Député suppléant

Réforme Blanquer dans l’éducation : une cohérence libérale

Dans la période contemporaine, lorsqu’il a été présenté un projet de réforme éducative, le gouvernement et le législateur le faisait toujours précéder d’un exposé des motifs censé donner une cohérence au texte soumis aux députés. Cet exposé des motifs, certes plus ou moins sincère, donnait généralement lieu à un débat de fond sur les attendus et justifications de la réforme en question. Rien de tel avec le ministre Jean-Michel Blanquer aux ordres de Macron. Le gouvernement, alors qu’il s’engage dans des transformations profondes du système éducatif, n’offre aucune vision générale, se contentant de présenter ses mesures comme relevant du seul pragmatisme. L’analyse des mesures et réformes d’ores et déjà mises en œuvre ou celles annoncées dans l’éducation s’inscrivent pourtant dans une opération d’ensemble à visée clairement libérale tant de la société que du système éducatif. Alors que monte une inquiétude parmi les enseignants, les étudiants, les lycéens, les familles soucieuses pour l’avenir de leurs enfants et que grandit la mobilisation, il importe de donner à voir cette cohérence libérale de la réforme en cours.

L’extraordinaire consensus médiatique entourant les annonces du ministre nous invite à l’examen critique et à la méfiance. Irrésistiblement nous avons pensé à d’autres époques, par exemple celle de fin 1997 quand tous les beaux esprits de droite et de gauche tressaient des louanges au ministre Allègre. Dans un autre domaine on a en mémoire la façon unanime dont avait été accueillie en octobre 95 la réforme Juppé sur les retraites. En quelques mois ce genre de réforme peut être balayé. C’est pourquoi il nous apparait nécessaire de donner un éclairage critique et de contribuer ainsi à convaincre plus largement la population. Le gouvernement avançant de manière biaisée, abordons à présent les piliers essentiels de cette réforme.

À l’entrée de l’université, instauration d’une sélection.

La réforme « parcoursup » vise de fait à instaurer, en le cachant, une sélection à l’entrée à l’université. Le premier maillon du dispositif de sélection consiste à en finir avec le baccalauréat comme premier grade universitaire. Le lycéen perd ainsi son droit d’accèder avec ce titre à l’université. On exigera désormais de lui qu’il soit en mesure de répondre aux fameux attendus définis de manière plus ou moins vague et confuse par chaque université pour chacune des formations. Il lui sera demandé de rédiger une lettre de motivation comme pour un entretien d’embauche et de passer par trois filtres successifs : la validation de sa demande par le conseil de classe de terminale de son lycée, la réussite à un baccalauréat profondément modifié, dont la valeur sera fonction de la réputation de son établissement, enfin l’acceptation ou non de sa demande pour une des différentes universités et types de formation demandées, voire une acceptation sous réserves. « Les universités auront à examiner l’adéquation entre le profil d’ un candidat et la formation demandée, avant de l’accepter ou de l’inscrire dans la licence sous réserve du suivi d’un parcours de remise à niveau ; ou encore, lorsque les capacités d’accueil seront atteintes de le refuser » résume Le Monde du 12 décembre.

Non seulement un tel dispositif induit une sélection à l’entrée de l’université, mais le titre de bachelier qui cesse d’être le premier titre universitaire perd toute valeur nationale. Le bachelier sera ou non choisi par l’université et le choix de sa formation devient dès lors très formel ; outre le fait que les voeux possibles sont limités à 10 voeux et non plus 24, le lycéen moyen ou venant d’un lycée peu côté verra de nombreuses portes se fermer et se voir contraint de prendre une formation par défaut. Une partie des étudiants sera de fait exclue de l’université.

Derrière la mise en place du « parcoursup », la question budgétaire est bien évidemment un aspect important. Ce n’est pas le seul, il s’en faut.

