De la crise au temps des cerises

La crise sanitaire mondiale provoque une effervescence des consciences, brisant la gangue de nos habitudes sociales. Ces habitudes, forgées dans le rythme quotidien du travail et de la vie domestique qui d’ordinaire nous portent au sentiment diffus que rien ne change et ne changera, protégeant les dominants, se désagrègent de toutes parts. Cela me rappelle des moments de grèves générales, propices à la manifestation de grandes audaces de pensée chez des gens d’ordinaire peu expansifs, « ringardisant » certains professionnels de la contestation trop enfermés dans leur propre routine.

Cependant, à la différence d’une grève générale, il n’y a pas de lieu pour quotidiennement échanger et partager ces audaces de pensée, ni l’occasion de participer d’une action commune pour nourrir et enrichir nos réflexions.

Ces échanges quotidiens se poursuivent toutefois parmi celles et ceux qui sont sur le front de l’action. C’est le cas des personnels de santé ou de l’approvisionnement ; dans ces milieux, malgré le poids énorme du travail, les discussions vont bon train et infusent via les familles le reste de la société. Les réseaux sociaux avec leur lot de déformation grossissante demeurent aussi un lieu privilégié de maturation des consciences. Malgré le confinement et malgré la peur paralysante, une réflexion profonde imprègne et travaille le corps social. La caractéristique de cette crise, quasi instantanément mondiale, porte nos questionnements au niveau même de l’universalité et de la fragilité de la condition humaine.

Fatalité du destin ou lumière de la raison.

Quand la mort rôde et risque de frapper à la porte, quand l’inquiétude, voire l’angoisse, se répand, les hommes peuvent être tentés par l’abandon et le renoncement, osciller entre panique et abattement profond. Dans l’histoire de l’humanité il est fréquent de voir lors des grandes épidémies les individus s’abandonner à la fatalité du destin. Si on peut s’attendre aujourd’hui à trouver à nouveau des prophètes du renoncement devant « l’Apocalypse », ne doutons pas que la lumière de la raison continuera à frayer son chemin. Gardons-nous déjà pour cela du temps, au lieu d’écouter en continu des chaines d’information ; du temps pour relever la tête et échanger avec ses proches ou tout simplement pour voir le printemps pointer. Une réflexion profonde a lieu chez nos contemporains ; la réflexion collective publique se déploiera au grand jour quand le confinement sera terminé.

Un virus, l’homme, l’animal et la nature.

Les articles documentés ne manquent pas pour expliquer la recrudescence des épidémies virales depuis une quarantaine d’années. Depuis toujours, la faune sauvage est porteuse de nombreux virus qui, la plupart du temps, se régulent au sein de la population des animaux non domestiques. Avec le mitage des espaces et la déforestation les habitats de la faune sauvage et les écosystèmes sont détruits, les animaux amenés pour certains à construire leurs refuges au sein même des zones habitées par l’homme. La presse a bien indiqué comment les chauves-souris, régulateur indispensable de la biodiversité, ont été amenées à construire leurs habitats au sein même des habitations humaines. Pour ce qui concerne la Chine, le pangolin, dont les Chinois apprécient particulièrement la viande, gros fourmiliers amateurs de chauves-souris, semble être à l’origine de la transmission à l’homme du dernier Coronavirus. Il est ainsi avéré que le système moderne de production, d’habitation, de transport et de consommation est à l’origine de la destruction des écosystèmes et de la biodiversité. Le productivisme et son corollaire, le consumérisme du système capitaliste mondialisé, entraînent de nombreux déséquilibres dans nos modes d’existence comme on le voit avec le changement climatique.

Si cette épidémie a un effet de déflagration, cela tient au caractère universel et immédiat de sa diffusion à la différence du changement climatique, dont les effets catastrophiques ne concernent pas au même degré tous les territoires. Comme son nom l’indique la pandémie se manifeste d’emblée au niveau mondial et concerne toutes les populations.

La question est donc posée non pas d’avoir une réponse progressive dans la perspective de 2030 ou 2050, mais de savoir ici et maintenant comment agir. Brutalement, grâce au confinement, pour la moitié de l’humanité à l’heure où j’écris, il y a la redécouverte de biens élémentaires qui nous sont communs et qui sont indispensables à la vie : l’air à nouveau pur des villes, l’eau à nouveau pure et poissonneuse de nos rivières ou encore de la lagune de Venise, le bruit paisible de la nature… la préservation de ce bien qui fonde la vie doit être au cœur du nouveau modèle d’existence en commun que nous devons commencer à construire dès aujourd’hui.

La main invisible du Coronavirus.

Quand on observe les réactions des différents gouvernants dans la lutte contre cette épidémie, on est frappé par l’arrière-fond idéologique qui se niche parfois y compris dans les recommandations médicales. Par exemple, avec cette funeste théorie de l’immunité collective, qui fut défendue un temps par la Grande-Bretagne et qui est toujours soutenue dans l’Union européenne par un pays comme les Pays-Bas et qui fut défendue à mi-voix par une partie des gouvernants des pays occidentaux avant que l’avancée de la catastrophe ne les fasse changer d’avis ; repensons par exemple aux propos irresponsables et lénifiants en France de la ministre de la santé et de la porte-parole du gouvernement qui, au mois de février : ils défendaient l’idée que cette épidémie disparaîtrait comme une grosse grippe par la construction de nos anticorps. Les partisans de l’immunité collective considèrent qu’il faut laisser le virus se développer pour que la très grande majorité de la population en soit porteuse et puisse renforcer leur système immunitaire ; quant à la minorité qui tombera malade, il faudrait essayer de les soigner et la mortalité d’une partie d’entre-elle est inévitable.

Il est intéressant de constater que le même discours était dominant en 1918-1919, lors de l’épisode de la grippe espagnole et que cela s’est payé par des dizaines de millions de morts. Cette problématique du « laissez-faire, laissez-passer » du virus mélange une vision libérale de la société et darwiniste de son évolution : grosso modo, laissons faire la sélection naturelle et la régulation se fera d’elle-même. Le fond idéologique libéral est limpide. L’Union européenne étale à nouveau son impuissance en tolérant que certains de ses membres laissent le virus se propager librement. Déjà, concernant les Pays-Bas, dans les zones frontalières belges et allemandes, on assiste à une explosion des cas directement liés à l’absence de frontière. Les dirigeants de l’Union européenne assistent impuissants aux effets de la libre circulation entre des territoires aux stratégies sanitaires totalement différenciées. Cela tient bien sûr à l’absence de volonté politique car rien n’interdit aujourd’hui dans une situation d’état d’urgence aux pays limitrophes de fermer les frontières avec les Pays-Bas. Mais cela met en cause surtout l’architecture de l’Union européenne elle-même. En effet, les compétences des institutions européennes concernent essentiellement les questions commerciales, économiques, bancaires et financières dans lesquelles la réglementation est impérative et s’applique à tous. Quant aux compétences qui relèvent de la protection sociale et de la structure sanitaire, elles restent nationales. Tous les Français le savent depuis le référendum de 2005, puisqu’il est clairement établi que dans un espace commercialement ouvert et dominé par le dogme de la concurrence libre et non faussée, chaque pays est progressivement amené à rogner sa protection sociale et sanitaire pour participer du dumping social et fiscal qui lui permettrait de sauver les parts de marché de son économie. Depuis 30 ans, la libéralisation économique et financière à l’échelle de l’Europe comme à l’échelle du monde a provoqué son cortège de dégâts humains et sociaux contre lesquels les peuples se révoltent régulièrement. Le Coronavirus s’est inséré dans ce processus mondialisé mais il est aussi devenu un énorme révélateur de la faillite de ce système.

Le profit ou la vie ?

Dans son épure brutale et grossière, Donald Trump nous livre la vérité du système. Quand les autorités sanitaires tant mondiales qu’américaines lui préconisent le confinement et l’urgence sanitaire, il refuse nettement en criant « Il faut sauver l’économie ! Il faut sauver l’économie ! » Et vous pouvez traduire qu’au nom des milliardaires qu’il représente il déclare en fait : « le profit d’abord ! » Ce qui éclair pour des millions d’Américains d’un jour nouveau son fameux « America first ». Et cela va se traduire dans les semaines qui viennent par des dizaines de milliers de morts qui vont avoir sur la société américaine le même effet que les cercueils des boys revenant du Vietnam. De manière visible de tous, placer l’humain avant toute chose, donc la vie humaine, est au centre du nouveau système à construire dans les bouleversements qui s’annoncent. L’attitude de Donald Trump est une caricature de la barbarie libérale mais on peut voir que la même logique peut se manifester de manière camouflée et policée dans notre propre pays. Abandonner un système qui privilégie la recherche permanente du profit et de la rentabilité pour passer à un système qui privilégie le soin de la vie humaine et de tout ce qui fait son bonheur devient aujourd’hui une idée évidente pour la majorité de la population sans qu’elle sache comment elle va y aller. « Le bonheur est une idée neuve en Europe » disait déjà Saint-Just. Mais en tout cas elle voit bien que nos dirigeants actuels, dans notre pays, sont les responsables de ce système à bout de souffle.

