Mes notes de blog

Mai 68 : la transmission c’est l’action !

Sollicité récemment par des étudiants de Grenoble puis de Montpellier pour débattre sur mai 1968, j’ai répondu avec empressement à leur invitation. Un des dirigeants de la grève étudiante en mai 68 dans la ville de Grenoble, puis président de la section locale de l’UNEF et membre de son bureau national jusqu’en 1971, mais aussi militant politique dès avant la grande grève générale, il me semblait important de dialoguer pour dégager avec ces jeunes pour la plupart engagés eux-mêmes dans l’action contre les réformes libérales appliquées à l’université par le gouvernement d’Emmanuel Macron les enseignements de mai 68. Cette note prend appui sur ces deux interventions et les discussions qui en ont résulté. Je reprendrai ici trois des principales questions qui ont été posées lors de ces deux rencontres :

Comment caractériser le mouvement de mai 68 ?

Quelles leçons tirer de cette expérience pour les luttes actuelles ?

Que penser de l’opinion actuelle comme quoi mai 68 serait la matrice de l’individualisme dans notre société ?

En préalable deux précisions. Lors des précédents anniversaires j’ai toujours refusé les rencontres « d’anciens combattants ». Ces rencontres ne servaient qu’à mettre en valeur certains personnages médiatiques qui utilisent leur célébrité acquise en 1968 pour justifier leurs reniements postérieurs. Daniel Cohn-Bendit en est l’illustration la plus caricaturale ; instrumentalisant son passé libertaire il n’a eu de cesse de justifier son libéralisme actuel et plus récemment d’apporter son soutien à Emmanuel Macron. Il n’était pas question pour moi de m’associer à une quelconque mascarade médiatique dont le point de départ est la publication en 1987 de l’ouvrage Génération d’Hervé Hamon et de Patrick Rotman ; cet ouvrage mettait en scène un petit groupe issu des mouvements libertaire, maoïste ou trotskiste, dont la reconversion dans l’élite médiatique, politique ou économique, a contribué à discréditer le mouvement de mai 68. Le dénigrement de mai 68 s’est poursuivi avec dans les années 2000 l’offensive de Nicolas Sarkozy, pour qui 68 est la matrice de tous les maux de notre société contemporaine. En cette année 2018, le fond de l’air a changé. Les mobilisations sociales comme universitaires appellent une réflexion qui permette de tirer des enseignements de mai 68 au regard du mouvement présent. L’expérience dans ma 20ème année de mai 68 fut pour moi fondatrice de mes représentations et de mes engagements politiques, mais elle ne prend sens qu’en la partageant aujourd’hui avec celle des jeunes et des personnes qui s’interrogent sur la meilleure manière de penser et de mener les combats actuels.

Faut-il préciser que mes propos qui sont ceux d’un acteur de l’époque ne sont pas exempts de subjectivité ? Mon témoignage n’entend nullement se substituer au travail d’historien. La mémoire, le vécu et 50 années de strates de diverses expériences peuvent contribuer à biaiser ma perception. Soulignons donc pour la connaissance historique qu’un certain nombre d’études de grande qualité sorties depuis une dizaine d’années sur mai 68 mériteraient plus de publicité.

 

Première partie : Comment caractériser mai 1968 ?

Les quelques lignes consacrées dans les livres d’histoire de terminales le sont sous l’appellation « les événements de mai 1968 ». Pour qui a en tête l’utilisation fort longtemps par les médias et les gouvernements du même terme d’événements pour la guerre d’Algérie comprendra qu’il y a là la volonté de pas nommer les choses, de réduire ce qui s’est passé en mai 1968 en France à un épiphénomène : au mieux à un mouvement culturel, au pire à un vaste monôme étudiant dans la tradition des charivaris de la fin du Moyen Âge. Non, mai 1968, c’est tout autre chose.

La dimension historique que représente mai 68 s’explique par la conjonction d’une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre et de la grève générale ouvrière la plus importante de notre histoire contre le capitalisme. Détaillons chacun de ces deux éléments.

I. Une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre

Cette expression de société d’ordre permet de jouer sur son double sens. Celle d’une part qui fait allusion aux ordres de la société d’Ancien Régime où chacun était assigné par la naissance à une position sociale figée. Certes cela grossit le trait, nous n’étions pas dans une société féodale, mais les mécanismes de la reproduction sociale était puissants et confortés par le poids des institutions oppressives qui donnaient le sentiment d’une mobilité sociale sinon interdite, du moins fort limitée. Nous commencions à lire les ouvrages de Pierre Bourdieu, notamment Les héritiers sortis en 1964 ; alors que les ouvriers et employés constituaient la grande majorité de la population, il ne rentrait à l’université que bien peu de leurs enfants, plombés par les contraintes matérielles et l’insuffisance de leur capital social et culturel. Le sentiment d’assignation sociale qui en résultait, je l’ai vécu dans ma jeunesse : je fus dans mon école primaire du plateau minier de la Matheysine le seul de ma génération à pouvoir poursuivre des études secondaires et universitaires ; des copains plus doués que moi à l’école n’ont pu y accéder. Le seul avenir qui leur était promis était celui d’entrer dans l’école professionnelle de la mine. Notre génération commençait cependant à ne plus supporter plus cette assignation sociale, d’autant que la société dite des « Trente glorieuses » nous faisait rêver à d’autres futurs désirables.

