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Quand Jupiter partira en vrille : Contribution à l’analyse de la situation politique – La loi de Tocqueville

Des historiens et des sociologues ont l’habitude d’appeler « loi de Tocqueville » un phénomène particulier qu’on observe à mon avis en ce moment. En 1859, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville, auteur libéral de la première moitié du XIXe siècle, observe que l’effervescence sociale qui débouche sur la Révolution française de 1789 se développe dans un contexte d’amélioration économique. Ce ne serait donc pas en soi l’accumulation de la misère qui provoquerait la révolution, mais ce moment particulier où après une période de misère sociale une légère reprise de l’activité économique fait espérer au peuple une amélioration de ses conditions, qu’il ne voit pas venir. Bien qu’elle produise des aspirations grandissantes dans la population, la croissance économique est loin de profiter à tous. Se développe alors un puissant sentiment de ce que plus tard d’autres sociologues appelleront la frustration relative : les aspirations croissent de plus en plus vite alors que la situation des personnes stagne. Un tel contexte est favorable à l’ébullition révolutionnaire. On aurait très bien pu appeler ce phénomène « Loi de Marx » car Karl Marx fait la même remarque en 1849 dans Les luttes de classe en France pour décrire la période qui précède la révolution de février 1848. J’observe qu’aujourd’hui, nous avons sous les yeux un phénomène identique. La croissance économique et donc l’augmentation du revenu national ont particulièrement stagné dans la décennie récente, avec un PIB variant avec un taux de croissance entre 0% et 1,5%. Comme la croissance de la productivité annuelle est en moyenne de 1,5%, une croissance économique inférieure à ce chiffre est nécessairement destructrice d’emplois, à population constante. Ce phénomène s’aggrave dès lors que  la population active (le nombre total de personnes désirant travailler) augmente comme c’est le cas actuellement. Or, depuis l’an dernier, la croissance économique dépasse enfin la croissance de la productivité et on attend pour cette année 2017 une croissance du PIB de 1,7%. L’espoir d’une amélioration des salaires et de l’emploi peut ainsi naitre dans la population. Or force est de constater que les rapports sociaux qui se sont imposés dans la période précédente au profit du capital (sous l’effet des mesures des gouvernements Sarkozy et Hollande) font que cette croissance profite avant tout aux actionnaires comme le montre l’explosion des profits du CAC40, alors que le pouvoir d’achat stagne et maintient un chômage de masse, vu que cette croissance économique génère plus de créations d’emplois précaires que d’emplois stables. L’impatience sociale dans la population laborieuse et la jeunesse ne peut qu’en être aiguisée. La frustration relative ne peut que croître. D’autant que s’affirme et s’affiche sans complexe avec Macron une politique ouvertement favorable aux riches et dure envers les pauvres. L’effervescence sociale est grandissante dans notre pays. Cela s’est vu jusqu’à cet été dans de très nombreuses luttes locales, dont GM&S à la Souterraine dans la Creuse en a été le symbole, mais il y en eut beaucoup d’autres. Les mouvements sociaux plus centralisés de ce mois de septembre, avec les succès de la mobilisation du 12 septembre derrière une partie des syndicats et celle de la marche du 23 septembre de la France insoumise sont des indicateurs du climat social : loin de fléchir, nourrie de cette « frustration » qui relève de fait du sentiment de spoliation et d’injustice, cette effervescence peut prendre de l’ampleur, sans qu’on puisse dire quand et comment cela se développera.

Après avoir observé ce qui se passe en bas, jetons un œil sur la façon dont on peut caractériser ce qui se passe en haut.

Un Bonaparte sans base populaire.

