Mes notes de blog

Où va-t-on ?

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Au lendemain d’une mobilisation populaire puissante le 5 février qui a vu converger les salariés répondant à l’appel des organisations syndicales et les gilets jaunes – dont parmi eux beaucoup de jeunes, on doit s’interroger sur le sens des événements pour mieux définir nos actions individuelles et collectives.

« Les moules se détachent du rocher… »

Je me souviens de cette expression utilisée en 1968 par un vieux militant ouvrier qui avait connu le Front populaire, les combats à libération et les grandes grèves. Elle s’applique à la situation actuelle. Comme je l’écrivais dans ma précédente note sur « un peuple en mouvement », on assiste à une profonde évolution dans les consciences. La vague dégagiste (qui s’est manifestée sur le terrain électoral en 2017 par le vote Mélenchon, mais aussi par le vote Macron qui a habilement su utiliser ce mouvement à son compte) a poursuivi son travail de sape, remettant en cause les appartenances politiques traditionnelles.

Mais le fait que Macron ait immédiatement utilisé sa victoire électorale pour mettre en œuvre une politique ultralibérale, politique sur laquelle la plupart des électeurs n’avaient pas voté, a provoqué une profonde colère. Et ce d’autant que nombreux sont ceux qui avaient en mémoire d’avoir déjà été trompés en 2002 par Jacques Chirac. D’autant aussi que cette fois la salve de mesures va beaucoup plus loin dans la destruction du modèle social et républicain français.

La démission de Nicolas Hulot a rejeté de nouvelles couches sociales dans l’opposition au gouvernement – désormais entaché de l’étiquette productiviste et anti écologiste. L’affaire Benalla couplé au départ de Gérard Collomb a enfin profondément atteint la légitimité du chef de l’État.

Dès lors l’embrasement social du mouvement des gilets jaunes a profondément pénétré la population dans une exigence de justice sociale et de démocratie. En discutant avec la population je constate chez beaucoup le détachement de leurs anciennes références politiques et parfois même de leurs traditions familiales de vote. Portés en cela par le contexte mouvant d’une société en effervescence. Chacun d’entre eux, sans rejoindre pour autant de nouvelles appartenances politiques, cherche quelle peut être l’issue ; et les yeux se dessillent comme pour mieux voir. Il est significatif que dans les sondages seules trois personnes interrogées sur dix se sentent en mesure d’indiquer leur vote probable aux prochaines élections. Ceux qui entendent œuvrer à l’émancipation doivent avoir conscience du caractère extraordinaire de la situation et des opportunités qu’elles ouvrent.

La réponse de Macron

Emmanuel Macron a compris le danger de cette situation en mouvement. Pour reprendre la main il a mis en place une double réponse : c’est avec sa main droite la répression policière en espérant rallier une partie de la population apeurée, et avec sa main gauche d’une part un geste de 10 milliards d’euros essentiellement payés par les autres contribuables sans toucher aux avantages des plus riches et d’autre part la mise en place d’une grande opération de communication qu’est le grand débat national.

Constatons d’abord que l’offensive répressive n’atteint pas son objectif à ce jour. Le caractère disproportionné de l’intervention policière apparaît désormais clairement au grand jour, entraînant l’indignation de tous ceux qui sont attachés à la tradition républicaine des libertés publiques ; l’utilisation des balles de défense et des grenades explosives provoquant de nombreux blessés estropiés franchit une étape dans l’usage des forces de l’ordre dans notre pays. La majorité de l’opinion publique n’accepte pas la mise en œuvre de tels moyens répressifs. Et puis une nouvelle étape législative a été franchie avec la loi anticasseurs qui pour la première fois depuis 1145 substituts l’autorité du préfet à celle des autorités judiciaires indépendantes dans l’encadrement de la liberté de manifester. Les républicains et démocrates respectueux des principes fondateurs d’un État de droit, y compris parmi les amis du pouvoir, se sont élevées avec force contre cette loi scélérate, qui nous rappelle son ancêtre, la loi anticasseurs de Raymond Marcellin en 1970 contre laquelle nous avons eu à combattre pour obtenir son abrogation en 1980. Cette offensive répressive  s’avère par ailleurs inefficace. Un tel mouvement de retour tous les samedis depuis déjà 12 semaines est proprement exceptionnel dans notre histoire. Il est ressenti comme installé dans la durée et la partie de l’opinion publique attachée à l’ordre, notamment chez les commerçants et les chefs d’entreprise, exprime de plus en plus un doute sur la capacité du pouvoir à rétablir le calme. Bref, la main droite et tremblante quand le pouvoir répressif manque de base sociale.