L’autre signification que peut avoir l’expression « société d’ordre », c’est celle de la tutelle d’une autorité omnipotente qui peut se décliner dans différentes dimensions. À l’université régnait un ordre mandarinal. Les professeurs d’université dictaient leur loi, non seulement aux étudiants mais aussi à tous les jeunes assistants qui assuraient l’encadrement des travaux dirigés. La majorité de ces professeurs d’université avaient d’ailleurs été formés pendant l’entre-deux-guerres ; certains s’étaient accommodés sans problème du régime de Vichy et d’autres avaient accepté les guerres coloniales. Seul une minorité d’entre eux avançaient des idées progressistes. Les discours réactionnaires dominants ne pouvaient que rentrer en conflit avec les idées et aspirations qui animaient notre génération. Devenait ainsi insupportable les pédagogies purement « transmissibles », la pratique du monologue du professeur convaincu d’avoir le monopole du savoir, exigeant des étudiants la simple répétition de ce savoir, hostile à toute question critique. Les amphis grondaient. À Sciences Po nous avions la chance d’avoir une grosse minorité de professeurs progressistes et je leur dois beaucoup, notamment à celui qui fut mon maître en politique, le professeur d’histoire contemporaine, Pierre Broué. La critique à l’encontre de professeurs réactionnaires et obtus fut l’un des ferments de la révolte. J’ai le souvenir d’un cours de droit en 1967 : nous posions tellement de questions et formulions tellement de contradictions au milieu du cours que le prof, rouge de colère, a rangé sa serviette et a claqué la porte ! Le plus drôle c’est que l’un d’entre nous s’est hasardé à aller à la tribune pour faire un cours alternatif sous les applaudissements de l’amphi… Il convient aussi de souligner qu’à partir de 1965, sous l’effet du baby-boom d’après-guerre, des générations de plus en plus nombreuses arrivaient à l’université : les effectifs étudiants étaient de 200 000 en 1960 et de plus de 500 000 en 1968. Ni les bâtiments, ni les structures, ni les méthodes, ni le personnel enseignant n’étaient prêts à accueillir ce nouveau public. Ce fut un autre ferment de la crise universitaire. Lors des débats récents, une étudiante de 2018 soulignait fort judicieusement qu’on avait actuellement un phénomène similaire avec l’arrivée des enfants du baby-boom de l’an 2000, sans disposer d’une université préparée à les accueillir, d’où la politique de sélection dans les réformes en cours.

Nous subissions aussi un ordre moral particulièrement pesant. On oublie trop souvent la discrimination qui frappait les femmes à cette époque. Réalise-t-on que la pilule contraceptive a été purement et simplement interdite en France jusqu’à la fin 1967 ? Que les femmes mariées n’avaient pas le droit d’avoir un compte en banque à leur nom ? Que la pratique de l’avortement était un crime autant pour les femmes concernées que pour les médecins punissables de plusieurs années de prison – et ce jusqu’en 1975 ? Le poids de la morale catholique nous écrasait. Une stigmatisation implicite et parfois explicite frappait les femmes divorcées ou celles qui restaient célibataires avec enfant qu’on appelait de ce mot terrible, les filles-mères. Un de mes amis nous a caché pendant 10 ans son homosexualité, tellement la pression sociale était forte. Cet ordre moral devenait insupportable ; au début des années 60 nous trouvions pour résister des points d’appui dans la littérature critique, dans le cinéma de la nouvelle vague et beaucoup aussi dans les nouvelles musiques qui s’imposaient Outre-Manche. À Grenoble, cette résistance au conservatisme moral était forte et ce n’est pas par hasard que naquit clandestinement en 1963 dans cette ville le planning familial.

Une des batailles étudiantes qui a préfiguré le mouvement étudiant de mai 68 est la revendication de la mixité. On a beaucoup parlé dernièrement des garçons qui prenaient d’assaut les cités universitaires des filles et certains s’imaginent des orgies érotiques… les choses sont beaucoup plus simples. Les filles et les garçons, organisés dans des comités, réclamaient le libre accès de tous aux cités universitaires sans discrimination de sexe. À Grenoble comme dans de nombreuses villes universitaires, le syndicat étudiant, l’UNEF, les associations de résidents ont appelé à des rassemblements devant les cités pour mettre en œuvre cette mixité. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur le campus grenoblois un bon millier d’étudiants autour de grandes cités universitaires de filles protégées par un cordon de gendarmes mobiles. À un moment précis les filles qui étaient à l’intérieur ont branché les lances à incendie et ont aspergé les forces de l’ordre qui ont été obligées de reculer. Alors que nous fêtions cette première victoire, des renforts de police sont arrivés et nous nous sommes trouvés encerclés dans un restaurant universitaire. L’un d’entre nous a eu alors une idée de génie. Celle d’utiliser de grosses réserves de moutarde et de fabriquer avec des boules de papier des petites bombes de moutarde que nous avons catapultées sur les forces de l’ordre. Moutarde jaune sur le bleu CRS était du meilleur effet… et cela avait un double avantage, de les faire fuir et de ne pas les blesser. Ce fut une caractéristique de notre mouvement à Grenoble de veiller pendant tout le mois à écarter au maximum les occasions de violence.

Cette remise en cause de l’ordre moral pour défendre la liberté de conscience de chacun, la liberté d’expression, la liberté de son orientation sexuelle et la liberté d’être le seul maître de son corps est un ingrédient essentiel de la révolte de l’époque.

L’ordre c’était aussi le poids de l’ordre militaire et policier. Notre pays était présidé par un général qui ne manquait pas de vanter les vertus de l’armée. Certes, il était auréolé de l’appel du 18 juin et de la Résistance, mais cela ne changeait nullement la nature de l’armée. Elle était un Etat dans l’Etat, avec ses propres lois et ses propres juridictions. Les juridictions militaires d’exception n’ont été abolies qu’en mai 1981 par F. Mitterrand. De nombreux jeunes incorporées dans l’armée qui se montraient réfractaires ou qui s’opposaient à telle ou telle pratique vexatoire des supérieurs hiérarchiques ont été victimes de la répression militaire. L’objection de conscience était encore interdite et réprimée. N’oublions pas que cette armée sortait de 15 ans de guerre coloniale en 1962. Les aspirations de liberté de notre génération ont laborieusement contribué à desserre la tutelle militaire dans une armée déjà secouée par l’opposition dans la période 1960 – 1962 entre les ultras partisans de la poursuite de la guerre d’Algérie et les légitimistes derrière de Gaulle.