Des masques, des tests, des respirateurs…

Cela est devenu une évidence pour l’immense majorité de la population : les autorités gouvernementales n’avaient rien fait pour nous préparer à un tel choc. Si vous avez dans vos relations des amis chinois, coréens, vietnamiens, taïwanais… ils vous diront tous la même chose ; ils sont consternés de voir que la sixième puissance économique mondiale est incapable de fournir les protections élémentaires à sa population à la différence de leur pays. Certains voudraient exonérer en partie le pouvoir de ses responsabilités en rejetant la faute sur les gouvernements précédents. Et la pénurie actuelle de matériel essentiel procède directement de leurs choix économiques et politiques. Comment a-t-on justifié par exemple la fermeture des usines textiles qui fabriquaient des masques ? En disant que le coût unitaire de chaque masque fabriqué en France était plus élevé que celui fabriqué en Chine et que cela s’expliquait par la différence du coût de la main-d’œuvre. Cet argument a tellement servi aux délocalisations et aux fermetures dans tous les domaines qu’aujourd’hui il est totalement indécent, mais c’est bien cependant cet argument qui a été tenu à l’époque. Nous touchons là au cœur de la logique de la mondialisation et du libre-échange à tout-va. Je m’aperçois ces jours-ci que le rejet de ce système touche désormais la grande majorité nos concitoyens qui en font l’expérience directe. De la même manière, pourquoi n’y avait-il en France que 4 à 5000 lits de réanimation ? Il ne s’agit pas d’un oubli. C’est le fruit direct de la gestion hospitalière fondée sur l’économie des moyens, qui était encore totalement justifiée par la ministre de la santé il y a quelques mois. L’actuel gouvernement est directement responsable depuis trois ans de la diminution (j’ai bien dit la diminution) des moyens alloués à l’hôpital, soumis à une gestion rigoureuse fondée sur le zéro stock et l’optimisation des lits existants. Aucun citoyen n’a oublié que depuis de longs mois urgentistes, aides-soignants, infirmiers, médecins et grands professeurs de médecine se sont mobilisés de manière spectaculaire contre cette politique d’austérité sanitaire. Aujourd’hui, nous la payons au prix fort et tous les acteurs de ce secteur qui se dépensent ces jours-ci sans compter l’ont bien compris. N’a-t-on pas entendu il y a quelques mois certains nous expliquer que les dépenses de santé en France ne devaient pas dépasser 11 % du PIB, un peu comme pour les 14 % du PIB pour les retraites ? Personne n’a la mémoire courte sur ce point et n’oubliera la responsabilité directe de ce gouvernement et de « l’élite » qui l’entoure.

Ce qui est le plus ravageur, c’est le mensonge. Le fait d’avoir justifié pendant des semaines que les masques étaient inutiles a fait apparaître au grand nombre que cela n’était affirmé que pour camoufler l’absence de masques et les choix qui avaient conduit à cette situation. L’aveu d’Agnès Buzyn disant avoir averti fin janvier le président de la République de la gravité de la situation et qu’elle ait pu ensuite sur les plateaux de télévision affirmer qu’il ne s’agissait que d’une simple grippe, a eu un effet ravageur dans l’opinion publique.

Le savant et le politique.

Pour essayer de se protéger, le pouvoir met en place des comités scientifiques chargés d’émettre des avis, ce qui permet au gouvernement de présenter ses décisions comme fondées sur la science. On connaît cette manœuvre qui jusque-là était le fait de régimes autoritaires et dictatoriaux qui camouflaient la concentration des pouvoirs derrière une soi-disant vérité scientifique. Cela est fait aujourd’hui avec plus de nuances mais la logique reste la même. On se doit de mettre les choses au clair. Les savants, les experts, les techniciens disposent d’un savoir et il est normal que le pouvoir politique consulte une expertise pour lui présenter une synthèse du savoir disponible et lui exposer les différentes solutions techniques existantes et leurs conséquences. La responsabilité des experts s’arrête là. La responsabilité des politiques est de choisir entre les différentes solutions qui lui sont proposées et de le faire en fonction de ce qui fonde le pouvoir politique ou devrait le fonder, l’intérêt général et la protection des populations. Le pouvoir politique porte donc la responsabilité des choix. Et non pas les scientifiques.

Cette distinction est fondamentale et avait été précisée depuis longtemps, notamment depuis Max Weber dans son maître ouvrage « Le savant et le politique ». Depuis Platon dans l’Antiquité grecque, il y a une vieille tradition antidémocratique qui voudrait qu’on confie le pouvoir aux sachants. Platon voulait le confier aux détenteurs de la sagesse universelle que seraient les philosophes. À une autre époque, les théocraties voulaient le confier aux spécialistes des Ecritures et au clergé. Au XIXe siècle, la tradition scientiste voulait que les savants prennent le pouvoir et nous dictent les règles qui découleraient d’une science totale. Aujourd’hui, on voit de plus en plus une sorte « d’épistocratie » où ceux qui sauraient seraient seuls à décider. Il y a de cela par exemple dans la mise en place d’agences indépendantes vis-à-vis des élus du peuple et qui décideraient de ce qui est bon ou pas pour le peuple.

Un autre argument pèse aussi contre le pouvoir de la science. Il n’y a pas de science arrêtée et définitive. Cela ne signifie pas que tout se vaut et qu’il n’y a pas de vérité scientifique. Cela signifie seulement que le savoir est une construction sociale des scientifiques appuyée sur leurs recherches, leurs expérimentations, leurs expériences personnelles dans le cadre d’une communauté scientifique qui fonctionne dans un contexte historique donné. Comme l’ont affirmé des auteurs aussi différents que Friedrich Engels, Albert Einstein, ou Thomas Kuhn… la science n’est pas une donnée définitive mais évolutive. Les contradictions et polémiques entre scientifiques participent de cette évolution. Les décideurs politiques doivent donc prendre en compte ce caractère dialectique de la construction scientifique. Cette chose précisée, il reste qu’aujourd’hui la science est utilisée par le pouvoir comme un paravent pour se protéger dans une crise de légitimité majeure.

« On n’existe qu’en actes » (Spinoza)

Au début de ce texte, j’écrivais que la réflexion ne pouvait s’approfondir qu’en relation avec l’action et que cela allait s’exprimer de manière très particulière dans le contexte d’une crise sanitaire où la majorité de la population est confinée. Il est acquis pour moi que pour la majorité de la population entrevoit plus ou moins clairement que cette crise exprime la faillite du système capitaliste mondialisé et libre-échangiste, ainsi que celle des politiques d’austérité des gouvernements successifs. Mais cette conscience ne peut se renforcer et grandir que si nous associons les citoyens à la mise en œuvre d’une alternative et cela dès maintenant, au cœur même de la crise sanitaire.

Dans ce contexte, certains nous disent que le moment doit être exclusivement consacré à l’action contre l’épidémie, qu’on pourra débattre du monde d’après qu’une fois cette épidémie vaincue. Outre le fait que cette remarque justifie à sa manière l’idée selon laquelle le monde ne pourra plus fonctionner après comme avant, il n’en demeure pas moins qu’il y a un piège dans cette attitude. Personne ne nie la nécessité aujourd’hui de l’unité d’action de toutes les forces constituées de la société contre l’épidémie (et j’y occupe ma part à la tête de ma municipalité) ; mais justement, il faut que cette action, pour être efficace, soit inspirée par de nouveaux principes du monde d’après et non pas par ceux du monde d’hier. Par exemple, pour pallier le manque de masques et de tests qui vont devenir de plus en plus indispensables, y compris à la sortie du confinement, il ne faut pas compter sur le libre-échange pour acheter les moins chers je ne sais où dans le monde, mais au contraire organiser en France les centaines d’entreprises qui fabriquent du textile pour qu’elles se concentrent sur la fabrication de masques ; idem pour les tests, idem pour le gel hydroalcoolique, idem pour les respirateurs… Le monde d’après nécessite aujourd’hui la réquisition de ces entreprises et dans certains cas leur nationalisation. C’est aujourd’hui et maintenant dans la lutte contre la crise sanitaire que nous construisons le monde de demain. Je tiens ici à saluer le travail du groupe parlementaire de la France insoumise et de ses 17 députés qui ont utilisé la tribune de l’Assemblée (tant qu’elle leur était ouverte car le régime d’exception risque de la réduire) pour proposer 11 mesures d’urgence qui permettraient de venir à bout rapidement de cette épidémie et qui nous ferait l’économie de nombreuses vies.

Je les rappelle ici rapidement :

1. Une urgence « santé » avec le déblocage immédiat des crédits réclamés depuis plusieurs années par les soignants.

2. Une urgence « protection » qui équipe tous les professionnels de matériel de protection contre le Covid-19.

3. Une urgence « précarité » pour assurer le nécessaire (eau, énergie, téléphone, loyers).

4. Une urgence « salaires » avec le maintien des revenus.

5. Une urgence « chômage » avec la continuité des allocations.

6. Une urgence « maintien des droits menacés » particulièrement ceux des femmes.

7. Une urgence « réquisition » afin d’utiliser les ressources disponibles pour l’effort collectif.

8. Une urgence « culture » pour s’informer et se cultiver depuis sa zone de confinement et garantir aux professionnels de la culture et des métiers d’art leur survie.

9. Une urgence « scolarité » pour éviter de bricoler

10. Une urgence « justice et prisons » pour protéger les personnes.

11. Une urgence « spéculation » pour lutter contre les profiteurs de « guerre ».

Je vous invite à les diffuser et à les mettre en débat dans tous les milieux possibles.

Quant à moi, à mon petit poste de combat, celui de maire d’une commune de 8500 habitants dans la banlieue de Montpellier, nous essayons par tous les moyens de mobiliser le service public municipal, allié à une implication citoyenne pour faire face à cette situation. J’aurai l’occasion dans une prochaine publication de détailler avec d’autres élus les différentes mesures locales que nous pouvons mettre en œuvre à notre échelle. Et comprenons bien : chacun, là où il est, avec le faible espace de combat dont il dispose, doit s’impliquer et s’engager. Les consciences s’éveillent, la détermination collective se forme lentement malgré le confinement et ne manquera pas de s’exprimer. Par notre action commune, préparons ce moment. Car bientôt viendra le temps des cerises.

