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La métaphore de la cordée et le solidarisme : Réflexion sur une arnaque intellectuelle

Lors de son intervention télévisée du 15 octobre dernier, pour répondre à l’accusation de favoriser les plus riches, le président de la république, Emmanuel Macron, a utilisé une métaphore pour le moins malheureuse. Il en effet déclaré qu’il fallait cesser de jeter des pierres au premier de cordée. Immédiatement de nombreux commentateurs, et pas seulement l’opposition, ont déploré une telle image qui fait des plus riches des dirigeants actifs et les moteurs de notre société, alors qu’il s’agit le plus souvent de rentiers qui profitent de leur fortune financière sans réellement participer à l’activité productive du pays. Cela ne mériterait pas une note sur ce blog si certains ne s’étaient pas mobilisés pour soutenir la pertinence de la métaphore, au secours d’un président qui de « fainéants » à « bordel » s’enfonce dans des propos de plus en plus méprisants pour le peuple. Parmi ces défenseurs je note l’article écrit dans le journal libéral l’Opinion par l’historien François Dosse. Celui-ci ose défendre la métaphore de la cordée montagnarde comme symbole d’une pensée solidariste. Comme peu de monde sait en quoi consiste la pensée solidariste, cela fait savant pour impressionner le petit monde médiatique souvent assez ignorant. Avant de démonter cette arnaque intellectuelle, j’apporte quelques précisions rapides sur l’auteur. François Dosse est un historien sérieux qui a écrit de brillantes biographies d’intellectuels et par exemple on retiendra son histoire de l’école historique des annales dans « L’histoire en miettes ». Par ailleurs François Dosse a souvent manifesté une proximité intellectuelle avec ce qu’on pourrait appeler le christianisme social. Il a notamment manifesté une grande sympathie pour la pensée de Paul Ricœur (1913 – 2005), philosophe français protestant auteur notamment d’une théorie philosophique sur la responsabilité, entre autres écrits très prolifiques. Et en 1997 c’est François Dosse, alors professeur à Sciences Po Paris, qui a présenté son jeune étudiant Emmanuel Macron, au vieux philosophe Paul Ricœur, qui avec l’âge avait besoin d’un scribe qui l’accompagne. Macron a été le secrétaire de Paul Ricœur pendant deux ou trois ans et cela n’en fait pas pour autant son héritier philosophique. Mais c’est une autre histoire. François Dosse cherche à créer une filiation intellectuelle entre la philosophie solidariste du début du XXe siècle, la philosophie de Paul Ricœur et la pensée politique Emmanuel Macron (sur laquelle nous n’avons pas beaucoup d’écrits conséquents mais beaucoup de commentaires journalistiques autour des discours du président). Avant de savoir si la métaphore de la cordée révèle le supposé solidarisme de Macron essayons de répondre à la question : qu’est-ce que le solidarisme ?

A la fin du XIXe siècle devant l’émergence de ce qu’on appelle à l’époque dans les élites « la question sociale », c’est-à-dire les conséquences catastrophiques sur la condition laborieuse des ouvriers du capitalisme triomphant à l’époque, plusieurs doctrines cherchent à y répondre. On peut rapidement distinguer les doctrines suivantes sans rentrés dans les différentes nuances internes qui les caractérisent :

  • Il faut rappeler la pensée conservatrice et réactionnaire qui bien que déclinante à l’époque préconise le retour aux solidarités communautaires traditionnelles de l’Ancien Régime. Lors de l’affaire Dreyfus, la littérature de certains antidreyfusards vénère la paix sociale que permettrait ce retour aux inégalités immuables des communautés traditionnelles et ils reprennent les idées des penseurs conservateurs du début du XIXe siècle, Bonald et de Maistre. Ce courant nourrira notamment l’Action française de Charles Maurras.
  • La pensée libérale justifie la liberté du marché comme le régulateur le plus efficace de la vie sociale et considère que face à la misère absolue on peut admettre quelques mesures résiduelles de solidarité. En France un économiste comme Leroy-Beaulieu qui domine l’université à cette époque est significatif de ce libéralisme.
  • Se séparant de la pensée conservatrice, le christianisme social autant catholique que protestant développe l’idée d’une charité publique organisée en direction des plus pauvres, théorisées notamment dans les encycliques papales, notamment Rerum Novarum de 1893. En France ce christianisme social sera notamment à l’origine de la fondation en 1919 du syndicat chrétien, la CFTC. Dans l’Allemagne de Bismarck, le christianisme social inspire notamment les lois sociales paternalistes du Reich.
  • La pensée socialiste avec toutes ses nuances est en pleine ascension à cette époque pour fonder la lutte de la classe ouvrière ayant pour objectif à court terme l’obtention de protections sociales forte comme étape vers l’expropriation des capitalistes et le socialisme. Certains selon une méthode révolutionnaire et d’autres une méthode réformiste.
  • Le solidarisme a été élaboré par des penseurs républicains et notamment du parti radical socialiste. Le plus célèbre d’entre eux est Léon Bourgeois qui fut parlementaire et ministre de la IIIe République mais aussi un écrivain prolixe cherchant à fonder cette doctrine. Sur le plan intellectuel on peut rattacher au fondement du solidarisme le philosophe Alain et le sociologue Émile Durkheim. Cette philosophie politique va dominer le parti radical et une partie des dirigeants de la IIIe République de 1890 jusqu’à la fin des années 20. C’est souvent en se référant à cette doctrine que des parlementaires justifient le vote de certaines lois sociales, par exemple la loi très importante sur les accidents du travail de 1898, ou la création du premier ministère du travail avec René Viviani en 1906. En quoi consiste la pensée solidariste ?