Le rejet de l’ordre policier lui-même fut aussi un moteur du mouvement. Dans l’histoire de la police en France les tâches de maintien de l’ordre public et de répression se sont imposées comme prioritaires par rapport à celles la prévention au bénéfice de la répression, en ignorant longtemps totalement la notion de police de proximité. Cette conception d’une police à dominante répressive déjà vue à l’époque comme un anachronisme par rapport à d’autres pays européens a été l’objet de critiques par certains policiers. J’ai eu à vivre directement cette répression policière en février 1971. Président de l’UNEF de Grenoble, j’avais appelé à une manifestation de rue, déclarée en préfecture, pour apporter notre solidarité aux lycéens du lycée technique et professionnel Vaucanson, en butte à la répression dans leur lutte sur des revendications propres à leur établissement. La police avait organisé les barrages de manière à faire déboucher notre manifestation devant le lycée. Quelle ne fut pas notre surprise de voir débouler soudain une trentaine d’individus cagoulés, rentrer par effraction dans le lycée, commencer à le saccager et allant même jusqu’à pendre par les pieds un journaliste local ! Et tout cela sous le regard amusé des cordons de police qui laissaient faire. Il a été mis en évidence plus tard que ces individus étaient en majorité des policiers infiltrés. J’ai naturellement immédiatement appelé à la dissolution de la manifestation et demandé à chacun de rentrer chez lui ; c’est à ce moment-là que la police nous a chargés violemment, blessant de nombreux étudiants. Le préfet a immédiatement appliqué la loi anticasseurs mise en place par le ministre gaulliste Raymond Marcellin ; celle loi permettait d’arrêter et d’inculper les organisateurs d’une manifestation pour les actes commis au cours de celle-ci. Cette notion de responsabilité collective est contraire à tout État de droit ; elle a valu à la France une condamnation par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Bref cela m’a valu deux à trois jours de prison. La mobilisation collective des étudiants, des universitaires, du mouvement ouvrier local ont permis d’obtenir ma libération puis un non-lieu. Le fait d’avoir été l’un des premiers à être victime de cette loi scélérate a permis d’engager une campagne contre elle et d’obtenir son abrogation en 1981.

La résistance des étudiants s’est nourrie de cette lutte contre une violence policière bien réelle. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher de considérer que l’un des mots d’ordre les plus cons de l’époque c’était bien « CRS = SS ». Ce mot d’ordre est né au cours de répressions de mobilisations ouvrières précédentes, puis a été massivement repris au printemps 1968 par les étudiants. Je me souviens encore de la réunion où Pierre Broué nous engueulait en disant que c’était le mot d’ordre le plus stupide car « bande de gamins, vous ne savez pas ce que sont les SS, ça n’a rien à voir. »

Pour comprendre les frustrations de la jeunesse de l’époque il faut aussi évoquer le poids d’un ordre politique oppressif. À droite comme à gauche, l’offre politique était pour l’essentiel réduite à deux partis dominants fort peu démocratiques dans leurs pratiques, même si je ne mets pas un signe égal entre la gauche et la droite. Celle-ci était dominée par un parti gaulliste à caractère bonapartiste, où dominait une composante fortement réactionnaire, avec des troupes dévoués à ses chefs. À gauche l’offre politique était dominée par un Parti Communiste Français fortement inféodé à Moscou ; l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968 va largement contribuer à convaincre notre génération du caractère bureaucratique et dictatorial du régime soviétique. Coincé entre l’Ouest capitaliste dominé par les États-Unis qui faisaient la guerre au Vietnam, et l’Est bureaucratique qui envahissait ses voisins avec des chars, nous aspirions à une révolution émancipatrice tant à l’Ouest qu’à l’Est. C’est ainsi que s’explique la forte attractivité du trotskisme sur notre génération. Le trotskisme fournissait une grille de lecture et nous donnait une justification intellectuelle pour combattre ces deux mondes à la fois. À partir de 1965, les conférences et les débats, mais aussi les manifestations de soutien international aux luttes menées dans le monde contre ces deux puissances ont nourri une prise de conscience collective. Cet ordre politique figé, lui aussi, devait être renversé.

Cela m’amène à souligner à quel point la dimension internationale était présente dans nos représentations et dans notre action. Le soutien de la génération précédente aux luttes anticoloniales en Afrique et en Asie, et plus particulièrement à l’indépendance de l’Algérie a servi de terreau à notre conscience internationaliste et à notre engagement du côté des peuples opprimés. Nous nous sommes nourris par ailleurs des expériences venues d’Amérique latine, dont notamment celles de la révolution cubaine et du guevarisme qui a exercé une très forte attraction sur nos générations.

Mais la mobilisation internationale qui nous a le plus occupé fut la campagne de solidarité avec le Vietnam contre l’impérialisme américain. Quant à l’Europe centrale et orientale, c’est dès 1966 que nous avons eu des contacts avec les étudiants contestataires de Prague ; ils étaient porteurs d’un projet de socialisme démocratique qui nous séduisait beaucoup, ce qui explique notre immense colère lorsque le 22 août 1968 les chars soviétiques sont rentrés en Tchécoslovaquie pour renverser le gouvernement socialiste d’Alexandre Dubcek. Par des conférences internationales étudiantes le contact et la solidarité étaient aussi établis avec les autres révoltes étudiantes du Mexique, de l’Allemagne, du Japon. Cette dimension internationaliste est au cœur de 1968.

Nous avions conscience également que la révolte de notre jeunesse contre l’ordre mandarinal, contre l’ordre moral, contre l’ordre militaire et policier et contre l’ordre politique ne pouvait aboutir sans la remise en cause de l’ordre capitaliste… Depuis le début de ce texte, j’utilise l’expression « révolte de la jeunesse » et non pas révolte étudiante. Pourquoi ? Si la partie la plus visible du mouvement de la jeunesse s’est produite à l’université, nous avons vite pu vérifier que la jeunesse ouvrière était tout aussi impliquée dans cette révolte. On a pu le constater lorsque en 1966 et en 1967 nous avions décidé de nous investir et de militer dans la banlieue ouvrière proche de l’université. C’est en s’associant avec de jeunes ouvriers que nous avons pu être élus à la direction de la maison des jeunes de Saint-Martin-d’Hères. Si la grande majorité des jeunes à l’époque, contrainte d’aller travailler à l’usine, était empêchée de franchir la barrière du lycée et de l’université, il n’en était pas moins confirmé qu’existaient chez ces jeunes des aspirations partagées avec l’immense majorité des jeunes. C’est ainsi que nous avons pu vérifier en mai-juin 68 la capacité de mobilisation et d’animation de la grève générale de forts contingents de la jeunesse ouvrière.