René Revol

Pour une élaboration démocratique et citoyenne des projets municipaux. Un bel exemple à Montpellier : « Nous sommes ».

Les différentes officines politiques, ce qui indiffère ou exaspère la plupart de nos concitoyens. La population des communes attend de leurs élus municipaux du contenu et des perspectives : comment localement faire face à l’urgence climatique et aux inégalités sociales ? Comment faire pour que les citoyens exercent vraiment le pouvoir dans la cité ? Ce sont les vraies et principales questions à se poser plutôt que celles de savoir quelle sera la belle personne à afficher sur la photo ou qui sera en position éligible ou pas. L’important est de travailler à l’élaboration d’un projet communal partagé par la grande majorité de la population. Ce projet ne sortira pas de quelques têtes éclairées qui s’attelleraient à rédiger en chambre quelques promesses pour séduire le peuple ; pas dupe la population, dès lors qu’elle a éventé ce genre de manœuvre, boude alors les urnes. Les semaines qui sont devant nous doivent être consacrées à mettre en place différents types de rencontres citoyennes consacrées à co-élaborer avec les citoyens les projets et les mesures utiles dont ils souhaitent la mise en œuvre. C’est sur cette seule base que pourra se construire des candidatures aux élections. C’est cette méthode que nous préconisons pour mon village ; j’aurai l’occasion d’y revenir.

Aujourd’hui je voudrais rendre hommage à un mouvement citoyen de la grande commune voisine : Montpellier. Il s’agit du mouvement « Nous sommes » qui depuis plusieurs mois organise agora et rencontres, quartier par quartier, pour construire un projet municipal qui sera ensuite porté par des citoyennes et des citoyens issus de ces rencontres et non désignés par un appareil politique. Cette démarche est exemplaire : car sans rejeter les appartenances politiques des uns et des autres elle donne la priorité à l’initiative citoyenne. Suite au mouvement des gilets jaunes, aux mobilisations contre le changement climatique, aux mobilisations sociales pour les hôpitaux et contre la réforme des retraites, des énergies populaires se sont rendues disponibles. Les déjà nombreuses contributions de « Nous sommes » étant consultables sur les réseaux sociaux, je voudrais ici insister sur deux propositions essentielles.

D’une part le travail citoyen sur les questions de mobilité. Elles sont cruciales dans cette métropole. Outre les problèmes de pollution et d’encombrement des voies, il est impératif de prendre en compte les exigences du changement climatique. Elles conduisent à faire disparaître à terme du centre des villes l’usage des voitures thermiques au profit des transports en commun et des modes doux de déplacement. Cela implique la mise en œuvre de la gratuité des transports en commun dans la métropole, en réponse à celle qui s’imposer de l’interdiction des voitures thermiques, dans l’objectif aussi de la justice sociale. Il est dès lors surprenant de voir que des responsables de gauche et d’écologistes de Montpellier ont rejeté cette mesure phare, avec des arguments puisés dans les cercles technocratiques. Mais c’est aussi dans ces cercles qu’on y trouve de véritables experts qui prônent la gratuité des transports en commun ; ce choix de faire un pas de côté par rapport à certaines institutions gestionnaires, pour se situer du côté du peuple et de ses modes de vie, les conduit à mettre au service de celui-ci leurs compétences. Quant aux rencontres citoyennes elles permettent de dégager les besoins de la population et d’apporter une véritable expertise sociale.

D’autre part, sur la question de l’eau, bien commun essentiel menacé de pénurie par le changement climatique, devenu un enjeu majeur de ce siècle, « Nous sommes » a bien compris les enjeux locaux. Entre 2014 et 2016, sous ma responsabilité, s’est mise en place une régie publique pour gérer l’eau potable, une régie non seulement publique mais avec personnalité morale, citoyenne et démocratique. Menacé, cet acquis qui déplait à certains doit être au contraire un point d’appui pour aller plus loin. La régie qui produit et gère l’eau potable de 13 des 31 communes de la Métropole, dont Montpellier, couvre 80 % de la population ; les contrats qui lient aux entreprises privées les 18 autres communes s’achèvent en 2021 ; la défense de ce bien commun et l’intérêt général font que ces communes se devraient de rejoindre la régie à cette échéance. Cela doit être clairement dit aux électeurs de 2020. Il en va de même pour l’assainissement des eaux usées des 31 communes, enjeux écologiques majeurs pour la préservation de l’environnement et la mise en place d’une économie circulaire : les contrats avec les entreprise privées s’achèvent également en 2021. Il doit être  clairement indiqué que l’assainissement devrait intégrer la régie publique à cette échéance.

Dans ces deux domaines, comme dans beaucoup d’autres, le travail citoyen collectif a permis de mettre en évidence ces perspectives programmatiques à porter aux élections municipales de Montpellier. Je leur souhaite donc bonne chance. Je ne trouve pas de meilleur moyen de les aider que d’appliquer cette méthode à mon propre village.

René Revol

Les eaux usées et l’assainissement : un enjeu de la transition écologique.

L’historien médiéviste, Marc Bloch, faisait remarquer que les villes médiévales qui pratiquaient l’écoulement des égouts en surface, ont été les plus propices à la diffusion des épidémies, alors que celles qui avaient repris l’innovation romaine de l’écoulement enterré avaient été mieux protégées. De nos jours, sur une planète de près de 7 milliards d’individus, où la pression anthropique menace la survie de l’écosystème humain, la question de la gestion et du traitement des eaux usées est devenu un enjeu majeur de l’indispensable transition écologique. Le droit à un assainissement de qualité fait partie des droits économiques et sociaux internationalement reconnus ; en sont encore pourtant exclus  des centaines de millions de personnes.

La gestion et le traitement des eaux usées, compétence locale qui a longtemps relevé des communes, appartient désormais aux communautés de communes, agglomérations et métropoles. Or ce sujet, bien que d’importance majeure, est trop souvent placé au second rang. J’ai pu constater la méconnaissance des citoyens et même d’élus à qui je me suis amusé à poser cette banale question : « quand tu tires la chasse d’eau, sais-tu où et ce que cela devient ? » Si on sent le vif intérêt porté à l’approvisionnement en eau potable dont chacun sait ne pouvoir s’en passer au quotidien, il n’en est souvent rien ou presque du souci du devenir des eaux usées.  Or leur traitement est un facteur essentiel de la préservation de l’environnement, de la qualité des eaux profondes et de surface, de l’hygiène et de la santé publique.

Pour une gestion publique de l’assainissement.

Dans ce qu’il est convenu d’appeler le « petit cycle de l’eau » il y a certes l’extraction de l’eau, sa potabilisation, sa distribution à tous les usagers, mais aussi l’écoulement des eaux usées et leur traitement dans les STEP (stations d’épuration). Cela doit constituer un ensemble cohérent au sein d’un service public local. L’enjeu vital de ce service public est toutefois bien souvent en France délégué à des multinationales privées ; notre pays a en effet été à la tête du processus de privatisation de l’eau et le modèle capitaliste de ces multinationales ont essaimé dans le monde entier.

Un important mouvement citoyen a permis un retour partiel de la gestion publique en régie, en particulier à Grenoble en 1995 et Paris en 2000. À Montpellier, dans la courte mandature que j’ai exercée entre avril 2014 et juillet 2017, nous avons réussi à expulser une multinationale de l’eau de la gestion de l’eau potable ; la mise en place d’une régie publique a pu démontrer son efficacité et la qualité de sa gestion. Une victoire qui reste partielle car l’assainissement est resté délégué à des entreprises privées. La fin de leur contrat de DSP arrive en 2021 ; l’un des enjeux des prochaines élections municipales de mars 2020 dans les 31 communes de la métropole de Montpellier tournera autour de l’exigence du retour en régie publique de l’assainissement pour les 31 communes. Cela serait d’autant plus facilement réalisable que la structure de la régie pour l’accueillir est prête.

L’importance du réseau.

La mise en place d’un réseau collecteur sur une zone urbaine joue un rôle décisif dans la qualité de l’assainissement. Il y a d’abord la question de la vétusté de ce réseau. Dans de nombreuses collectivités où il n’a pas été correctement renouvelé, il est fuyard et donc polluant pour le milieu naturel. Une régie publique qui par principe ne recherche pas le profit à court terme et n’a pas à verser des dividendes est la mieux placée pour planifier des investissements de renouvellement du réseau. Avoir une connaissance exacte et honnête de la qualité du réseau doit devenir une exigence citoyenne. Dans les villes les plus anciennes, une bonne partie des égouts collecte à la fois les eaux usées des ménages, des entreprises, mais aussi les eaux pluviales. On parle alors de réseau unitaire à la différence des réseaux séparatifs (réseau des eaux usées séparé de celui de l’écoulement pluvial). Lorsque se produisent des précipitations importantes, ces réseaux unitaires débordent, entrainant un traitement des eaux usées de très mauvaise qualité, détériorant fortement l’environnement naturel. Ce sont les inondations qui sont la cause principale de la pollution des eaux de rivière et des eaux marines du littoral. Il y a donc un enjeu important à développer des réseaux séparatifs. Enfin pour répondre aux effets, sous l’effet du changement climatique, de précipitations de plus en plus abondantes et intenses, la réalisation de bassins d’orage est devenue prioritaire. Alors qu’elle devrait être privilégiée avant toute urbanisation, c’est loin d’être le cas.

Les stations d’épuration (STEP).

