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De la marée républicaine à la révolution citoyenne

Note du 13 janvier 2015

Dés samedi dans ma Commune des centaines de personnes avaient répondu à mon appel de Maire pour rendre hommage aux victimes. On sentait que quelque chose de neuf se passait. Cela s’est confirmé ce dimanche 11  où j’ai marché avec les citoyens de ma Commune parmi les quatre millions de manifestants, la plus grosse manifestation à laquelle j’ai participé depuis le 13 mai 1968. Plus encore que le nombre, ce qui unifiait cette foule résolue et déterminée c’est la référence à la République, à ses principes fondateurs ressentis par tous comme fondamentaux et indissociables. La République était physiquement une et indivisible quelle que soit la diversité des participants. La veille, à Grabels, après l’écoute attentive de la lecture solennelle d’articles de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, le public a longuement applaudi,  manifestant ainsi leur adhésion aux principes qu’ils contiennent, si nécessaires pour faire face aux événements auxquels le peuple est confronté.

Il faut toujours bien qualifier les acteurs et les crimes. Pour qualifier ceux qui ont tué à Charlie et à Vincennes, évitons de les appeler « djihadistes » mot qui contribue à donner du crédit à la manipulation des tueurs qui veulent couvrir leurs actes d’une pseudo justification religieuse. J’ai de même du mal avec le mot « terroriste » : dans le maquis de l’Oisans mon père était en 1943 recherché par les SS comme « terroriste » ; par ailleurs les millions de manifestants descendus dans la rue démontrent qu’ils ont échoué à nous terroriser. Pour moi ce sont et je les appelle des assassins !

Et ce qu’ont voulu tuer ces assassins c’est la République et ses principes. D’abord la liberté de l’information et de la presse. Si cela a été abondamment dit, il importe d’insister combien cette liberté est principielle. L’atteinte à la liberté de la presse est toujours la première marche vers l’oppression ; céder sur ce point mène nécessairement à céder sur le reste. C’est au nom de la lutte contre le terrorisme que les dominants bâillonnent certains journalistes, comme on l’a vu aux Etats Unis avec le Patriot Act  après le 11 septembre. Au nom d’une cause on a aussi pu voir dans certains mouvements révolutionnaires la tentation de faire taire des opposants. Ainsi lors de la révolution des œillets au Portugal en 1974, mes amis révolutionnaires portugais s’opposèrent à la volonté du pouvoir militaire de fermer le journal socialiste Republica.

Depuis les Lumières au 18ème la publicité des débats et la liberté d’opinion et d’expression sont devenues la pierre d’angle d’un régime républicain.

Et on voit bien de nos jours à quel point ce combat doit se poursuivre contre les puissances de l’argent qui contrôlent les médias. Charlie Hebdo, au bord de la faillite, y était confronté. Il a fallu un tragique massacre pour qu’on pense à lui promettre une aide financière.  Une précision à ce sujet : Il aurait été bien venu que Plantu ou le Canard Enchaîné s’excusent pour s’être totalement désolidarisé de Charb et de Charlie Hebdo au moment de l’épisode des caricatures. On peut parfaitement désapprouver ces caricatures mais on doit se battre pour que le droit de les publier soit garanti. C’est aussi faute d’avoir été soutenu que Charlie, qui défendait le droit à l’irrévérence, est devenu une cible.

Au-delà du droit à une presse libre c’est tout simplement la LIBERTE qui a été attaquée et que nous défendons. Depuis des siècles le combat contre l’oppression et pour les libertés publiques est l’ingrédient des révolutions. Depuis 2011 le peuple tunisien nous a démontré que la promotion et la défense des libertés est le fil à plomb d’une révolution victorieuse. Or ce principe de liberté est totalement indissociable des principes d’égalité et de fraternité. Contrairement à Tocqueville qui croyait la démocratie moderne condamnée à une tension tragique entre les deux pôles (contraires selon lui) de la liberté et de l’égalité, ces deux principes ne peuvent survivre séparés, sous peine de dégénérer en oppressions diverses. Dans le cortège de dimanche à Montpellier de jeunes manifestants avaient sorti le drapeau tricolore et quand j’en ai interrogé un il m’a répondu goguenard « Je l’ai arraché des mains de Marine parce que ce drapeau, ça veut dire être français et être français ça veut dire liberté, égalité et fraternité ». Dans cette marée fraternelle cette répartie m’a fait frissonner de bonheur : ce jeune avait tout compris, alors que tant de politiciens (y compris des gauchistes rabougris) font preuve de cécité. Ce jeune avait compris que notre nation est civique et non ethnique, et qu’en se disant français et en chantant la Marseillaise nous affirmons des valeurs universelles pour toute l’humanité. Ainsi le patriotisme républicain est l’ennemi du nationalisme. Jaurès l’avait bien compris lui qui voulait arracher le drapeau tricolore des mains de Barrés qui se l’était approprié pour un message de haine nationaliste et belliciste aux antipodes des valeurs de la Révolution Française. Dans la gauche socialiste et communiste certains n’ont pas compris ce lien entre République, nation républicaine et émancipation sociale. Lors de l’affaire Dreyfus Jules Guesde recommandait l’abstention dans un « conflit entre bourgeois » ; or c’est Jaurès qui avait raison en s’engageant à fond parmi les dreyfusards : Pas de lutte possible pour la République sociale si on renonce à la République politique. Après les expériences tragiques du 20ème siècle ce message redevient terriblement actuel et pertinent, comme l’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dont la portée actuelle révolutionnaire et capable de rassembler la majorité du peuple.