II. la plus grande grève générale de notre histoire

Les médias de l’époque ont souvent mis en exergue certains épisodes du mouvement étudiant et occulté le dynamisme et la puissance du mouvement ouvrier. Ce prisme déformant s’explique en partie par le quasi-monopole de l’expression publique de ceux qui sont passés par l’université, y ont envoyés leurs enfants et vivent éloignés des quartiers populaires. La grève générale n’a pas éclaté dans un monde serein. Après une période d’étouffement des luttes sociales liée à la guerre d’Algérie et à l’instrumentalisation de celle-ci par le pouvoir, le mouvement ouvrier s’est lentement réveillé, notamment après la puissante grève des mineurs dans toute la France en 1963. La combativité ouvrière reprenait ses droits. Les années 1966 et 1967 vont être le théâtre de grèves ouvrières locales parfois très dures, notamment à Caen. À Grenoble, ville alors très industrielle, entourée de communes avec des municipalités communistes, les actions ouvrières étaient aussi très présentes. Par exemple, à Neyrpic nous avions pu longuement discuter avec les meneurs de l’action, qui étaient parfois plus jeunes que nous. Les revendications portaient au début essentiellement sur les salaires. Alors que le rythme de la croissance économique était élevé et qu’il y avait un quasi plein emploi, les patrons refusaient d’augmenter les salaires. Comme on l’écrivait à l’époque, les ouvriers se sentaient « les oubliés du progrès ». Cette envie ouvrière d’en découdre trouva un mobile plus général et une occasion de se centraliser sa colère contre le pouvoir avec la décision du gouvernement Pompidou en 1967 de réformer la sécurité sociale par la voie des ordonnances. Comme on le voit, l’arsenal des institutions de la Ve République alors en place perdure aujourd’hui. Les syndicats ouvriers purent alors dénoncer d’une part le contenu d’une réforme (suppression de la gestion des caisses de sécurité sociale par les seuls représentants élus des ouvriers pour y placer le patronat) et contester par ailleurs la méthode antidémocratique des ordonnances. Quand je me remémore le débat que nous organisions à la fin de l’année 1967, j’y trouve des argumentaires qui seraient aujourd’hui d’une grande actualité.

L’action ouvrière de l’époque commençaient à élargir ses revendications à d’autres questions qui mettent plus directement en cause le fonctionnement de notre société. Nous vîmes apparaître dans les usines une contestation croissante des conditions de travail imposées par le système taylorien du capitalisme de l’époque. L’organisation du travail productif était dominée par le travail à la chaîne, répétitif et abrutissant. La majorité des ouvriers était des OS (ouvriers spécialisés) arrimés plus de 40 heures par semaine au même poste de travail, aux mêmes gestes répétitifs et abrutissants. Ce système productif, imposé après la guerre, a pu se maintenir grâce notamment au recours massifs à des travailleurs immigrés venus principalement d’Algérie, mais aussi d’une main d’oeuvre issue de l’exode rural, peu ou moins syndiqués, qui acceptèrent cette férule pendant près de deux décennies. Mais notamment parmi les plus jeunes qui aspiraient à un autre avenir, le rejet de la discipline commençait à monter. Les grèves contre les conditions de travail tayloriennes commencèrent dans les années 60 se multiplieront dans les années 70 notamment dans l’industrie automobile. Me revient en mémoire d’avoir participé à la faculté de sciences économiques de Grenoble à une rencontre-débat passionnante avec les représentants des syndicats et le monde universitaire interrogeant ces normes de production du capitalisme.

Ces normes productives permettaient la production de masse standardisée et par voie de conséquence une consommation de masse standardisée elle aussi. Ce qui a nourri dans la jeunesse des années 60 l’émergence d’une critique de la société de consommation, de ses objets uniformisés qu’on nous imposait et de l’apparition d’une publicité tapageuse qui voulait nous imposer un certain mode de vie… Si de nos jours la consommation s’est diversifiée, voire individualisée, les méthodes de persuasion et d’imposition publicitaire sont amplifiées et devenues encore bien davantage intrusives. L’intérêt pour la critique de la société de consommation s’est affirmé fin dans les années 60 / 70. Nous lisions des ouvrages de Roland Barthes, de Herbert Marcuse et surtout de Guy Debord. Mais beaucoup d’entre nous n’avions pas saisi la portée historique de ces premières analyses. Personnellement je me souviens que d’un roman qui m’a profondément bouleversé et a ouvert ma réflexion : Les choses de Georges Perec publié en 1965. À l’époque, pour me faire évoluer dans ma réflexion, un de mes aînés m’a conseillé de lire le chapitre du capital de Karl Marx qui traite du fétichisme de la marchandise. Cette lecture féconde a nourri des débats passionnés, engageait plus encore à remettre en cause l’ordre social dans son ensemble en liaison avec la lutte des ouvriers.

1. de la grève étudiante à la grève ouvrière

La mobilisation étudiante des mois de mars et avril sur les règlements intérieur des cités universitaires débouche sur une répression policière qui enflamme les campus et cristallise notre révolte. La lutte contre la répression va coaguler de plus en plus d’étudiants. Le vendredi 3 mai en soirée une vaste assemblée générale des délégués du syndicat étudiant est l’occasion de débats passionnés ; c’est à la majorité d’une seule voie que nous gagnâmes l’appel à la grève générale de l’université. Nous y parvînmes car nous formions avec les trotskistes de l’OCI, dont j’étais un des responsables, le groupe le plus organisé. Nous avions à nous opposer vigoureusement aux étudiants du PCF qui, alliés aux corporatistes, refusaient la grève. Ayant rallié à notre cause les maoïstes locaux et la majorité du PSU nous pûmes parvenir à gagner la partie au niveau syndical. Il restait à nous préparer le plus minutieusement pendant le week-end des 4 et 5 mai et à planifier les interventions pour parvenir au déclenchement de la grève. Le lundi 6 mai nous avons méthodiquement fait voter la grève amphithéâtre par amphithéâtre, en coordination étroite avec la majorité du syndicat des professeurs du SNESUP. Dès ce lundi la grève était suffisamment généralisée aux trois quarts de l’université pour organiser une manifestation de 3000 étudiants en direction de la préfecture.

Au cours de cette manifestation une anecdote sur le poids des symboles. Nous nous sommes retrouvés face-à-face avec un cordon de gendarmes mobiles avec casque, boucliers et matraques. Nous nous adressions à eux en disant : « nous sommes vos enfants. Ne frappez pas. Laissez-nous passer. » Placé devant ses troupes l’officier qui les dirigeait avait mis sa tenue d’apparat, flamboyante avec un beau képi bien décoré. Bien sûr j’étais quant à moi au premier rang des manifestants ; j’ai pu donc voir sortir de la masse des étudiants une main qui saisit rapidement le képi et l’envoya en arrière sous les acclamations des manifestants. Il y eut à ce moment-là un effet de sidération à la fois chez les gardes mobiles et pour l’officier, soudain paralysé par un sentiment de nudité symbolique. On en profita pour avancer brisant facilement ce premier cordon. Bien entendu nous fûmes arrêtés plus sérieusement à proximité de la préfecture.