Les stations d’épuration récupèrent toutes les eaux usées et les traitent avec des procédés de plus en plus performants techniquement en séparant par la digestion les boues de l’eau. Il y a trois enjeux essentiels liés à une station d’épuration : premièrement elle doit assurer une digestion de grande qualité pour éliminer le maximum de produits polluants ; deuxièmement, elle produit une masse importante de boues dont la destination est un dilemme : soit ces boues sont transformées en compost et transportées vers cet usage ; cette destination est intéressante mais se heurte à deux problèmes : quand la masse de compost produit dépasse les besoins agricoles surtout dans les régions de faible activité agricole et quand cela nécessite le transport quotidien d’une grande quantité de boue génèrant de grosses nuisances de circulation avec forte émission de gaz à effet de serre. Et ce d’autant plus si votre station est en milieu urbain.

Dès lors que l’on se heurte à la difficulté d’écouler ces boues, on procède à leur enfouissement, avec des impacts sur des espaces naturels. L’autre solution consiste à l’incinération de ces boues. Mais avec un inconvénient réel si vous avez des fours d’anciennes générations qui peuvent être en partie polluant. On doit donc étudier avec le plus grand soin les nouvelles formes d’incinération qui filtre la quasi-totalité de la pollution pour ne produire que de la vapeur d’eau, mais il s’agit d’un investissement coûteux qu’il faut savoir assumer. L’avantage tient alors à une diminution considérable des transports et à une production énergétique qui rend autonome la station et qui par ailleurs permet d’approvisionner un réseau de chaleur plus ou moins important pour les habitations environnantes et s’insérer ainsi dans une économie circulaire. À cela il faut ajouter la possibilité d’installer parallèlement à la digestion la production de gaz par le processus de méthanisation.

Abordons maintenant la filière au point une station d’épuration devient alors une usine productrice d’eau brute.

C’est d’autant plus précieux qu’il convient, dans le contexte du changement climatique, de préserver au mieux les ressources d’eau potable provenant des sources et nappes phréatiques. Les stations d’épuration ne peuvent pas produire d’eau potable mais fournir une quantité abondante d’eau brute pour toute une série d’usages : irrigation de l’agriculture notamment maraîchère, irrigation des espaces verts, arrosage des golfs (voire avec interdiction de puiser dans l’eau potable), nettoiement des voiries publiques, nettoyage de la station elle-même grande consommatrice d’eau… Alors que tous les usages des eaux usées traitées par les stations sont désormais autorisés par les autorités sanitaires, la France demeure très en retard par rapport à ses voisins, à commencer par l’Espagne. Le comble est atteint dans des villes comme la métropole de Montpellier dont la station d’épuration une fois modernisée traitera les eaux usées de 660 000 habitants et rejettera jusqu’à 4 m³ secondes dont brute… dans la mer. Dans un contexte de changement climatique qui qui nous oblige à économiser l’eau de source et à lutter contre l’augmentation du niveau des mers, poursuivre dans cette voie est une aberration. Comment accepter que la très grande majorité des rues de nos villes soit nettoyée avec de l’eau potable ?

La mise en place d’une économie circulaire de l’eau est au centre du débat sur l’assainissement. Or on se heurte à des lobbys industriels notamment à celui qui gère l’eau du Bas Rhône, qui redoutent la concurrence qui viendrait du traitement des eaux usées. Ceci alors que le Rhône est en mauvais état, que sa pollution augmente, que son traitement pour créer de l’eau brute est de plus en plus onéreux, que les eaux du Rhône se réchauffent sous l’effet aussi des centrales nucléaires, que son étiage baisse dangereusement année après année… La décision logique et de simple bon sens serait de ralentir le prélèvement de l’eau du Rhône et de lui substituer l’eau brute qui sort des stations.

Enfin le recours à d’énormes stations d’épuration intéresse le lobby industriel des constructeurs de stations, les justifiant au nom des économies d’échelle. Elles peuvent s’imposer pour les très grandes villes mais sont très discutables en zone périurbaine. Le regroupement de deux ou trois communes pour faire des petites stations de qualité est souvent préférable.

Elles peuvent permettre des avancées significatives en matière écologiques, comme l’est par exemple la STEP d’une commune au nord de Montpellier qui a expérimenté avec succès le procédé du lombrifiltre.

Bref, la technicité du dossier de l’assainissement ne doit pas conduire à la désertion du citoyen. Dans la perspective des prochaines élections municipales saisissons nous de l’enjeu de l’assainissement en réclamant le retour en régie publique et la mise en place d’un assainissement écologiquement responsable.

René Revol

Leçon de choses municipales n°2 : La ceinture verte au service d’une démocratie alimentaire

Donner aux citoyens le droit de décider de ce qu’ils mangent

Depuis 30 ans l’urbanisation et le mitage urbain détruisent les terres agricoles. Tous les 7 ans c’est l’équivalent d’un département entier de terres agricoles qui est imperméabilisé en France ! Dans le contexte actuel du changement climatique, il faut arrêter cette fuite en avant en sanctuarisant les zones naturelles et agricoles et en réinstallant des agriculteurs autour de nos villes. Cette lisière agricole autour des zones urbaines doit être privilégiée pour nourrir les villes avec une logique de circuit court et de marchés paysans dans chaque quartier. 

L’alimentation est au cœur de la construction de chaque personne. En mangeant, l’individu noue une relation essentielle à la fois avec la nature et avec les autres. La maîtrise de l’alimentation est dans l’Histoire de l’humanité un outil d’émancipation. Or, de nos jours, ceux qui définissent le contenu de nos assiettes ; ce sont les grandes firmes agroalimentaires qui ne nous laissent pas le choix et nous imposent leurs produits à la fois transformés et transportés depuis n’importe où. Retrouver le libre choix et la maîtrise de son alimentation est une lutte politique. Instaurer une démocratie alimentaire est donc un objectif prioritaire. Et dans ce domaine, l’action locale des citoyens et de leur municipalité peut jouer un rôle utile et décisif. C’est ce que nous tentons de faire, ici à Grabels.

Dans notre ville, dès notre élection en 2008, nous avons instauré un marché circuit court en partenariat avec l’INRA. Ce marché est auto gouverné par un comité de pilotage composé pour un tiers par les exposants, un tiers par les représentants des consommateurs et enfin un dernier tiers par des représentants du conseil municipal. Le circuit court signifie que les producteurs cultivent dans un rayon de 100 km et qu’il n’y a qu’un seul intermédiaire au maximum entre celui qui produit et celui qui consomme. Le label « ici c’est local » a été institué sur ce marché et s’est peu à peu répandu à d’autres. Ce label informe le consommateur grâce à des étiquettes colorées indiquant l’origine et la proximité des produits qui respectent tous la saisonnalité. Depuis plus de 10 ans, tous les samedis matins, son succès ne se dément pas et il est devenu un lieu de rencontres, de lien social et de multiples festivités.         

Ancienne terre de viticulture qui avait succédé au XIXe siècle à une terre céréalière, notre territoire ne possédait plus aucun agriculteur. Bien que 16 % de la superficie communale aient été officiellement classées comme agricole, celles-ci étaient majoritairement constituées de friches. Notre municipalité a donc acquis des terres agricoles et y a installé trois jeunes maraîchers qui peuvent désormais vendre leurs produits dans le village. Ils vont notamment directement fournir la restauration de la crèche municipale ainsi que l’épicerie solidaire. Cette réinstallation sur un terrain communal ouvre la voie à d’autres installations agricoles ou pastorales sur des terres privées, à travers l’outil que constituent les Associations Foncières Agricoles (AFA).

Notre volonté de préserver des terres arables et naturelles répond à un double impératif : se protéger de la marée de béton polluante qui s’accumule dans nos villes et développer une ceinture verte autour de Montpellier, nous fixant l’objectif de modifier la structure alimentaire et de provoquer une large prise de conscience.  

L’échelon local est un échelon pertinent et qui peut s’avérer très efficace pour accompagner la prise de conscience collective nécessaire à une véritable révolution écologique. Guidé par l’intérêt général et le soutien de la population, nous avons pu commencer à agir efficacement sur notre territoire, en faveur d’un changement de modèle.

En tant qu’élus insoumis, nous devrons, en 2020, de concert avec les associations et les citoyens continuer de porter ces idées qui feront que demain les jeunes générations pourront tout simplement vivre en meilleure santé et décider de ce qu’ils consomment.

Leçon de choses municipales n°1 : La Régie publique de l’eau

L’expérience de la Régie publique de l’eau de Montpellier

À partir du 1er janvier 2016 la Régie publique de l’eau a repris la responsabilité de l’extraction, du traitement et de la distribution de l’eau potable pour les 330 000 habitants de Montpellier et de ses communes limitrophes.

Cette réappropriation fut d’abord le fruit d’une mobilisation citoyenne, notamment dans la ville dont je suis le maire. Élus en 2008 nous nous sommes prononcés pour le retour en régie municipale de l’eau potable lors de la fin des contrats avec les délégataires privés. La compétence de l’eau devenue communautaire, la mobilisation citoyenne s’est aussi exercée à l’échelon métropolitain. Sept communes de la Métropole de Montpellier ont pris position dans ce sens et une forte mobilisation associative s’est développée.

Néanmoins, notre commune a été la seule à organiser en mai 2013 un large débat citoyen suivi d’une votation citoyenne.  Avec une participation de plus de 50 %, le retour en régie publique a été plébiscité par 95 % des participants.

Au lendemain des élections municipales de mars 2014, je suis devenu vice-président de la Métropole pour mettre en place une régie publique de l’eau potable. Une délibération du 7 mai 2014 a mis fin aux négociations engagées précédemment avec le délégataire privé et décidé du retour en régie ; et ce dans un délai très court de 18 mois environ. Il importait que cette mise en place se fasse en toute transparence, d’où la création d’un comité citoyen de suivi composé ainsi : un quart d’élus des communes concernées, un quart de représentants d’associations citoyennes et environnementales, un quart de personnes qualifiées du monde de la recherche et de l’université, un quart de représentants du personnel. La négociation avec le personnel du délégataire privé, Veolia, a abouti à un accord prévoyant le transfert de tous les personnels d’exécution et de quelques cadres intermédiaires avec la conservation de tous leurs acquis.

