village, s’est réuni pour définir ses actions prioritaires de l’année, sans l’ombre d’une intervention d’un adulte, il n’a pas hésité longtemps à choisir comme actions prioritaires l’aide aux plus pauvres… la passion de l’égalité !

20 janvier 2021
René Revol

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