La semaine fut occupée à installer la grève dans toute l’université en en élisant dans chaque amphi ou salle de cours des comités de grève, dont la coordination assurait la cohésion du mouvement. Même des facultés traditionnellement plus conservatrices comme la fac de médecine rejoignirent massivement le mouvement. Dès cette première semaine nous avons noué des contacts avec les trois grands syndicats ouvriers : CGT, FO et CFDT. Leur accueil a été à la fois bienveillant et prudent. La CGT locale était de fait traversée par un conflit assez violent entre deux groupes. D’un côté les plus staliniens du PCF reprenaient les arguments qu’avait exprimé Georges Marchais dans un article de L’humanité, avec une dénonciation des « juifs allemands » et des trotskistes. De l’autre des syndicalistes qui sentaient le mouvement grandir nouaient le dialogue avec nous, ce fut le cas notamment du secrétaire de l’union locale CGT. La répression féroce à Paris du vendredi 10 mai au soir fut un tournant : dès le lendemain toutes les confédérations syndicales se retrouvaient pour décider d’organiser une grève générale de 24 heures le lundi 13. Nous avons préparé cette grève de concert avec les syndicats ouvriers. Cette immense journée du 13 mai a vu déferler une marée humaine dans les rues de Grenoble comme dans celles de toutes les villes de France.

Il est intéressant de relever ici un débat qui traversa la direction étudiante de l’époque. Lors de notre assemblée du 11 mai, les étudiants maoïstes adoptèrent une étrange position. Pour eux l’appel par les centrales syndicales à la grève générale d’une journée le 13 mai signifiait la reprise en main du mouvement par les appareils bureaucratiques, ce qui ne pouvait qu’entraîner la fin du mouvement. On ne pouvait alors que s’ouvrir une période de repli du mouvement qui impliquait d’entrer en résistance ; il s’imposait en conséquence de quitter la direction du mouvement pour se réfugier dans des actions locales. Quelle erreur d’appréciation ! On leur expliquait qu’au contraire la puissance des grèves et des manifestations du 13 mai allaient permettre au grand nombre des ouvriers, des employés, des étudiants et de toutes les catégories de sentir leur force et leur unité, que s’ouvrait au contraire une phase propice à l’action et à l’amplification du mouvement sous des formes qu’on ne pouvait définir à l’avance. La suite nous a donné raison ; ce fait qui peut paraitre anecdotique est en réalité très instructif.

2. la traînée de poudre

La grève générale du 13 mai, la puissance des manifestations renforça la détermination collective. Nous voulions poursuivre la grève. Dans un premier temps les responsables syndicaux ouvriers cherchèrent à s’y sont opposer, mais cela n’a guère eu prise sur les consciences ; nous sommes parvenus à faire adopter la poursuite de la grève dans l’université par l’ensemble des étudiants, mais aussi par la majorité des professeurs et la quasi-totalité du personnel administratif ; grève qui s’est vite étendue à tous les lycées de la ville. Des débats passionnés commençaient par ailleurs à agiter les ateliers et les bureaux. Enfin dès le mercredi 15 mai la nouvelle se répandait qu’une usine était occupée dans la banlieue de Nantes puis d’autres à Caen et dans la région parisienne. Se déclenchèrent dans la fin de cette semaine de nouveaux foyers de grèves avec occupation, en particulier dans des ateliers de la région de Lyon et de Grenoble. Étant parvenu à constituer un comité de grève dans le monde éducatif composé de délégués élus, nous pouvions en son nom commencer à associer les grévistes des autres secteurs. C’est alors que les dirigeants de la CGT changèrent de stratégie ; autour du 17 mai comme nous l’a raconté le responsable local qui nous était proche ils décidèrent de généraliser la grève afin de mieux la contrôler. On nous relata que des responsables CGT débarquaient dans les usines, réunissaient les délégués CGT et leur tenaient en substance le discours suivant : « constituez un comité de grève, bloquez l’usine et faites-le vite car sinon ce sont les gauchistes qui vont prendre la main. » Le mouvement était inexorable et le 20 mai la grève se généralisait en France pour atteindre les 8 millions de grévistes déclarés. La paralysie était totale et il fallut organiser la solidarité pour aider les familles de grévistes à tenir. Et c’est alors qu’une partie des paysans, pourtant pour la plupart plutôt conservateurs, se mirent en mouvement ; des circuits courts se sont mis en place pour amener de la nourriture dans les usines. Autre signe de la profondeur du mouvement, c’est l’irruption des femmes dans la participation, l’organisation et le soutien à la grève ouvrière.

Mais la puissance du mouvement posa rapidement la question de son issue. La riposte du pouvoir gaulliste se fît en se répartissant les rôles. Le Premier ministre Georges Pompidou noua des contacts d’abord secrets avec tous les dirigeants syndicaux puis entama publiquement des négociations au ministère du travail rue de Grenelle. Le général De Gaulle tenta quant à lui de reprendre la main en annonçant le 24 mai la tenue d’un référendum sur la participation ; ce fut un fiasco et tout le monde, y compris une partie de son camp, rejeta cette tentative plébiscitaire de tradition bonapartiste.

Nos efforts pour construire un comité central de grève ne débouchant pas au niveau national, les grévistes ne furent pas en mesure de contrôler la direction de leur mouvement. Des tentatives de récupération sont alors avancées par la gauche traditionnelle : le meeting de Charléty mit en scène la personnalité de Pierre Mendes-France ; le lendemain ce fut l’annonce unilatérale de François Mitterrand, le candidat unique de la gauche à l’élection présidentielle de décembre 1965, de sa disponibilité pour gouverner ; le Parti communiste français se prononça quant à lui pour un gouvernement d’union populaire aux contours incertains. Ces initiatives, marqués à la fois par la division et la récupération politique, ne furent guère appréciées par les grévistes qui continuaient à tenir bon. Mais nous sentions bien que la grève générale manquait d’une direction et que l’absence d’un réel débouché politique constituait une fragilité intrinsèque de la grève générale.