La bureaucratie métropolitaine a essayé en vain d’obtenir un report de la mise en place de la régie, puis d’en faire une simple régie autonome, c’est à dire sous la coupe du conseil métropolitain pour passer des marchés avec le privé. Appuyés sur la mobilisation citoyenne, nous avons imposé une régie à autonomie financière et à personnalité morale, dirigée par un conseil d’administration composée non seulement de représentants des élus des communes mais aussi de représentants d’associations, de citoyens mobilisés, de chercheurs et du personnel.

En analysant l’activité du délégataire, nous avons découvert l’ampleur des marges réalisées puisque la collectivité payait au délégataire 1,19 € par mètre cube et que le coût de fonctionnement de l’activité évaluée par les experts de la régie s’élevait au maximum à 0,70 € le mètre cube : un joli profit ! La régie qui n’a aucun dividende à verser, ni aucun frais de siège et aucun transfert à réaliser vers des filiales lucratives, a pu abaisser le prix de l’eau de 10 % et dégager une plus forte marge intégralement consacrée au réinvestissement dans la préservation de la ressource. L’investissement dans le renouvellement des réseaux fuyards a ainsi été multiplié par trois dès la première année et ce malgré la baisse réalisée du prix de l’eau.

La régie se révélait non seulement plus démocratique et plus écologique mais aussi économiquement plus efficace.

À partir de 2017 nous avons commencé à nous fixer de nouveaux objectifs et de nouvelles conquêtes :

  • Mettre en œuvre la gratuité des premiers mètres cubes indispensables à la vie.
  • Élargir la régie aux autres communes voisines dès la fin de leur contrat en 2021 et également à la même date élargir la compétence de la régie au traitement de l’assainissement pour toute la métropole.
  • Développer une politique ambitieuse de préservation de la ressource et de diminution de la consommation pour nous préparer aux conséquences du changement climatique.

À la suite de l’élection présidentielle, ces nouvelles ambitions ont été refusées par le Président de la Métropole. Un virage qui a conduit au départ de mon poste de vice-président de la Métropole et de président de la régie.

Avec mon conseil municipal et les citoyens de ma commune ainsi qu’avec de nombreux citoyens et élus de toute la métropole, nous continuerons de porter ces ambitions lors des prochaines échéances municipales de 2020 pour que les citoyens s’approprient totalement le bien commun que constitue l’eau.

Pour en savoir plus sur mon combat pour l’eau :

La Régie Publique de l’Eau à Montpellier : une expérience du pouvoir citoyen !
Retour sur le discours de Madrid : Encuentro de Cuidades por el Agua publica 
Retour sur la mise en place de la Régie Publique de l’Eau – Montpellier

Quand les hommes descendent dans la rue, on parle d’une émeute. Et quand les femmes s’en mêlent, c’est le signe d’une révolution.

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De Mirabeau sous la Révolution française « Tant que les femmes ne s’en mêlent pas, il n’y a pas de véritable révolution »  à Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien « Quand les gens bougent, c’est une émeute, lorsque les femmes les rejoignent, cela devient une révolution », la même pensée revient à plusieurs moments de l’histoire humaine.

Elle m’est revenue en mémoire lors de cette formidable journée du 8 mars qui porte bien son nom de journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Alors qu’à 15 h 40 j’accompagnais des amies dans un service pour la grève symbolique de dénonciation de l’inégalité de salaire entre les hommes et les femmes, j’ai reçu d’un ami algérien un lien sur mon téléphone qui nous a permis de suivre l’extraordinaire marée humaine qui s’est déployée tant à Alger qu’à Oran, Constantine, Tizi Ouzou et toutes les villes d’Algérie. Les femmes y étaient très présentes avec de nombreuses pancartes, bien sûr pour la liberté et la démocratie, mais aussi explicitement contre la misogynie et le patriarcat. Puis nous avons pris connaissance des marées féminines et populaires en Espagne à Madrid comme à Barcelone.

L’engagement des femmes dans un mouvement social est le signe d’un approfondissement majeur du processus révolutionnaire. Cela est largement attesté dans l’histoire des mouvements populaires depuis la révolution française ; n’oublions pas l’importance décisive d’une manifestation de femmes pour la paix, le pain et la terre dans le déclenchement de la révolution russe en février 1917  !

Le processus auquel nous assistons aujourd’hui en Algérie est d’une profondeur inégalée. Certains évaluent à 15 millions de personnes ayant manifesté dans les rues. Il s’agit d’un des rassemblements populaires les plus importants de l’histoire récente. Son caractère à la fois pacifique et déterminé de ce mouvement dominé par une forte présence de la jeunesse et des femmes impressionne. Le pouvoir croit habile d’allonger les vacances universitaires pour affaiblir la mobilisation, mais gageons que cela aboutira à l’inverse ; en retournant dans leur famille, leur ville ou leur village les étudiants vont contribuer à la propagation de la révolte dans les profondeurs de la population. Si nous ne pouvons aujourd’hui prédire ce que va devenir ce mouvement, nous savons d’ores et déjà qu’y est posée la question centrale de la Refondation démocratique et sociale de la république algérienne. En proclamant haut et fort « un seul héros, le peuple », les Algériens entendent renouer avec les grands principes (bien vite oubliés au sommet) énoncés en août 1956 lors du Congrès de la Soummam : le futur état algérien devait être celui d’une « République sociale et démocratique ».

Le mouvement du peuple algérien contribue à nourrir la maturation politique et sociale d’une révolution citoyenne dans les autres pays tant au Maghreb qu’en Europe même, et singulièrement dans le pays qui a les liens les plus forts avec l’Algérie, la France bien entendue.

Au début d’une semaine où se prépare les grandes mobilisations du 15 et du 16 mars à la fois de la jeunesse pour la défense du climat et des gilets jaunes, je voudrais rendre compte dans cette chronique d’une anecdote surprenante mais très significative. J’ai la semaine dernière croisé dans la rue un groupe d’enfants d’environ sept ans, probablement lors d’une sortie d’un centre de loisirs ; quel ne fut pas mon étonnement de les entendre scander « Macron démission ! ». Les animateurs, l’air paniqué, ne savaient comment les faire taire. Engageant le dialogue avec les enfants et les écoutant attentivement, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait nullement d’un pur mimétisme ou d’une simple blague. Ils ont clairement fait état de discussions au sein de leur famille très favorables aux gilets jaunes. Plusieurs m’ont dit que leurs parents, sans aller manifester, étaient pour les gilets jaunes ; ils connaissaient plutôt bien les principales raisons de ce mouvement : le pouvoir d’achat et la démocratie. Cela souligne s’il le fallait la profondeur sociale de ce qui se passe dans notre pays et ce que s’emploie à camoufler les tenants du système médiatique. Comme l’ont montré les travaux un peu anciens de la chercheuse Annick Percheron ou plus actuels d’Anne Muxel la «politisation des cours de récréation» est un symptôme indéniable de la profondeur des mobilisations sociales et politiques. Quand les enfants commencent à s’identifier aux questions et aux querelles des adultes cela est toujours très révélateur. Je demeure convaincu que le processus qui a commencé en novembre dernier travaille les esprits en profondeur et que le grand débat national est loin d’avoir atteint son objectif de noyer le poisson pour gagner du temps. Nous devons nous préparer à de nouvelles répliques et nous employer à en formuler l’issue politique.

Le 10 mars 2019

René Revol

Communiqué : Inconditionnellement contre l’antisémitisme, contre tous les racismes

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Le 18 février 2019

Évidemment, avec la Députée Muriel Ressiguier, au nom de la France Insoumise, à Montpellier comme partout en France, nous nous sommes associés à la protestation contre les manifestations inadmissibles d’antisémitisme. Nous serons toujours au premier rang quand il s’agira de faire respecter et de promouvoir les droits de l’homme et du citoyen, de combattre toutes les manifestations de racisme. L’antisémitisme, qui fait des Juifs des boucs émissaires, a souvent été nourri et utilisé comme un dérivatif des mécontentements. Le cancer de l’antisémitisme a eu historiquement deux sources : celle d’abord de l’intégrisme religieux, notamment chrétien et musulman, qui persiste en Europe et au Moyen-Orient ; celle ensuite raciale, à l’origine du fascisme qui s’est formée fin du XIXe siècle et érigée en monstrueux système criminel d’élimination ethnique par le national-socialisme d’Hitler, après avoir écrasé toute résistance politique et sociale.

On voit aujourd’hui resurgir l’antisémitisme sous de nouvelles formes, mais ses sources restent les mêmes.

Les partis politiques et autres officines d’extrême-droite prospèrent sur le terreau du complotisme antisémite, quitte à entretenir une certaine ambiguïté pour se distinguer du fascisme dont ils sont les héritiers.

Les organisations djihadistes trouvent dans l’antisémitisme un moyen  supplémentaire pour déstabiliser les sociétés, en Europe comme au Moyen-Orient. Elles n’hésitent pas pour cela à instrumentaliser les politiques guerrières et agressives pratiquées par les dirigeants d’Israël (que nous ne confondons pas avec le peuple israélien), notamment contre le peuple palestinien, politiques qui attisent les braises de la haine, à rebours des traditions de cohabitation pacifique entre musulmans et juifs.

Les ennemis de l’humanisme, pour servir leurs intérêts, se sont depuis toujours appuyés sur l’ignorance pour véhiculer la haine des Juifs.