Quant au débat national, il a bénéficié d’un tel matraquage étatique (avec la mobilisation des moyens de toutes les préfectures) et médiatique, qu’il a semblé recueillir un certain crédit dans une partie de la population. La mobilisation des maires qui étaient son principal vecteur sur le terrain a finalement fait un grand flop et je suis fier d’y avoir contribué à ma petite place. Et lorsqu’un débat a finalement lieu ce sont toujours les revendications sociales et démocratiques qui s’imposent.

Plus le temps passe, plus Macron se démène, plus s’installe une interrogation majeure : et après ? qui va décider ? Il a commencé par répondre (je l’ai entendu de mes propres oreilles à Souillac) que c’est lui tout seul qui entre le 15 mars et le 15 avril prendra le temps de faire la synthèse de tout ce qui aura été dit et de choisir ce qu’il convient de faire – tout en précisant qu’il ne changera pas de cap ! L’effet de ce discours a été immédiat, décrédibilisant toute son opération. Plus le Président s’agite, plus le sentiment d’enfumage se répand. Que les gens décident de participer au grand débat ou refuse d’y prendre part, la grande majorité commence à se poser une question simple : n’est-ce pas au peuple lui-même qu’il reviendrait de décider ? On sent monter cette exigence démocratique et le pouvoir en est venu à tester la possibilité d’un référendum à questions multiples. Mais cette perspective s’éloigne pour deux raisons : d’une part sa possibilité institutionnelle et organisationnelle reporte un tel référendum à septembre et enlève par là-même son caractère pacificateur recherché par le pouvoir ; d’autre part, faute d’envisager de soumettre les questions devenues centrales dans le mouvement social – tels le rétablissement de l’ISF et le référendum d’initiative citoyenne, le gouvernement encourt le risque d’un rejet massif. Bref le grand débat contribue à la fois à la frustration des citoyens et à leur mobilisation.

L’enjeu des élections européennes

Voilà une échéance devant laquelle le gouvernement ne peut pas se dérober. S’il a cru pouvoir gagner du temps avec le grand débat, ce rendez-vous avec le suffrage universel le 25 mai est incontournable. Dès lors Macron cherche à mettre en place un scénario identique à celui de l’élection présidentielle, en se présentant comme le seul recours face au Rassemblement national qu’il présenté comme la seule opposition. D’où une campagne médiatique pour mettre en scène Marine Le Pen comme la seule opposante. Ce qui va de pair avec une diabolisation systématique de la seule autre alternative capable de contester la prééminence des macronistes : la France insoumise. Naturellement, Marine Le Pen se prête bien volontiers à ce jeu et la prise de distance du Rassemblement national vis-à-vis des gilets jaunes vise à récupérer à son compte le besoin d’ordre d’une partie de l’électorat de droite. Mais cela nous procure en même temps des opportunités ; d’ici le 25 mai le mouvement social peut en effet permettre de creuser le fossé entre la politique de Macron et le programme du Rassemblement national d’une part et les revendications d’utre part qui leur sont contradictoires. En particulier celles de la hausse du SMIC – et pas seulement des primes d’activité payée par les contribuables, de celle des pensions couplée à la suppression de la hausse de la CSG, de l’augmentation des minima sociaux, mais encore du rétablissement de l’ISF et de la taxation des plus riches et des grosses entreprises, de la défense des services publics, et de l’exigence démocratique avec le RIC … Autant de points qui restent sur la table, malgré les efforts déployés par certains pour mettre en avant les thèmatiques de l’immigration et d’autres chères à l’extrême droite qui sont à la peine, malgré le jeu médiatique en leur faveur. La campagne électorale pour les européennes jouait son rôle de politisation du moment et, si aucun bouleversement majeur ne s’est produit d’ici la, le vote du 25 mai peut devenir un outil utilisable par le peuple contre le pouvoir.