C’est alors que s’esquissa à droite dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin un double mouvement de contre-attaque. Dans un premier temps le général De Gaulle met en scène sa disparition : pendant deux jours on ne sait plus où il est, y compris le gouvernement et son premier ministre. Ce qui créa un sentiment de panique. Il revint ensuite en se présenta comme le seul sauveur et recours face à la crise. Précisant qu’il était allé voir le général Massu, chef de l’armée basée en Allemagne à Baden-Baden, il indiquait à tous qu’il disposait toujours du contrôle de la force armée, institution symbole du pouvoir régalien de l’État et du maintien de l’ordre. L’immense marche des partisans gaullistes sur les Champs-Elysées eut pour fonction de rameuter et mobiliser la base sociale du pouvoir. La campagne que nous nous sommes efforcé de mener pour une grande manifestation unitaire de tous les syndicats soutenus par tous les partis de gauche fut vaine… si ce n’est dans de rares endroits. Nous y sommes ainsi parvenus à Grenoble à l’organiser le 30 mai, le jour même de la grande manifestation gaulliste. J’ai gardé un vif souvenir de cette marée humaine qui a déferlé dans les rues de la ville ; ce fut la plus grande manifestation de la ville de toute cette période. C’est dire le potentiel dont disposait encore le mouvement en cours à l’échelle nationale si la division ne l’avait emporté, pour contrer la double manoeuvre du pouvoir.

Il y eut à la manoeuvre, outre le général De Gaule, le premier ministre G. Pompidou qui convoqua officiellement syndicats et patronat pour faire cesser la grève, quitte à céder sur des points importants. Ce fut le cas : gouvernement et patronat doivent beaucoup lâcher : augmentation de 35 % du SMIC, de 10 % pour tous les autres salaires, la quatrième semaine de congés payés, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise. Malgré l’importance des reculs du pouvoir, les syndicats sont prudents et demandent à consulter leur base. Et lorsque Georges Séguy présente ses propositions aux ouvriers de Renault à Billancourt il se fait huer , la grande majorité des ouvriers consultés refusent l’accord. Les dirigeants syndicaux qui ont respecté l’engagement pris auprès de Pompidou s’emploient à mettre fin à la grève. Parallèlement à l’annonce par Pompidou du contenu de ce qu’on appelle à tort les accords de Grenelle (les syndicats se sont gardés de les signer) De Gaulle annonce la tenue d’élections législatives pour le 23 juin. Le jour où j’ai entendu sur Europe 1 (car l’ORTF était paralysée) les dirigeants du PCF et de la CGT déclarer qu’il fallait arrêter la grève et participer aux élections, je fus tellement choqué que je me mis à pleurer pendant de longues minutes.

La reprise du travail n’alla pas de soi. Dans de nombreuses usines de Grenoble les ouvriers refusaient à la majorité la reprise du travail jusqu’à la mi-juin. La situation était tendue, et de très nombreux incidents eurent lieu. Mais le gouvernement et le patronat avaient repris la main et on assista à plusieurs évacuations d’usines sur les ordres du nouveau ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin.

À cette occasion je me dois de consacrer quelques mots à mes amis communistes. Au cours de ces événements dans lesquels ils étaient pleinement engagés, des militants communistes proches de nous se sont heurtés par deux fois à certains de leurs dirigeants, au début n s’opposant à la grève puis à la fin en organisant la reprise du travail. Certains d’entre eux ont bien identifié la position de leur direction et ont ouvert une voie critique soit en quittant le parti pour d’autres affiliations soit en privilégiant l’action interne au parti. J’ai cependant été très frappé par le fait que d’autres militants communistes, pourtant très sincèrement engagés à nos côtés, pratiquaient un véritable déni quant à la responsabilité de leur direction en leur inventant des justifications qui changeaient tous les jours. Il a fallu de longues années pour que leur mentalité évolue.

Concernant l’attitude à avoir face aux élections, le débat a été vif parmi nous.

Une discussion intéressante se noua dans notre petite équipe politique. Nous avions scandé avec tous les étudiants dans les manifestations le mot d’ordre « élections piège à cons ! ». Je me souviens de la colère de notre mentor, le professeur et vieux militant trotskiste, qui nous déclara que c’était le mot d’ordre le plus con qu’on n’avait jamais entendu. Ce fut l’objet d’une une longue et âpre discussion pour parvenir à comprendre que la mobilisation électorale fait aussi partie de la mobilisation sociale. Ce n’est que longtemps après que j’ai compris l’importance de cette discussion ; j’ai davantage fait mien cet enseignement lors du travail d’élaboration du concept de révolution citoyenne que Jean-Luc Mélenchon avance depuis une quinzaine d’années.

À la mi-juin la grève était finie et les élections amenèrent une chambre « bleue horizon ». Une victoire du camp de la droite due à la forte mobilisation des électeurs du parti gaulliste (qui prend aussi des voix au centre) mais plus encore aux déperditions des voix à gauche (baisse de près de 7 points par rapport aux élections d e1967 pour les trois principaux partis de gauche, près de 12% pour le seul PCF) avec une abstention significative de la jeunesse et des ouvriers.

 

Deuxième partie : Quelle leçon tirer de cette expérience ?

Tout en sachant que l’histoire ne se répète jamais et que chaque moment de la lutte émancipatrice a sa singularité, mai 68 représente pour moi une expérience politique majeure, celle qui a contribué à forger mes convictions et principes politiques auxquels je me suis efforcé de rester fidèle. S’il serait prétentieux de parler de leçons de l’histoire de cette expérience vécue, je pense utile de partager quelques enseignements de ce moment de notre histoire.

Le premier enseignement consiste selon moi à considérer que la lutte émancipatrice ne peut être que le produit de l’action du grand nombre. Mai 1968 nous a fait sentir quasi physiquement que l’action révolutionnaire de minorités éclairées était une impasse et se révélait être le plus souvent contre-productive. Pour transformer le monde, seul un mouvement social entraînant la majorité de la population laborieuse peut être efficace. C’est devenu pour moi un point de différenciation avec ce qu’on pourrait appeler par un terme générique « le gauchisme ». S’impose dans toute action de mobilisation, fût-elle modeste, à l’échelle par exemple d’un service, d’une entreprise, d’un territoire, la question de comment convaincre la majorité. De comment y parvenir en trouvant les mots qui feront sens pour ceux que cela concerne, par un travail de conviction sans jamais prostituer ses idées.