L’antisémitisme, comme tous les racismes, doit être combattu par tous ceux qui se réclament des principes fondateurs de l’humanisme et de la République. Cette lutte n’implique nullement l’alignement sur la politique préconisée par tous ceux qui, aujourd’hui, s’associent à cette protestation. L’engagement contre l’antisémitisme sera d’autant plus sincère et authentique qu’il sera associé à un engagement total contre tous les racismes et toute oppression.

 

 

 

Où va-t-on ?

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Au lendemain d’une mobilisation populaire puissante le 5 février qui a vu converger les salariés répondant à l’appel des organisations syndicales et les gilets jaunes – dont parmi eux beaucoup de jeunes, on doit s’interroger sur le sens des événements pour mieux définir nos actions individuelles et collectives.

« Les moules se détachent du rocher… »

Je me souviens de cette expression utilisée en 1968 par un vieux militant ouvrier qui avait connu le Front populaire, les combats à libération et les grandes grèves. Elle s’applique à la situation actuelle. Comme je l’écrivais dans ma précédente note sur « un peuple en mouvement », on assiste à une profonde évolution dans les consciences. La vague dégagiste (qui s’est manifestée sur le terrain électoral en 2017 par le vote Mélenchon, mais aussi par le vote Macron qui a habilement su utiliser ce mouvement à son compte) a poursuivi son travail de sape, remettant en cause les appartenances politiques traditionnelles.

Mais le fait que Macron ait immédiatement utilisé sa victoire électorale pour mettre en œuvre une politique ultralibérale, politique sur laquelle la plupart des électeurs n’avaient pas voté, a provoqué une profonde colère. Et ce d’autant que nombreux sont ceux qui avaient en mémoire d’avoir déjà été trompés en 2002 par Jacques Chirac. D’autant aussi que cette fois la salve de mesures va beaucoup plus loin dans la destruction du modèle social et républicain français.

La démission de Nicolas Hulot a rejeté de nouvelles couches sociales dans l’opposition au gouvernement – désormais entaché de l’étiquette productiviste et anti écologiste. L’affaire Benalla couplé au départ de Gérard Collomb a enfin profondément atteint la légitimité du chef de l’État.

Dès lors l’embrasement social du mouvement des gilets jaunes a profondément pénétré la population dans une exigence de justice sociale et de démocratie. En discutant avec la population je constate chez beaucoup le détachement de leurs anciennes références politiques et parfois même de leurs traditions familiales de vote. Portés en cela par le contexte mouvant d’une société en effervescence. Chacun d’entre eux, sans rejoindre pour autant de nouvelles appartenances politiques, cherche quelle peut être l’issue ; et les yeux se dessillent comme pour mieux voir. Il est significatif que dans les sondages seules trois personnes interrogées sur dix se sentent en mesure d’indiquer leur vote probable aux prochaines élections. Ceux qui entendent œuvrer à l’émancipation doivent avoir conscience du caractère extraordinaire de la situation et des opportunités qu’elles ouvrent.

La réponse de Macron

Emmanuel Macron a compris le danger de cette situation en mouvement. Pour reprendre la main il a mis en place une double réponse : c’est avec sa main droite la répression policière en espérant rallier une partie de la population apeurée, et avec sa main gauche d’une part un geste de 10 milliards d’euros essentiellement payés par les autres contribuables sans toucher aux avantages des plus riches et d’autre part la mise en place d’une grande opération de communication qu’est le grand débat national.

Constatons d’abord que l’offensive répressive n’atteint pas son objectif à ce jour. Le caractère disproportionné de l’intervention policière apparaît désormais clairement au grand jour, entraînant l’indignation de tous ceux qui sont attachés à la tradition républicaine des libertés publiques ; l’utilisation des balles de défense et des grenades explosives provoquant de nombreux blessés estropiés franchit une étape dans l’usage des forces de l’ordre dans notre pays. La majorité de l’opinion publique n’accepte pas la mise en œuvre de tels moyens répressifs. Et puis une nouvelle étape législative a été franchie avec la loi anticasseurs qui pour la première fois depuis 1145 substituts l’autorité du préfet à celle des autorités judiciaires indépendantes dans l’encadrement de la liberté de manifester. Les républicains et démocrates respectueux des principes fondateurs d’un État de droit, y compris parmi les amis du pouvoir, se sont élevées avec force contre cette loi scélérate, qui nous rappelle son ancêtre, la loi anticasseurs de Raymond Marcellin en 1970 contre laquelle nous avons eu à combattre pour obtenir son abrogation en 1980. Cette offensive répressive  s’avère par ailleurs inefficace. Un tel mouvement de retour tous les samedis depuis déjà 12 semaines est proprement exceptionnel dans notre histoire. Il est ressenti comme installé dans la durée et la partie de l’opinion publique attachée à l’ordre, notamment chez les commerçants et les chefs d’entreprise, exprime de plus en plus un doute sur la capacité du pouvoir à rétablir le calme. Bref, la main droite et tremblante quand le pouvoir répressif manque de base sociale.

Quant au débat national, il a bénéficié d’un tel matraquage étatique (avec la mobilisation des moyens de toutes les préfectures) et médiatique, qu’il a semblé recueillir un certain crédit dans une partie de la population. La mobilisation des maires qui étaient son principal vecteur sur le terrain a finalement fait un grand flop et je suis fier d’y avoir contribué à ma petite place. Et lorsqu’un débat a finalement lieu ce sont toujours les revendications sociales et démocratiques qui s’imposent.

Plus le temps passe, plus Macron se démène, plus s’installe une interrogation majeure : et après ? qui va décider ? Il a commencé par répondre (je l’ai entendu de mes propres oreilles à Souillac) que c’est lui tout seul qui entre le 15 mars et le 15 avril prendra le temps de faire la synthèse de tout ce qui aura été dit et de choisir ce qu’il convient de faire – tout en précisant qu’il ne changera pas de cap ! L’effet de ce discours a été immédiat, décrédibilisant toute son opération. Plus le Président s’agite, plus le sentiment d’enfumage se répand. Que les gens décident de participer au grand débat ou refuse d’y prendre part, la grande majorité commence à se poser une question simple : n’est-ce pas au peuple lui-même qu’il reviendrait de décider ? On sent monter cette exigence démocratique et le pouvoir en est venu à tester la possibilité d’un référendum à questions multiples. Mais cette perspective s’éloigne pour deux raisons : d’une part sa possibilité institutionnelle et organisationnelle reporte un tel référendum à septembre et enlève par là-même son caractère pacificateur recherché par le pouvoir ; d’autre part, faute d’envisager de soumettre les questions devenues centrales dans le mouvement social – tels le rétablissement de l’ISF et le référendum d’initiative citoyenne, le gouvernement encourt le risque d’un rejet massif. Bref le grand débat contribue à la fois à la frustration des citoyens et à leur mobilisation.

L’enjeu des élections européennes

Voilà une échéance devant laquelle le gouvernement ne peut pas se dérober. S’il a cru pouvoir gagner du temps avec le grand débat, ce rendez-vous avec le suffrage universel le 25 mai est incontournable. Dès lors Macron cherche à mettre en place un scénario identique à celui de l’élection présidentielle, en se présentant comme le seul recours face au Rassemblement national qu’il présenté comme la seule opposition. D’où une campagne médiatique pour mettre en scène Marine Le Pen comme la seule opposante. Ce qui va de pair avec une diabolisation systématique de la seule autre alternative capable de contester la prééminence des macronistes : la France insoumise. Naturellement, Marine Le Pen se prête bien volontiers à ce jeu et la prise de distance du Rassemblement national vis-à-vis des gilets jaunes vise à récupérer à son compte le besoin d’ordre d’une partie de l’électorat de droite. Mais cela nous procure en même temps des opportunités ; d’ici le 25 mai le mouvement social peut en effet permettre de creuser le fossé entre la politique de Macron et le programme du Rassemblement national d’une part et les revendications d’utre part qui leur sont contradictoires. En particulier celles de la hausse du SMIC – et pas seulement des primes d’activité payée par les contribuables, de celle des pensions couplée à la suppression de la hausse de la CSG, de l’augmentation des minima sociaux, mais encore du rétablissement de l’ISF et de la taxation des plus riches et des grosses entreprises, de la défense des services publics, et de l’exigence démocratique avec le RIC … Autant de points qui restent sur la table, malgré les efforts déployés par certains pour mettre en avant les thèmatiques de l’immigration et d’autres chères à l’extrême droite qui sont à la peine, malgré le jeu médiatique en leur faveur. La campagne électorale pour les européennes jouait son rôle de politisation du moment et, si aucun bouleversement majeur ne s’est produit d’ici la, le vote du 25 mai peut devenir un outil utilisable par le peuple contre le pouvoir.

Vers une révolution démocratique et pacifique

Depuis mai 2017 le nouveau pouvoir s’est employé  à mener une offensive systématique de destruction du modèle social et républicain au compte d’une politique ultralibérale. Cette politique de choc n’a pas éteint pour autant la résistance sociale qui a fini par trouver un biais imprévu pour faire émerger un mouvement social majeur. Ce biais est l’initiative d’une certain Ghislain Coutard d’appeler sur les réseaux sociaux à utiliser le gilet jaune dont chaque  automobiliste dispose comme étendard de reconnaissance et d’initier ainsi un mouvement de protestation. De la lutte contre la hausse de la taxe carburant perçue comme profondément injuste par ceux qui n’ont pas d’alternatives à l’usage de la voiture, on en est très vite venu à un élargissement des revendications telles qu’elles sont formulées par le mouvement dans son ensemble.

Aujourd’hui ni la répression policière, ni la farce médiatique du grand débat n’ont modifié la donne comme le prouve encore l’ampleur de la mobilisation du 5 février. Ni la convocation d’un éventuel référendum dont l’objet est pour le pouvoir délicat à établir, ni même la convocation d’élections législatives anticipées dans le cadre du système électoral actuel ne lui paraissent évidentes à mettre en œuvre. Si les élections européennes constituent un rendez-vous électoral indéniable, elle ne constitue pas en soi une issue à la crise, quand bien même les manœuvres du pouvoir arriveraient à placer en tête la République en marche.