Plutôt que d’augmenter les capacités d’accueil de l’université, on en limite les flux d’entrée. Alors que la France est déjà à la traine parmi les grands pays développés pour la proportion d’étudiants d’une classe d’âge admise dans le supérieur, ce dispositif malthusien va induire une nouvelle régression. Un rapport paru sous le mandat de Hollande signifiait, vu le boom démographique de l’an 2000, l’arrivée d’une génération plus nombreuse à l’âge des études universitaires ; on a évalué de 2016 à 2022 un afflux supplémentaire de 300 000 candidats qui viendront frapper à la porte des universités. Au lieu de se lancer dans la construction de nouvelles capacités d’accueil, on préfère se replier sur l’existant et instaurer un système sélectif. Le système APB (admission après-bac) du tirage au sort dans les formations saturées touchait fort injustement quelques milliers de bacheliers, faute de moyens suffisants. La méthode « parcoursup » est quant à elle encore bien plus fortement injuste en instaurant une sélection très discriminante socialement. Ce sont les familles les plus dotées économiquement, socialement et culturellement qui sauront accompagner leurs enfants dans les choix complexes des formations ou dans la rédaction d’une lettre de motivation. Ces entraves mises à l’accès aux études font d’ailleurs d’ores et déjà le bonheur d’officines privées qui commencent à proposer des systèmes payants d’accompagnement. Ainsi s’accentue le mécanisme de marchandisation de l’école déjà bien enracinée, non sans entraîner par ailleurs une surcharge de travail tant pour les enseignants de terminale, notamment les professeurs principaux, que pour les enseignants du supérieur qui vont être astreints à devoir analyser des milliers de dossiers (voir le blog de Yann Bisiou). Avec une surcharge de travail et des compensations financières dérisoires pour les enseignants français dont la rémunération est déjà inférieure de 20 % à la moyenne européenne ! Quant aux lycéens, ils sont ouvertement invités à « mieux se vendre », conformément à la logique managériale qui est la source d’inspiration de cette réforme.

La réforme du bac ou le triomphe de l’individualisme.

Parcoursup ce n’est que la première pierre. Nous ne rentrons pas ici dans le détail de la réforme que chacun peut étudier ailleurs. Il faut pour le gouvernement s’attaquer à la clé de voûte du système qui détermine à la fois l’entrée à l’université et l’organisation du lycée. Quand on étudie de près les programmations horaires prévues au lycée, sont menacés près de 20 000 postes d’enseignants sur les 140 000 qui concernent les lycées (ceux d’enseignement général et technique). Il y règne la logique comptable et financière alors que la moindre comparaison avec les autres pays devrait nous amener à augmenter le nombre d’enseignants pour diminuer significativement les effectifs par classe. Le problème central du lycée c’est quand même en premier lieu celui de l’enseignant seul devant 35 à 40 élèves ! Naturellement cela est totalement occulté dans la réforme. Mais il faut aller plus loin et prendre en compte la nature des épreuves prévues pour le baccalauréat : des épreuves dites dominantes et d’autres dites secondaires, avec la possibilité pour les lycéens de constituer des couples de matières différenciées. Ceci contribue à réaliser le vieux rêve des libéraux notamment anglo-saxon d’un bac à la carte. Il faut ajouter à cela deux dispositions majeures : l’augmentation du contrôle continu et la mise en place d’un grand oral. Le contrôle continu va contribuer à accentuer les discriminations entre « bons » et mauvais lycées », on voit déjà cela à l’œuvre dans les filières sélectives existantes où la sélection se fait sur dossier. La participation au jury de sélection en classe préparatoire est instructive, il faut sans cesse lutter contre les représentations dominantes qui hiérarchisent durablement la réputation de chaque lycée. Nous gardons en mémoire les visages de ces lycéens que nous avons repéchés dans ce qu’on appelle le mauvais lycée qui se sont révélés d’excellents étudiants mais qui auraient pu être laissés sur le bord de la route si on avait suivi le jeu des réputations. Quant au grand oral, c’est une mystification. Chacun s’accorde pour reconnaître que dans le système éducatif l’expression orale doit être renforcée car cela fait partie des apprentissages fondamentaux. Qu’on ne vienne pas nous raconter que le bagou des élèves de banlieue leur permettra de briller aussi bien que les enfants des quartiers chics élevés depuis le plus jeune âge dans le langage dit soutenu. Le ministre Blanquer a connaissance de décennies de travaux, d’études approfondies et d’expérimentation, qui ont montré que la langue orale était un marqueur social beaucoup plus net que l’écrit. Un échange oral entre un professeur et un élève peut être un moyen de progression pour ce dernier s’il est répété, approfondi et mis en relation avec des travaux écrits. Le passage systématique de tous les futurs bacheliers pendant une demi-heure devant un jury ne sera qu’un couperet fatidique pour les élèves les moins bien dotés socialement et culturellement. Aucun pédagogue sérieux ne peut apporter son crédit à une telle mystification.