De nombreux observateurs notent que la présidence Macron se caractérise par une centralisation intense du pouvoir. C’est un phénomène de « bonapartisation » de la Ve République, pour laquelle les institutions s’y prêtent à merveille. La verticalité du pouvoir se manifeste par cette toute puissance de la présidence dans l’initiative des lois, le caractère effacé d’un Premier ministre falot, « chef » d’un gouvernement composé de personnalités de second rang, une limitation drastique des pouvoirs du Parlement comme le symbolise bien la méthode des ordonnances, le peu de cas voire l’escamotage de tous les corps intermédiaires comme le montre la palinodie des discussions avec les syndicats cet été sur les ordonnances (ce qui amène aujourd’hui y compris les syndicats « réformistes » à se braquer contre le gouvernement), le mépris revendiqué des collectivités territoriales dont le rôle de maillage du territoire national et leur statut d’autonomie constitutionnelle sont mis en cause, tant par la baisse des dotations que par l’affaissement de leur autonomie fiscale avec l’exonération de la taxe d’habitation pour 80% de la population.… Bref, Macron fait le vide entre lui et le peuple, ébranle les institutions qui sont l’ossature républicaine. S’il copie certaines modalités du bonapartisme il n’est pas en position d’établir l’assise sociale de ce type de régime politique. Les deux Napoléons, comme tous les apprentis Bonaparte que nous a léguée l’histoire, renforçaient cette centralisation du pouvoir et œuvraient à la disparition des corps intermédiaires en recourant à un plébiscite populaire. Napoléon III, s’étant fait élire président grâce à la mobilisation électorale de la majorité paysanne de l’époque, avait pu isoler le prolétariat urbain ainsi que d’autres couches urbaines y compris bourgeoises. C’est un phénomène qu’a bien analysé Karl Marx dans le 18 brumaire de Louis Bonaparte. Le général de Gaulle mit en œuvre des processus similaires entre 1958 et 1969 en usant de l’arme plébiscitaire du référendum, où il obtenait de larges majorités qui lui fournissaient ainsi une base sociale dans le pays. Rien de tel avec Emmanuel Macron. Les 24% des suffrages obtenus au premier tour des élections présidentielles sont loin de relever d’un mouvement d’adhésion à sa personne ou à son programme qu’il dévoila avec parcimonie. Le parti pris de l’establishment médiatico-politique, laissant entendre le gros risque de voir Mme Le Pen  gagnante du 1er tour des présidentielles, a fortement aidé Macron à devancer d’assez peu ses concurrents. Son élection par défaut au second tour face à Mme Le Pen ne lui donne aucune légitimité populaire. Il n’y a donc rien d’étonnant qu’il soit devenu dans les sondages d’opinion 4 mois après son élection le président le plus impopulaire, y compris par rapport à François Hollande. On assiste donc à une bonapartisation du pouvoir, mais sans base populaire. La probabilité dans un tel contexte d’une rupture majeure avec le peuple est forte. Je pense d’ailleurs qu’Emmanuel Macron et son entourage le savent et qu’ils sont déterminés à mobiliser à plein régime leur pouvoir pour essayer d’infliger une défaite sociale aux couches populaires afin que la résignation l’emporte sur la révolte. On en est loin !

Le fait qu’ils aient choisi d’attaquer en priorité le droit du travail par la méthode autoritaire des ordonnances, alors que la majorité de l’opinion et y compris au sein du patronat ne le lui demandait pas, après avoir cherché à en dissimuler le contenu à la veille du second tour des législatives du 18 juin, montre la détermination idéologique de ce pouvoir à faire passer en force ses mesures libérales. Il se prépare à multiplier les annonces dans bien d’autres domaines en recourant à de brutales contre-réformes, dont celles sur le logement, sur les retraites ou les mesures à venir dans le budget d’austérité en préparation. Une telle frénésie d’agression néolibérale contre notre modèle social ne pourra que faire grandir l’exaspération et la frustration populaire et réduire sa base sociale.

Effervescence sociale, hégémonie culturelle et perspectives politiques.