La seule perspective politique que nous pouvons devons porter à cette étape est celle d’un processus constituant permettant au peuple de refonder la République sur des bases de justice sociale et fiscale, de transition écologique et de souveraineté populaire. Il s’agit de ce qu’on appelle dans notre tradition républicaine de la perspective d’une assemblée constituante. Pour éviter que cela se réduise à un simple mot d’ordre généralement peu compréhensible par le grand nombre, il nous faut inventer des formes qui donnent à voir cette autoconstruction populaire que serait une assemblée constituante. On a vu apparaître dès le mois de décembre des assemblées citoyennes à l’initiative des gilets jaunes pour élaborer leur cahier de revendications. Ce sont parfois des militants associatifs ou syndicaux et plus rarement des élus locaux qui ont pris cette initiative. La mise en place du grand débat national a visé à étouffer et à contrecarrer ces initiatives citoyennes. Mais paradoxalement le grand débat parvient aussi à faire grandir le souhait chez de plus en plus de citoyens de s’auto-organiser et de ne pas s’en tenir aux seules questions posées par Macron. La tenue dans les villages, les quartiers, les établissements et entreprises d’assemblées citoyennes ouvre la possibilité d’aller au-delà du seul débat, comme celle de construire une assemblée citoyenne nationale coordonnant toutes les assemblées citoyennes. Idée qui commence à être évoquée ; l’initiative d’une coordination des gilets jaunes à Commercy dans la Meuse ou d’autres comme celle de Carcassonne montrent le chemin.

Dans un tel contexte, la place et le rôle des militants politiques, notamment ceux de la France insoumise, que leur engagement soit ancien ou très récent, est d’une grande importance. Ils ne sont pas là pour, d’en haut et de l’extérieur, dicter au mouvement un quelconque catéchisme politique ; en participant de ce mouvement ils peuvent le renforcer et l’aider de différentes manières. Le mouvement doit se protéger de toutes les provocations notamment policières, contribuer à son renforcement et construire les moyens pour tous de leur propre émancipation.

En 1847, dans l’idéologie allemande, Karl Marx écrivait que « les communistes n’ont pas d’intérêts distincts du prolétariat dans son ensemble » et que leur rôle consistait à faciliter l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Naturellement la société n’est plus la même et les mots qui la caractérisent aujourd’hui peuvent changer. Mais la méthode est la même et c’est cette méthode que nous avons cherché à élaborer dans la dernière décennie en formulant le processus de la révolution citoyenne permettant de fédérer le peuple pour renverser l’oligarchie capitaliste financière. Comment on le sait, les formulations théoriques fournissent un cadre et contribuent à nous faire comprendre le réel ; mais nous savons aussi que la façon concrète et historique avec laquelle un nouveau monde émerge se réalise ne correspond jamais à des canons préétablis. Il faut donc désormais sans tarder reconnaître dans ce qui se passe le processus de la révolution citoyenne pour y participer de la manière la plus utile.

René Revol

6 février 2019

 

 

 

Le peuple en mouvement…

 

Voilà un mois que des citoyens ont engagé, sans aucune consigne, un mouvement social d’une grande et profonde ampleur : celle des gilets jaunes rejoints par des lycéens, étudiants, marcheurs pour le climat, chauffeurs-routiers,  salariés… Pour avoir participer à ces regroupements dans la région de Montpellier mais aussi à Mende, avoir reçu en mairie des administrés « gilets jaunes » heureux de trouver avec leur Maire un élu pour les écouter avec bienveillance, j’ai très vite reconnu dans ce mouvement une véritable mobilisation populaire. Sous nos yeux se dessine un processus de révolution citoyenne qui va, quels que soient les aléas des semaines qui viennent, continuer à travailler la société. Les annonces de Macron de ce lundi 10 décembre ne changent fondamentalement rien ; le grand nombre a compris qu’il ne changera pas de cap. Président des riches un jour, ami des riches toujours ! Ce sont les contribuables qui financeront les quelques augmentations de pouvoir d’achat, pas l’ISF. Il lui importe avant tout de préserver les profits exorbitants des grandes entreprises et les revenus tout aussi exorbitants des très riches. La colère ne peut que s’amplifier.

Reconnaître la révolution citoyenne quand elle advient !

Mis à part Jean-Luc Mélenchon et les porte-parole de la France insoumise, les premières réactions à gauche des responsables politiques et syndicaux détonnent. Certes on ne sera pas surpris des propos lénifiants des sociaux libéraux et des dirigeants syndicaux habitués à se montrer accommodants avec le pouvoir.  Il est plus étonnant de voir la cécité, notamment au début, de certaines autres composantes de la gauche politique et syndicale a de quoi étonner. Telle celle d’un secrétaire départemental du PCF, par ailleurs conseiller régional ne ménageant pas son soutien à la Présidente socio libérale d’Occitanie. Mais ce fut parfois le cas, au début du mouvement, de certains amis proches, déconcertés par la nature de ce mouvement, mais qui ont bien évolué au fil des semaines. La difficulté à reconnaître que nous avons à faire à un bien réel mouvement social tient à une certaine disposition d’esprit bien enracinée dans la gauche politique et qu’il faut impérativement dépasser. Celle d’une vision préétablie des formes et contours que doit prendre un mouvement social, telle la grève de 24 heures ou la manifestation entre Bastille et République. L’initiative, à l’aune des références familières, devrait en revenir au syndicat pour l’organisation des grèves et manifestions sociales, laissant aux partis de gauche le soin d’en être le débouché politique. Cette vision, devenue totalement surannée, ne correspond plus au mouvement profond de la société.

Ce n’est pas faute d’avoir fait, dans le courant politique auquel j’appartiens, un travail théorique novateur depuis une dizaine d’années. Ce sont en particulier les premières réflexions allant dans ce sens formulées par François Delapierre, avant sa disparition brutale. Elles se sont nourries des difficultés rencontrées de la construction du Front de gauche, puis de l’échec en 2014 de cette formule politique, confrontés que nous étions à la volonté des dirigeants du PCF de garder un lien mortifère avec le parti socialiste. Nous avons alors élaboré un projet, une méthode et une forme nouvelle d’expression politique. Leur théorisation, dans l’ouvrage « l’ère du peuple » de Jean-Luc Mélenchon, a été le support de la France insoumise et de son programme, produit lui-même d’une collaboration et de multiples contributions qui ont fait éclore « l’avenir en commun ». Le cœur de ce programme tient dans la rupture radicale opérée avec cette société inégalitaire, la redistribution des richesses dans la perspective de la défense de l’intérêt général humain, sa capacité à décliner et associer des réponses cohérentes aux grandes urgences sociales, écologiques et démocratiques. Un programme qui n’est ni un catéchisme, ni un catalogue à imposer mais avant tout un guide pour l’action. Le seul moyen de sa mise en œuvre est l’implication populaire, ce qui est appelée la révolution citoyenne, car elle ne peut que passer par un mouvement populaire par lequel les citoyens eux-mêmes se prennent en main et  contribuent à fédérer les diverses couches qui composent la majorité de la population. Or c’est de ce processus que relève le mouvement social en cours ; il ne sert à rien de faire la fine bouche sous prétexte qu’il ne correspond pas aux rêves et schémas préétablis.

Face aux attaques politiques et médiatiques, le mouvement des gilets jaunes a tenu bon ; dans sa dynamique il a produit des éléments d’un véritable programme social de rupture. Le pouvoir et ses perroquets médiatiques ont, dans un premier temps, voulu identifier ce mouvement à l’extrême droite. Des journalistes ont voulu faire dire par tel ou tel gilet jaune que leur problème était l’immigration. En vain, malgré les efforts des amis de Le Pen. On a voulu ensuite réduire leur action au mépris de la question écologique de cette classe populaire qui fume des clopes et roule en diesel. Cela a conduit au contraire à inciter les gilets jaunes à mettre en avant leur intérêt pour une véritable écologie populaire e leur rejet de la vision punitive dont aurait à souffrir les pauvres et être épargnés les riches. Méritent d’être étudiés et lus les plates-formes revendicatives élaborées dans les boucles des gilets jaunes. On y note quatre orientations dominantes :

La première est le rejet de l’injustice fiscale que La droite et l’extrême droite voudraient circonscrire à un rejet de l’impôt et de l’État. Manque de chance les gilets jaunes ont de suite avancé l’exigence du rétablissement de l’impôt sur la fortune et réclamé que le poids des taxes et impôts soit d’abord supportés par les plus riches et les grandes entreprises augmentent. La justice fiscale qui est au cœur des discussions fait ressortir les propositions de « l’Avenir en commun » défendues en 2017 par Jean-Luc Mélenchon.

Le deuxième axe concerne le pouvoir d’achat ; là aussi les gilets jaunes ne s’en tiennent pas aux promesses de défiscalisation et de baisse des soi-disant de charges sociales. Très vite a émergé la question des bas salaires avec dans ce domaine la responsabilité directe de l’exécutif qui a le pouvoir de fixer le niveau du SMIC – avec la demande explicite de hausse du salaire minimum et celle de renégociation des salaires. À cela il faut ajouter l’exigence de l’augmentation des minima sociaux, avec l’accent mis sur la revalorisation des pensions, l’annulation de la hausse de la CSG et une augmentation qui prenne en compte la réalité de l’inflation. En 1968 De Gaulle ne s’était tiré d’affaires qu’en lâchant une augmentation de 30 % du SMIC, de 10 % de tous les salaires, de 10 % de toutes les pensions de retraite et d’une quatrième semaine de congés payés. Macron ne s’en tirera pas avec des mesurettes.