Dans le cadre de cette réflexion, relatons des discussions récentes. Un ami étudiant me dit avoir bloqué son amphi avec une dizaine d’étudiants convaincus mais que cela a ensuite quelque peu dégénéré avec d’autres étudiants. Comme il me demandait mon avis, sans vouloir lui donner de leçons, je lui ai relaté la méthode que nous avions mise en œuvre en 1968 pour mettre en grève l’université de Grenoble. Nous arrivions au début d’un cours et demandions 10 minutes d’interruption du cours, généralement acceptée… et parfois subie par le professeur. Puis après le débat nous passions au vote. Si la majorité votait la grève, nous bloquions l’amphi tout en prenant soin d’élire un comité de grève chargé de coordonner l’action avec les autres comités. Si l’amphi votait contre la grève, nous en prenions acte et laissions le cours se dérouler normalement. Puis fort du développement de la grève dans les autres amphis nous revenions les jours suivants vers les plus hésitants ; jour après jour la dynamique collective emportait tout sur son passage. Lorsque je vis ce jeune étudiant prendre la parole devant l’assemblée générale de l’université Paul Valéry de Montpellier avec plus de 3000 étudiants sur la pelouse, je me suis dit qu’il avait vite appris.

Un autre débat qui a trait au travail de masse des militants porte sur le syndicalisme. Manifestement le syndicalisme étudiant de 2018 a peu à voir avec celui de 1968. L’UNEF avait à l’époque sur Grenoble plus de 4000 adhérents. Elle gérait un restaurant universitaire, une cité universitaire, une imprimerie. Les adhérents du syndicat avaient des tarifs préférentiels pour certains services. Dans certaines facultés, la majorité des étudiants était syndiquée. Cela avait une conséquence très concrète sur notre comportement de responsables syndicaux. Nous étions dans l’obligation de partir des intérêts matériels et moraux de tous les étudiants, indépendamment de leurs opinions politiques ou philosophiques. Cela faisait partie de la définition même du syndicalisme et si nous voulions être majoritaires nous étions obligés de le respecter. Cela avait une autre conséquence. Pour défendre nos idées proprement politiques nous étions dans l’obligation de ne pas utiliser l’organisation syndicale mais de nous battre à visage découvert au nom de notre organisation politique. Aujourd’hui les choses ont bien changé. Les syndicats étudiants sont divisés et ont très peu d’adhérents. Aux élections universitaires la participation est très faible et les syndicats corporatistes ont souvent la majorité des voix. On peut rêver d’un retour du syndicat de masse mais l’important dans le contexte actuel serait pour l’action syndicale étudiante de réinventer une méthode où elle aurait pour objectif de rassembler la majorité en s’appuyant sur la défense des intérêts matériels et moraux de tous indépendamment de leurs opinions. Il y a des signes qui vont dans ce sens.

Les choses ne sont certes pas identiques dans le mouvement syndical des salariés mais le problème de fond est le même. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Ce qui est « l’invariant » pour transformer le monde c’est de mettre en mouvement le grand nombre.

Le deuxième enseignement fondamental que je tire de cette expérience tient au fait que le mouvement en lui-même ne peut tout régler. La grève générale de 1968 en paralysant le pays démontra la force de tous ceux qui font tourner la machine. Quand ils s’arrêtent, tout s’arrête. Cette puissance est immense mais si elle est une condition nécessaire elle n’en est pas une condition suffisante à la victoire. La construction d’une issue politique qui soit en accord avec le mouvement est indispensable. Dans la semaine qui va du 27 mai au 1er juin nous avons ressenti physiquement que la grève nous échappait car elle n’avait pas de débouché et de direction politique. Comme les partis politiques de gauche étaient au fond opposés à cette grève ils ne surent et ne voulurent pas proposer d’alternative politique cohérente. Dès lors la grève générale de 1968 ne fut soldée que plus tard, en deux temps. D’abord en 1969 lors de la victoire du non au référendum qui chassa De Gaulle et surtout en 1981 avec la victoire électorale de François Mitterrand. Mais l’absence d’issue politique structurelle pour la grève générale de mai 68 pesa sur la suite des événements. De nos jours nous assistons à l’effondrement massif de la gauche institutionnelle et notamment du Parti Socialiste qui s’est converti à la mondialisation libérale, aussi est-ce un acquis précieux que se construise aujourd’hui une alternative politique dont la France insoumise est la colonne vertébrale. La volonté farouche que j’emploie aujourd’hui à essayer de construire cette issue politique, je la tire directement de l’expérience faite en 68, de la conscience du coût énorme que représente l’absence d’issue politique.

Bref la mise en mouvement du grand nombre et la construction d’une alternative politique sont les deux piliers d’une action révolutionnaire conséquente.

Mais tout cela ne doit pas nous cacher la réalité de nos propres insuffisances dans les années qui entourent mai 68. Je pense que nous avons fait preuve d’une certaine cécité par rapport à des mouvements profonds alors en cours dans la société. Certes, comme je l’ai dit plus haut, je suis convaincu que le féminisme combatif est né dans cette période où surgit la grève générale de 68 ; le combat pour l’émancipation des femmes contre la domination masculine faisait partie de nos principes. Mais ce n’était qu’un début, d’autant que les pratiques des militants étaient loin d’être en accord avec les principes affichés publiquement. Il faudra des années pour que ces comportements se modifient. Je pourrais faire les mêmes remarques concernant le combat pour les droits des homosexuels.

Mais il y eut un aveuglement plus profond. La dimension écologique était totalement absente en 1968. Certes nous commencions à émettre des critiques notamment sur les normes de consommation que voulait nous imposer l’ordre publicitaire. Mais cela restait marginal. La véritable prise de conscience écologique n’est arrivée qu’au milieu des années 70 avec la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974 et il fallut du temps pour que cela devienne une exigence sociale et politique à partir du milieu des années 80. La pensée dominante de la gauche comme des groupes révolutionnaires étaient fondamentalement productiviste.