Nul besoin d’être grand clerc pour savoir que dans les semaines et les mois qui viennent les mobilisations sociales vont croitre. La nécessité de leur convergence et de l’unité va de plus en plus s’imposer. Naturellement ici, nous ne savons pas dire quand et comment les choses se passeront. Mais dans ce contexte nous avons une responsabilité politique et il faut en préciser la teneur. Les sept millions de voix de Jean-Luc Mélenchon, nos 17 députés et leur groupe parlementaire, les dizaines de milliers de personnes de toutes les générations et de toutes origines qui ont manifesté le 23 septembre ou qui participent aux actions de milliers de groupes d’appui, tout cela fait de la France insoumise une alternative politique crédible dotée non seulement d’un leadership mais également d’un programme abouti. L’expérience du passé nous montre souvent que les mobilisations sociales s’épuisent faute de perspective politique, ou au contraire prennent de l’assurance et de la puissance quand une force politique s’affirme pour prendre la relève. Nous avons vécu ce dernier cas, notamment dans les luttes sociales très dures des années 1979 et 1980 : les mobilisations ouvrières et populaires se trouvaient confortées par la perspective rendue possible d’une victoire du programme commun de la gauche et de François Mitterrand. La situation n’est certes pas identique, mais il est aujourd’hui de la responsabilité de la France insoumise, qui en a d’ores et déjà réuni des bases solides, de travailler à construire cette alternative politique. Le fait que LFI ne soit pas un parti politique traditionnel de la gauche (trop porté le plus souvent à contenter de préparer les prochaines échéances électorales) mais un mouvement social, culturel et politique qui participe à de nombreuses dynamiques citoyennes et sociales dans le pays, lui donne une originalité et force particulière pour ouvrir une perspective pour le grand nombre, pour le conforter dans sa résistance aux attaques libérales. Les macronistes nous accusent de vouloir renverser l’ordre légal par la rue. Vous savez qu’il n’en est rien et que la France insoumise respecte le cadre républicain, celui comprenant également l’exercice libre du droit de grève et du droit de manifestation ! Mais notre impact politique de plus en plus large dans la population, notre lien aux mobilisations sociales de plus en plus unitaires va devenir un point d’appui et un outil très précieux. À un moment donné un Bonaparte isolé, sans adhésion populaire, voire confronté à l’hostilité majoritaire de la population ne pourra plus gouverner comme avant ; s’ouvriront alors des brèches et la perspective concrète de sa chute. Mais une autre condition est aussi nécessaire pour qu’une perspective politique soit efficace. Il faut qu’elle soit en harmonie avec un sentiment dominant dans la population. C’est ce que Gramsci dénommait « hégémonie culturelle ».Macron a tenté d’imposer une hégémonie culturelle fondait sur une opposition binaire entre société ouverte, libre et dynamique face à une société fermé, conservatrice et repliée sur elle-même. Le Charabia médiatique à décliner cette opposition sur tous les tons pendant la campagne électorale et madame Le Pen a bien joué son rôle d’épouvantail pour tenter d’accréditer cette thèse. Mais cela n’était que la surface des choses car cette opposition artificielle (société ouverte/ société fermée) est utilisé depuis de nombreuses années et elle est particulièrement remise en cause dans le cœur et l’esprit du peuple devant les effets dévastateur du libéralisme de cette soit disant société ouverte. La faiblesse relative du score de Macron au premier tour et l’émergence e du vote Mélenchon à plus de 20% étaient déjà le signe qu’une autre opposition se structurait dans l’opinion du grand nombre. Et quelque semaine et mois de  gouvernement macron, ont contribué largement à l’imposer. Il s’agit de l’opposition entre l’oligarchie financière et le peuple. Et, au risque de choquer les beaux esprits, l’opposition profonde entre les riches et les pauvres. Macron a réussi à se faire identifier comme le président au service des riches et Mélenchon comme le point avancé du rassemblement du peuple contre cette oligarchie. Dans une situation de frustration relative grandissante et d’effervescence sociale, une présidence autoritaire sans base populaire confrontée à un sentiment hostile delà majorité populaire, disposant d’une perspective politique, ouvre le champ des possibles. Voilà pourquoi Jupiter partira en vrille.

René Revol
Le 26 septembre 2017

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