Elle considère que la société n’est pas une simple agrégation d’individus libres et indépendants mais une société marquée par la division du travail débouchant sur la constitution de groupes sociaux interdépendants les uns avec les autres. Léon Bourgeois développe l’idée que chaque individu est beaucoup moins le fruit de son action individuelle que la résultante de sa relation avec les autres ; il affirme que chaque individu a une dette sociale d’une part vis-à-vis des générations qui l’ont précédé et notamment de celles qui l’ont formé, que ce soit dans l’univers familial ou dans l’univers social élargi, mais aussi une dette vis-à-vis des autres groupes et individus avec lesquels il est en interdépendance et en interaction et sans lesquels son action ne pourrait pas avoir lieu. Léon Bourgeois en déduit que chaque individu au cours de sa vie contribue à rembourser cette dette sociale en faisant que son action dans la société ne profite pas qu’à lui mais aussi à tous les autres. C’est ainsi qu’il fonde la solidarité comme étant au cœur de la vie sociale. De cette analyse, les solidaristes en déduisent une théorie de l’Etat : celui-ci doit être chargé de la coordination de la société, doit mettre en place un service public qui prenne en charge les biens communs à tous, et doit être fondamentalement laïque, c’est-à-dire indépendant des Eglises. Mais, le plus intéressant dans cette théorie concerne leur façon de traiter la question sociale.

Les solidaristes constatent que la vie sociale produit des inégalités illégitimes et justifie ainsi la nécessaire action de l’État pour corriger ces inégalités. En s’appuyant sur cette analyse, ils vont défendre la nécessité d’un impôt sur le revenu ce qui va entraîner des batailles homériques à l’assemblée. Le socialiste Jaurès en avait fait l’un de ses combats en déclarant à la Chambre dès 1894 : « L’impôt progressif vient corriger la progression automatique et terrible de la puissance croissante des grands capitaux. » Nommé en 1895 à la tête d’un gouvernement composé des seuls radicaux Léon Bourgeois propose l’impôt progressif sur le revenu, mais la mobilisation de la bourgeoisie et de la droite le fait tomber dès l’année suivante. Et ce n’est qu’en 1913, qu’un début d’impôt progressif sur le revenu est mis en place.

Léon Bourgeois défend également la nécessité des assurances sociales obligatoires sans lesquelles il ne peut pas y avoir de couverture des risques sociaux comme la maladie, les accidents du travail, la maternité ou la vieillesse. Ces différentes positions se heurteront à la résistance farouche de l’ordre établi, y compris au sein du parti radical, pour limiter au maximum ces lois sociales de la IIIe République avant que dans les années 30 on ne fasse un pas important avec l’assurance-maladie et en 1936 les réformes du Front populaire avec les congés payés et les 40 heures. Et lorsque le Conseil National de la Résistance écrit son programme en 1943 et lorsqu’il est mis en œuvre à la libération, plus personne ne parle du solidarisme qui a disparu avec la IIIe République mais on peut raisonnablement penser que ces réformes sociales sont dans la continuité de la pensée solidariste. La preuve notamment se trouve dans les écrits du fondateur de la sécurité sociale en France, Pierre Laroque, qui se réfère explicitement au solidarisme dans lequel il a été formé à la fin des années 20. On peut donc dire que le solidarisme est à l’origine du système assurantiel collectif, qui est un des piliers de l’Etat-providence.