Il faut aller plus loin. L’instrumentalisation de l’islam par les assassins a fait revenir au premier plan un autre principe fondateur, levier d’émancipation, le principe de laïcité. La France a connu les guerres de religions au cours du XVI siècle, des massacres entre catholiques et protestants, pour la raison qu’on voulait imposer le catholicisme comme religion d’État. Il fallut près de trois siècles de tensions et de combats pour faire advenir une république laïque. La laïcité, fondée sur la liberté de conscience, rend chacun libre de croire ou de ne pas croire, d’être catholique, musulman, protestant, israélite, bouddhiste, agnostique, athée. Cela relève de la sphère privée. Une fois dans l’espace public nous devenons et agissons comme des citoyens égaux et liés par l’appartenance à une même république. La République garantit la liberté de conscience et donc la liberté du culte de chacun dès lors que l’exercice de cette liberté ne trouble pas l’ordre public. Ce retour en force de la laïcité est impressionnant. Le 11 janvier clôt une période. Alors que l’an dernier, que ce soit au sein de la « manif pour tous » ou dans « la journée de retrait de l’école contre l’égalité des sexes » nous avons subi les assauts des intégrismes catholiques et musulmans, l’immense majorité de notre peuple a manifesté sa volonté aujourd’hui de porter haut et clair le drapeau de la laïcité.

Il faut être clair : Daesh, Al Quaida sont des ennemis. Ils sont les ennemis du peuple et des musulmans en particulier qu’ils massacrent les premiers, et l’assassinat politique de Chokri Belaïd en porte l’empreinte. Les meurtres de ces derniers jours n’ont rien à voir avec des luttes de libération nationale. Les progressistes et communistes syriens, irakiens et kurdes notamment les combattent les armes à la main ; ce sont nos frères et nous devons leur apporter un soutien sans faille. Les grandes puissances occidentales liées au Qatar et à l’Arabie Saoudite, portent une lourde responsabilité dans le développement de ce poison mais cela ne crée aucune justification de ces crimes. Lorsque les hordes nazies des sections d’assaut dans les années 1929/1933 avant que Hitler n’arrive au pouvoir, assassinaient des journalistes juifs il fallait les combattre et funeste fut l’attitude de Thaelman le chef du PC pour qui c’était des conflits entre « partis bourgeois » qui ne le concernait pas !

Il faut applaudir la mobilisation du peuple qui a pris conscience de l’importance des principes qui fondent notre République et ses droits fondamentaux des citoyens, collectifs et individuels. Mais la période qui s’ouvre comporte des risques importants. Il faut contester la lecture des forces réactionnaires qui cherchent à utiliser ces évènements dramatiques pour imposer leurs politiques, sous forme de politiques liberticides et d’une accentuation des discriminations racistes. Il faut déconstruire le discours de ces responsables politiques et des médias dominants qui omettent totalement d’expliquer que les tueries ont des causes sociales et politiques, eux qui ont encouragés le repli communautariste. Il faut aussi en finir avec ces guerres suicidaires menées sous l’égide de l’OTAN, dix ans d’interventions incohérentes au Moyen-Orient ont enfanté et nourri l’EI.

Ceux qui comme Sarkozy appellent à un Patriot Act à la française et qui osent parler d’une « guerre de civilisation », ils se heurtent de front aux principes qui ont animé la réaction citoyenne ; car on a bien vu que c’est en utilisant la liberté d’expression et de manifestation que quatre millions de personnes ont pu défiler et se mobiliser sans un seul incident. Ces rassemblements rejettent le prétendu choc des civilisations.

Cela trace la voie à suivre. Relisez lentement chacune des phrases de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ; vous y trouverez la ressource pour vous opposer à tant de mesures réactionnaires actuelles et à promouvoir tant de mesures progressistes mais cette fois-ci non pas au nom d’une fraction contre une autre mais au nom du bien commun, de l’intérêt général, de la res publica ! Car c’est ainsi que nous trouvons le chemin du cœur et de la raison de la grande majorité de nos concitoyens. Cela ne fera pas disparaître conflits et oppositions ; la disputatio de Cicéron ou le « tumulte » pour Machiavel sont partie prenante de la démocratie. Elles lui sont intrinsèquement nécessaires. Et à nous de trouver le cadre républicain qui permet de les résoudre en s’appuyant sur la volonté générale.

La marée citoyenne du dimanche 11 janvier 2015 peut être la réponse au drame ouvert le 11 septembre 2001. Outre la refondation principielle qu’elle engage, elle montre la force et les ressources du peuple républicain lorsqu’il se rassemble sur ses principes fondateurs. Le souvenir de cette force rassemblée va rester dans les consciences ; le peuple trouvera son chemin pour donner vie à ce qui est contenu dans le préambule de notre constitution : la république véritablement démocratique, laïque et sociale.

René REVOL

 NB : pour voir la conférence « Laïcité et Paix civile » de Jean -Luc Mélenchon du 12 janvier 2015 cliquez ici .

 

 

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