Le fond de l’affaire de la réforme Blanquer du lycée c’est la volonté de passer d’un système collectif organisé autour de classes et de filières structurant la cohérence d’une formation sur deux ou trois ans à un nouveau système individualisé où chaque élève, pour reprendre le langage libéral, deviendra l’auto-entrepreneur de sa propre formation. C’est l’explosion de l’institution scolaire. Il suffit de se tourner vers les systèmes anglo-saxons individualistes pour comprendre que cela aura pour effet d’amplifier les inégalités sociales à l’école. C’est en ce sens une rupture majeure avec les fondements de l’école républicaine. Cette dernière, dans la forme actuelle qu’elle a prise, charie certes beaucoup de défauts et contribue aussi à produire des inégalités. Est-ce une raison pour choisir un système bien pire encore ?

La mise à mort de la troisième culture.

Il s’agit là d’un point qui a été moins souligné dans les analyses qui ont suivi l’annonce de la réforme du lycée. Actuellement la filière la plus nombreuse du lycée est la filière ES (économiques et sociales) montée en charge les 30 dernières années ; elle a permis à de nombreuses générations d’accéder aux études universitaires de manière généralement très positive. La matière principale de cette filière ce sont les sciences économiques et sociales (les SES que nous avons eu l’honneur d’enseigner pendant 40 ans en lycée ou dans le cadre de la formation de futurs enseignants). Les SES ont permis de révéler la pertinence d’installer dans les sciences sociales comme troisième culture, à côté de la culture scientifique et de la culture des humanités. Les SES s’enrichissent ou sont au croisement de la plupart des autres matières : histoire et géographie, français, philosophie, mathématiques, langues étrangères… elles contribuent à construire une véritable cohérence de la formation et une bonne préparation à de nombreux cursus universitaires. Cette discipline est une victime directe de la réforme en cours. Elle ne donnera lieu qu’à une épreuve secondaire et optionnelle. Présentement unifiée et un des piliers des sciences sociales, elle court le gros risque d’être brisée entre d’une part des sciences économiques couplée aux mathématiques (le vieux rêve des économistes libéraux qui ont toujours détesté cette discipline du secondaire qui fait de l’ombre à l’économie standard) et de l’autre la sociologie rattachée à des matières littéraires. Cette entreprise de démantèlement des sciences sociales est aussi à mettre en relation avec la volonté de diluer l’histoire et la géographie dans une discipline présentée comme plus large : on évoque par exemple la géopolitique qui fait moderne. On assiste bel et bien à la remise en cause de la « troisième culture » et des SES comme pivot d’une formation qui a fait ses preuves.

L’apparition de cette expression de troisième culture revient au sociologue allemand Wolf Lepenies. Cette troisième culture dans les années 70 représente un moment dans l’histoire scientifique. Au début du XXe siècle, en France particulièrement, on distinguait la culture littéraire dominante, héritée des humanités classiques, avec le français, latin, le grec, la philosophie. Au cours du XIXe siècle cette filière littéraire était vivace et le latin était alors le marqueur du mode dominant de sélection scolaire et sociale. Avec le XXe siècle s’impose peu à peu une deuxième culture, la culture scientifique, portée par les formidables progrès des sciences qui marquent alors l’ère industrielle, une culture structurée autour des mathématiques, de la physique, de la chimie et de ce qu’on appelait les sciences naturelles. Peu à peu les mathématiques vont jouer le rôle sélectif principal en lieu et place des humanités classiques. Enfin dans le dernier quart du XXe siècle, dans un monde social qui s’est complexifié, à côté de la première culture littéraire et de la deuxième culture scientifique s’impose la troisième culture fondée sur les progrès des sciences humaines et sociales. Elle fut un combat face aux résistances des élites en place et combattue pour en changer le contenu par les think tank du MEDEF. D’aucuns ont par ailleurs mobilisé des arguments réactionnaires pour vanter la qualité des humanités classiques opposées au bavardage économique et social. Rien de nouveau, il suffit de se rappeler la difficulté par le passé qu’a eu la sociologie à s’imposer comme une discipline universitaire à part entière, tant les représentants classiques de la philosophie lui déniaient ce droit, tant d’un autre côté les modernes s’appuyaient sur la toute-puissance des mathématiques pour refuser le statut de science à cette nouvelle discipline.