Comprenons-nous bien : je ne défends en aucune manière le solidarisme. Par honnêteté intellectuelle je me contente de rappeler brièvement en quoi consiste cette pensée qui a inspiré les républicains ou plutôt une partie d’entre eux entre 1890 et 1930. On voit qu’on est aux antipodes du macronisme et de ses réformes fiscales qui accroissent les inégalités, aux antipodes d’une pensée libérale qui valorise la seule initiative individuelle et la réussite des premiers de cordée qui devrait mécaniquement profiter aux autres. Macron est dans la droite ligne du libéralisme et c’est faire injure aux républicains sociaux que de le raccrocher à cette lignée. Je considère donc que François Dosse, qu’on a trouvé souvent plus inspiré, participe d’une escroquerie intellectuelle en qualifiant Macron de solidarisme.

Ceci dit, quelles sont les failles et les faiblesses du solidarisme des républicains sociaux ? Quand on lit les œuvres complètes de Jaurès on rencontre souvent des arguments critiques vis-à-vis des solidaristes, même si il n’hésitait pas à s’allier avec eux pour obtenir des réformes sociales. Les socialistes reprochent à juste titre au solidaristes de marginaliser le rôle du conflit et notamment du conflit social. En effet les solidaristes partagent avec le christianisme social une vision organiciste de la société, employeurs et employés sont des groupes sociaux complémentaires dont on doit assurer le fonctionnement équilibré. Pour eux donc les conflits sociaux ne sont que des anomalies passagères qui résultent d’une mauvaise organisation. On trouve la même idée à la fin de l’ouvrage d’Émile Durkheim De la division du travail social. Cela va inspirer une longue tradition quant à la possible association du capital et du travail jusqu’à nos jours. Le général De Gaulle y fera lui-même ouvertement référence dans ses discours et dans ses lois dites de participation ou encore dans sa présentation du projet de loi soumise au référendum de 1969, qui précipitera son départ. Les socialistes d’avant 1914, au contraire, considèrent le conflit social comme inévitable dans un système capitaliste. L’intérêt des capitalistes et l’intérêt des salariés sont des intérêts contradictoires. Ils ne peuvent qu’engendrer ce qu’on a appelé la lutte des classes. Jean Jaurès et ses amis socialistes considèrent qu’elle est un moyen le plus souvent nécessaire pour arracher les conquêtes sociales. Il aura fréquemment l’occasion de reprocher aux radicaux socialistes leur hostilité à la lutte des ouvriers et de  condamner les gouvernements républicains qui n’hésitent pas à réprimer violemment les grèves ouvrières.

Le terme de solidariste a disparu dans les années 30 mais on peut considérer qu’intellectuellement il a triomphé pendant la courte période des 30 glorieuses parmi les dirigeants des grands partis de l’époque. Car dans cette période le capitalisme fordiste, appuyé sur son extension mondiale et notamment l’exploitation du tiers-monde, a pu dégager des marges qui ont permis aux partis et syndicats ouvriers d’obtenir des conquêtes sociales, comme la sécurité sociale, la réduction du temps de travail ou la hausse du pouvoir d’achat. Et quand on relie les textes des dirigeants sociaux-démocrates de cette époque où même des gaullistes ou des communistes, on repère rapidement derrière des références idéologiques formelles une inspiration solidariste. Depuis la fin des années 70 ce monde a disparu et la pratique solidariste (ou social-démocrate, ou fordiste…) n’a plus de grain à moudre. Et le capitalisme devenu un capitalisme financier organise méthodiquement désormais la régression sociale, tout en justifiant un libéralisme, parfois repeint en libéralisme social, qui permettrait à chacun d’assumer la responsabilité de ses actes (repenser à l’éthique de responsabilité dans la philosophie de Paul Ricoeur) et qui bien sûr ne peut que fustiger l’État-providence et les systèmes publics de solidarité.

Une autre limite du solidarisme doit être soulignée. En effet, les solidaristes des années 1890 jusqu’aux années 20 baignaient dans une croyance un peu aveugle dans les vertus de la science et de son application à la production et à la société. Il est vrai que le soutien au développement scientifique a été à cette époque un facteur de progrès, notamment contre les superstitions cléricales et conservatrices, mais cette époque n’a pas été très lucide sur les conséquences contradictoires du progrès scientifique. Par exemple le grand chimiste Marcellin Berthelot (qui fut aussi un écrivain politique et même un ministre dans le même gouvernement dirigé par Léon bourgeois en 1895) est assez représentatif de ce scientisme qui déboucha sur le productivisme destructeur que nous connaissons. Et c’est sur ce point que la critique faite par l’écologie radicale nous a apporté récemment une contribution décisive.

Au-delà de la nécessaire remise à leur place des raccourcis médiatiques, s’imposait une réflexion critique sur les théories politiques progressistes apparues au début du XXe siècle, afin de construire dans le nouvel âge du capitalisme dans lequel nous sommes rentrés depuis une trentaine d’années une nouvelle philosophie politique de l’émancipation. Mais cela est une autre histoire.

Le 23 octobre 2017

René Revol

 

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