Et cela m’amène à ce que je considère comme l’insuffisance majeure des activistes que nous étions. Nous étions fondamentalement embourbés dans une vision exclusivement marxiste-léniniste du monde. Certes notre curiosité, notre révolte, notre jeunesse nous amenait à lire énormément d’auteurs, à comparer toutes les philosophies, à discuter toutes les doctrines et ce fut indéniablement une magnifique école de formation. Mais au bout du compte on en revenait toujours au même schéma marxiste-léniniste, à l’aune duquel nous cherchions à juger de tout. Et il faut être encore plus précis. Nous nous calquions trop souvent sur le modèle de la révolution bolchevique en Russie ou plus exactement sur la façon dont elle était racontée par Lénine et Trotsky pour en faire l’exemple à imiter. Je me souviens toutefois de débats sur ce sujet. Après avoir lu avec passion la magnifique histoire de la révolution russe écrite par Léon Trotsky, j’étais venu dans mon groupe d’études révolutionnaires lire le passage où Trotsky développe l’idée qu’il n’y a pas de modèle révolutionnaire et que le marxisme n’est pas un catéchisme mais un guide pour l’action. Mais ce petit éclair de lucidité était en partie étouffé par l’orthodoxie marxiste-léniniste qui nous servait de bréviaire. Nous avons mis du temps à nous dégager de cette gangue. D’autant que nous observions que d’autres abandonnaient allègrement le marxisme pour rejoindre l’idéologie libérale et capitaliste dominante, un retournement de veste que naturellement nous réprouvions vigoureusement. Avec pour certains d’entre nous le réflexe de s’accrocher aux branches marxistes-léninistes pour ne pas tomber dans le torrent libéral. Ce n’est que tardivement dans les années 1980 que j’ai repris un travail systématique sur le plan théorique pour tenter d’actualiser le marxisme, notamment dans la revue qui ne dura que quelques années qui s’intitulait Le Marxisme Aujourd’hui. Ce travail s’est poursuivi, entre autres au sein de l’association Pour la République Sociale que nous avions fondée avec Jean-Luc Mélenchon vers l’an 2000. Et là je me souviens d’une de mes discussions avec le regretté et brillant François Delapierre (qui n’était pas né en 1968). Nous discutions de la manière de réinvestir le marxisme dans des mots et des cadres nouveaux correspondant aux enjeux politiques, sociaux et écologiques que nous imposait le nouvel âge du capitalisme financier. Et nous décidâmes chacun de notre côté de lire et d’étudier attentivement l’œuvre d’André Gorz et de quelques auteurs proches de cette pensée. Ces lectures ont été particulièrement fécondes et nous ont permis d’approfondir des réflexions qui étaient restées bloquées dans les années 70. Comme je le dis souvent aux jeunes générations, ne négligez pas le travail théorique car il conditionne nos actions futures. Ce travail d’enrichissement du marxisme et de son renouvellement a été encouragé par l’effondrement du « communisme réel » des dictatures staliniennes ; cet effondrement, loin de faire disparaître Marx de nos radars nous ont permis au contraire de le redécouvrir avec plus de fraîcheur et d’authenticité. Ce 5 mai 2018 Marx aurait eu 200 ans ; je vois avec plaisir des jeunes se replonger dans la lecture de ce géant de la pensée en ayant l’esprit libre et ouvert. Et pour ceux qui me demandent de signaler un commentateur intéressant de Marx je leur conseille de lire notre ami Denis Colin et notamment son dernier ouvrage. Bref c’est le travail théorique indispensable qui nous a amené à élaborer les concepts d’éco-socialisme et de révolution citoyenne.

Dans ces insuffisances théoriques de 1968 il y avait aussi l’ignorance de l’héritage républicain et notamment de l’œuvre de Jaurès qui replace l’action révolutionnaire pour le socialisme dans la continuité de la révolution française et du fondement universel de la république. Je remercie infiniment mes aînés qui dans les années 70 m’ont poussé à lire systématiquement Jean Jaurès et à réétudier dans le détail l’histoire de la Révolution française, celle de 1848 et de la Seconde République comme celle de la IIIe République en soulignant l’aspect fondateur du combat laïque. Cela nous donne des armes pour penser la révolution qui vient.

 

Conclusion : de l’individualisme

Dans les clichés portés par les plumitifs un peu fainéants, il y a l’idée que mai 68 serait à l’origine de la mentalité individualiste et consumériste de notre société. C’est un contresens absolu. Mai 1968 est avant tout une aventure collective où les individus s’épanouissent en participant à une action commune. Les valeurs du collectif et du commun s’imposaient comme représentation face à celle du chacun pour soi des petits-bourgeois satisfaits de la croissance des « Trente Glorieuses ». Mais il y a une autre dimension profondément personnelle qui s’exprimait dans la révolte de la jeunesse à l’époque. Nous étouffions dans la camisole de force politique et morale de la société de l’époque et aspirions à l’émancipation individuelle et collective. La liberté d’expression, la liberté de circulation entre les pays, la liberté de choisir son avenir, la liberté de se tromper, la liberté d’être le maître de son propre corps, la liberté de choisir son conjoint, la liberté de son orientation sexuelle… toutes ces libertés étaient nos étendards et doivent le demeurer. Mais elles ne peuvent être conquises que par l’action collective qui doit se faire dans le respect de chaque personne.

Comme le disait le grand sociologue Robert Castel, il faut opposer à l’individualisme négatif de l’égoïsme du chacun pour soi au détriment des autres, l’individualisme positif de l’émancipation personnelle qui s’inscrit dans une transformation collective. C’est peut-être cela la leçon de vie la plus importante.

Pour terminer, un ami de ma génération se posait la question décisive de la transmission. Comment transmettre les expériences historiques d’une génération à l’autre ? Car cette transmission ne se réalise pas automatiquement et il arrive que des fils soient rompus. Lui et moi sommes tombés d’accord pour dire que la transmission c’est l’action. Une expérience historique ne se transmet pas comme un savoir que les uns imposeraient aux autres, comme une leçon à donner à une génération ignorante. Penser cela serait d’ailleurs aux antipodes des conceptions pédagogiques que nous défendions en 1968. La seule manière de transmettre ne peut se faire que par l’interaction entre les générations et j’avoue avoir souvent beaucoup appris des générations plus jeunes – ce qui m’a amené à réviser mon héritage à nouveaux frais. La transmission ne peut se faire que dans la participation commune à l’action contemporaine. C’est la seule manière de rester fidèle aux idées et aux principes qu’on croit avoir acquis.

René Revol

Le 12 mai 2018.

Catégories :Mes notes de blog

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