Ces argumentations utilisaient des oppositions formelles non justifiée : pour comprendre le monde qui nous entoure il s’impose de croiser les trois cultures. Toute tentative d’en éliminer ou d’en marginaliser une est source de régression intellectuelle.

Dans ce contexte la marginalisation de la discipline des « sciences économique et sociales » serait un profond recul. C’est avec elle que s’est affirmée auprès du grand public cette troisième culture. Elle s’est construite en lien avec des disciplines universitaires différentes, enseignées dans des universités le plus souvent séparées. L’enseignement des sciences économiques avaient souvent cours en France dans les facultés de droit ; la sociologie existait pour sa part était abritée dans les facultés de lettres ; la science politique a longtemps été le fait exclusif des instituts d’études politiques. La timide mise en place des sciences économiques et sociales dans les lycées en 1966 présentaient la nouveauté de croiser des disciplines universitaires différentes dans l’apprentissage de la connaissance du monde. Cette nouvelle discipline offrait par ailleurs l’avantage de dialoguer avec d’autres disciplines enseignées au lycée : bien évidemment l’histoire et la géographie qui permet des croisements féconds sur des sujets contemporains mais aussi les mathématiques sans lesquels il n’y a pas d’analyse sérieuse du monde social, et bien sûr la philosophie ou le français. Cette troisième culture est devenue un pilier essentiel pour la connaissance contemporaine. La réforme actuelle vise très clairement à sa marginalisation et représentera si elle aboutit une régression historique. La défense des sciences humaines et sociales au sein du lycée n’est donc pas une affaire corporative ou une question qui concerne seulement une discipline scolaire. C’est un enjeu de société.

Les neurosciences et la tentation scientiste.

Dans cette contre-réforme libérale, le fait que le ministre ait nommé à la tête des programmes scolaires un spécialiste renommé des neurosciences n’est pas secondaire. Cela prend tout son sens par rapport au dispositif évoqué précédemment. Nous ne contestons pas le fait qu’il y ait eu des avancées scientifiques dans le domaine neuronal et leur utilité pour le système éducatif. Mais les mettre désormais au centre de l’élaboration du contenu des disciplines constitue un retournement majeur dans la façon d’appréhender les difficultés que rencontrent les élèves dans les différents apprentissages. La tentation de certains est bien d’instrumentaliser les neurosciences pour dire que les difficultés des élèves résident dans des déficiences neuronales ; c’est pour le moins discutable et cela peut conduire à des impasses, voire à des dégâts considérables comme cela s’est produit dans la psychiatrie. Il y a donc danger à vouloir appliquer ces méthodes à l’éducation des enfants ! D’autant qu’en faire la référence première pour traiter les difficultés scolaires reviendrait à nier la place qu’occupe l’influence du milieu social et culturel dans l’explication des inégalités dans les apprentissages scolaires. En d’autres termes cela revient à dire : si l’élève rencontre des difficultés dans son apprentissage scolaire, cela n’a rien à voir avec la socialisation primaire vécue dans son enfance et sa jeunesse, ni au milieu social dans lequel il a été élevé, mais à ses insuffisances personnelles. On voit très bien le lien de la centralité que les neuro-sciences pourrait prendre dans une théorie de l’individualisation de l’éducation, celle qui commande la réforme en cours.

Nous espèrons avoir contribué par cette première note à mettre en évidence la cohérence libérale de la contre-réforme éducative mise en œuvre par le gouvernement de Monsieur Marcon. Au fur et à mesure que s’affirme la mobilisation dans l’éducation nationale de plus en plus d’experts, de professeurs et de chercheurs s’élèvent pour dénoncer le caractère funeste de cette réforme. Nous ne manquerons pas de vous donner ce blog les liens vers ces contributions.

Le 19 février 2018

René Revol et Bruno Flacher

Source photo, sur lemonde.fr : http://www.lemonde.fr/campus/live/2018/02/14/suivez-en-direct-la-presentation-de-la-reforme-du-baccalaureat_5256787_4401467.html

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