Vers une révolution démocratique et pacifique

Depuis mai 2017 le nouveau pouvoir s’est employé  à mener une offensive systématique de destruction du modèle social et républicain au compte d’une politique ultralibérale. Cette politique de choc n’a pas éteint pour autant la résistance sociale qui a fini par trouver un biais imprévu pour faire émerger un mouvement social majeur. Ce biais est l’initiative d’une certain Ghislain Coutard d’appeler sur les réseaux sociaux à utiliser le gilet jaune dont chaque  automobiliste dispose comme étendard de reconnaissance et d’initier ainsi un mouvement de protestation. De la lutte contre la hausse de la taxe carburant perçue comme profondément injuste par ceux qui n’ont pas d’alternatives à l’usage de la voiture, on en est très vite venu à un élargissement des revendications telles qu’elles sont formulées par le mouvement dans son ensemble.

Aujourd’hui ni la répression policière, ni la farce médiatique du grand débat n’ont modifié la donne comme le prouve encore l’ampleur de la mobilisation du 5 février. Ni la convocation d’un éventuel référendum dont l’objet est pour le pouvoir délicat à établir, ni même la convocation d’élections législatives anticipées dans le cadre du système électoral actuel ne lui paraissent évidentes à mettre en œuvre. Si les élections européennes constituent un rendez-vous électoral indéniable, elle ne constitue pas en soi une issue à la crise, quand bien même les manœuvres du pouvoir arriveraient à placer en tête la République en marche.

La seule perspective politique que nous pouvons devons porter à cette étape est celle d’un processus constituant permettant au peuple de refonder la République sur des bases de justice sociale et fiscale, de transition écologique et de souveraineté populaire. Il s’agit de ce qu’on appelle dans notre tradition républicaine de la perspective d’une assemblée constituante. Pour éviter que cela se réduise à un simple mot d’ordre généralement peu compréhensible par le grand nombre, il nous faut inventer des formes qui donnent à voir cette autoconstruction populaire que serait une assemblée constituante. On a vu apparaître dès le mois de décembre des assemblées citoyennes à l’initiative des gilets jaunes pour élaborer leur cahier de revendications. Ce sont parfois des militants associatifs ou syndicaux et plus rarement des élus locaux qui ont pris cette initiative. La mise en place du grand débat national a visé à étouffer et à contrecarrer ces initiatives citoyennes. Mais paradoxalement le grand débat parvient aussi à faire grandir le souhait chez de plus en plus de citoyens de s’auto-organiser et de ne pas s’en tenir aux seules questions posées par Macron. La tenue dans les villages, les quartiers, les établissements et entreprises d’assemblées citoyennes ouvre la possibilité d’aller au-delà du seul débat, comme celle de construire une assemblée citoyenne nationale coordonnant toutes les assemblées citoyennes. Idée qui commence à être évoquée ; l’initiative d’une coordination des gilets jaunes à Commercy dans la Meuse ou d’autres comme celle de Carcassonne montrent le chemin.

Dans un tel contexte, la place et le rôle des militants politiques, notamment ceux de la France insoumise, que leur engagement soit ancien ou très récent, est d’une grande importance. Ils ne sont pas là pour, d’en haut et de l’extérieur, dicter au mouvement un quelconque catéchisme politique ; en participant de ce mouvement ils peuvent le renforcer et l’aider de différentes manières. Le mouvement doit se protéger de toutes les provocations notamment policières, contribuer à son renforcement et construire les moyens pour tous de leur propre émancipation.

En 1847, dans l’idéologie allemande, Karl Marx écrivait que « les communistes n’ont pas d’intérêts distincts du prolétariat dans son ensemble » et que leur rôle consistait à faciliter l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Naturellement la société n’est plus la même et les mots qui la caractérisent aujourd’hui peuvent changer. Mais la méthode est la même et c’est cette méthode que nous avons cherché à élaborer dans la dernière décennie en formulant le processus de la révolution citoyenne permettant de fédérer le peuple pour renverser l’oligarchie capitaliste financière. Comment on le sait, les formulations théoriques fournissent un cadre et contribuent à nous faire comprendre le réel ; mais nous savons aussi que la façon concrète et historique avec laquelle un nouveau monde émerge se réalise ne correspond jamais à des canons préétablis. Il faut donc désormais sans tarder reconnaître dans ce qui se passe le processus de la révolution citoyenne pour y participer de la manière la plus utile.

René Revol

6 février 2019

 

 

 

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