Le troisième axe de cette mobilisation n’est pas partout aussi fortement mis en avant ; c’est en dehors des grandes villes qu’il occupe une place essentielle. Il s’agit de la défense des services publics. La vague de suppressions des bureaux de poste, des écoles, des hôpitaux et services médicaux de proximité a fait des ravages dans le pays. Cette très forte exigence concerne aussi la disparition des transports en commun. Comme je l’ai souligné dans une note précédente, l’exigence du droit à la mobilité pour tous monte en puissance.

Enfin se trouve nettement affirmée la question démocratique. Je dois vous avouer à la fois mon bonheur et ma surprise quand sur un rond-point du nord de Montpellier un gilet jaune (qui se disait généralement abstentionniste) m’expliquer qu’il fallait passer à la sixième République ! Avoir des élus qui ne mentent pas et qui respecte les engagements qu’ils ont pris, pouvoir révoquer les députés et les présidents, avoir des référendums d’initiative populaire, donner la parole au petit peuple en utilisant tous les moyens modernes… l’exigence démocratique s’est invitée au cœur de ce mouvement.

Mais au-delà de ces revendications, sourd une hostilité très profonde au Président de la République qui incarne la morgue, l’arrogance des riches et le mépris le peuple. Sa légitimité est atteinte et il ne pourra plus comme il le faisait jusqu’alors se réclamer de la légitimité électorale de mai 2017. Légitimité d’ailleurs bien faible vu qu’il a été élu non pas sur son programme mais par défaut. Comment pourrait-il justifier les réformes qu’il prépare notamment celle catastrophique des retraites ? Sa majorité parlementaire en devient purement formelle et sans aucune assise populaire.

Une situation originale de double pouvoir.

Deux puissances se font face dans le pays depuis un mois. D’un côté, le pouvoir politique qui finit par se concentrer sur une seule personne, le président de la République, qui peut dans l’heure qui suit contredire son premier ministre ou un texte voté par sa majorité. Illustrant et approfondissant ainsi son propre isolement, il est rendu impuissant malgré les outils de pouvoir dont il dispose. D’autre part un mouvement populaire puissant qui se poursuit avec la même détermination. Comment cela peut-il évoluer ?

Le pouvoir a parié sur le pourrissement du mouvement et sur l’instrumentalisation de la violence des casseurs pour déconsidérer les gilets jaunes. Le 1er décembre il a laissé délibérément ceux-ci agir, trop clairement pour ne pas être remarqué ; l’effet qu’il escomptait ne s’est pas produit. Le 8 décembre il a accentué sa répression qui visait bien davantage les manifestants que les casseurs qu’on a pu voir évoluer dans les pillages en toute impunité. Les effets dans l’opinion sont à double tranchant pour le pouvoir : d’un côté il y a bien sûr la peur et la sidération d’habitants devant les saccages opérés dans leur ville, mais de l’autre ceci apparaît à la majorité des habitants comme une conséquence de la politique du président et de sa raideur. Le constat s’impose à tous : la popularité du mouvement ne faiblit guère malgré l’exposition complaisante des violences par les médias. Les enquêtes d’opinion signalent que deux français sur dix se déclarent « être des gilets jaunes » et que 7 sur 10 se déclarent être d’accord avec eux et les soutenir. Quant à la faible part de la population qui soutient le président, elle ne semble plus vraiment croire dans son autorité.

La situation de double pouvoir perdure… sans pouvoir durer. Cette question devra être tranchée. Et la seule façon pour y parvenir est de redonner la parole au peuple. Ni le changement du premier ministre et de son gouvernement, ni la promesse de grand débat citoyen dans les territoires dans les trois mois, ne sont à même de répondre à la situation. La solution démocratique est de permettre au peuple de voter. Si le pouvoir politique refusait l’issue démocratique et s’accrochait à ses prérogatives sans disposer de soutien populaire, la situation dans le pays ne pourrait que se dégrader.

En tout état de cause c’est à un des plus puissants mouvements sociaux de ces dernières décennies auquel nous assistons, avec remise en cause du capitalisme financier qui s’est toujours davantage imposé depuis une trentaine d’années.

Dans ce mouvement qui doit rassembler largement et pacifiquement, nous avons notre place pour y construire une issue sociale et démocratique.

Si Jacques B. avait pu faire la jonction avec Étienne M.…

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Une plongée dans le passé éclaire souvent le présent d’un regard neuf. Vers la fin du Moyen-Âge en Europe de nombreux soulèvements populaires se sont produits contre la misère générée par la domination sans partage des seigneurs et des rois. Ainsi, au milieu du XIVe siècle, dans le royaume de France, éclata dans le nord du pays une révolte paysanne que l’on dénomme souvent sous le nom de jacquerie. La rumeur fait état d’un leader dénommé Jacques Bonhomme ; son vrai nom aurait été Guillaume Caillet selon un historien de cette époque. C’est en tout cas ce sobriquet donné alors par les aristocrates – les puissants d’alors pour désigner ainsi par mépris le leader de cette révolte de 1358. De là vient l’expression de jacquerie, le « Jacques » désignant la petite veste courte à la taille très simple que portaient ces derniers. Ce leader s’est taillé une solide réputation dans les campagnes pour son courage, son habileté et son charisme. Les seigneurs durent mettre au point un savant stratagème pour le piéger. Ils le firent assassiner après l’avoir torturé.

La révolte des paysans eut lieu peu après le début du soulèvement du petit peuple de Paris contre les privations, la misère, la levée injuste de l’impôt (déjà !) et la répression. Cette révolte urbaine, dirigée par un artisan boucher du nom d’Étienne Marcel, fut écrasée dans le sang de manière impitoyable.

Ces deux mouvements sont restés dans la mémoire populaire et lors de la Révolution française on vit refleurir les références à Jacques Bonhomme et Étienne Marcel.

Certaines sources historiques témoignent que Guillaume, le leader des paysans révoltés, aurait cherché à rentrer en contact avec Étienne Marcel. Mais la jonction ne put se faire. La coalition des troupes de la noblesse conduisit en juin 1358 au massacre de 4600 hommes de la petite armée de paysans et à l’exécution de Guillaume. Quant à Étienne Marcel, il fut assassiné par les bourgeois apeurés  par l’ampleur qu’avait pris la révolte urbaine. Comme le prouve la suite de notre histoire avec la Révolution française, lorsque le peuple des campagnes s’allie au peuple des villes, leur force peut devenir invincible. Belle leçon pour aujourd’hui.

René Revol

Pour le droit à la mobilité pour tous !

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La révolte des gilets jaunes a le mérite de combiner dans un même élan trois exigences : la volonté d’être entendu face à une oligarchie hautaine et méprisante, le rejet de l’injustice fiscale de cadeaux aux plus riches et de forte taxation de ceux qui ont peu, la revendication enfin d’un véritable droit à la mobilité.

L’exigence démocratique de redonner au peuple son pouvoir souverain est celle d’un changement de régime politique, d’une sixième République ; l’exigence de justice sociale et fiscale s’est vite imposée face au « président des riches » et son gouvernement ; aujourd’hui le lien entre la revendication de l’équité fiscale et celle de la lutte pour la transition écologique est devenu limpide – à voir sur ce point l’excellente tribune «pour une écologie populaire» signée entre particulier par la Députée insoumise Mathilde Panot et la Sénatrice Marie-Noëlle Lienemann qui vient de quitter le Parti Socialiste. Dans cette note je m’attarderai sur le droit à la mobilité pour tous.

Un héritage du régime économique et social capitaliste.

La question de la mobilité ne se résume pas à une affaire personnelle. On doit la restituer dans la dynamique même du capitalisme productiviste qui a façonné nos modes de production, de consommation et de circulation. À son apogée, notamment entre 1950 et 1980, le système capitaliste a généré une certaine structuration de l’espace avec des lieux séparés et dédiés. Ce sont ici les lieux de production (autrefois des usines et de nos jours des espaces dénommés zones d’activités) avec leurs propres règles d’aménagement, concentrant nombre d’actifs qui chaque jour migrent vers ces zones pour y travailler ; là des zones commerciales ; ailleurs la concentration de l’habitat dans des espaces réservés avec l’ édification des banlieues et quartiers populaires ; quant aux « zones d’aménagement concerté » (ZAC) destinées exclusivement à l’habitat ; ces dernières, qui répondent aussi aux besoins des classes dites moyennes, voient de développer des zones pavillonnaires parfois très excentrées s’étendant toujours plus en périphérie des grandes aires urbaines. Quant aux zones commerciales, elles sont dominées par le modèle de l’hypermarché (né en France en 1963 et aux États-Unis 20 ans plus tôt) ; s’y rajoutent souvent des zones de loisirs équipées elles aussi d’immenses parkings, tels les multiplexes et les grands parcs de loisirs. Cette structuration de l’espace séparant production, habitat, commerces et loisirs, a profondément façonné et dégradé l’urbanisme de nos villes tout en asséchant dans les zones périurbaines et rurales les offres de services publics et privés. Dès lors les migrations quotidiennes ou hebdomadaires entre ces zones sont devenues indispensables à la vie sociale, imposant le recours l’automobile pour avoir la liberté d’y accéder. Nos plus anciens conservent encore en mémoire que pour bien profiter des premiers congés payés il fallait avoir pu acheter la deux-chevaux. La possession d’une voiture, vite perçue indispensable, a ouvert la voie à une production de masse de l’automobile taylorisée, générant une consommation de masse ; ce modèle productiviste et consumériste, né entre les deux guerres aux États-Unis, s’est imposé en Europe après la seconde guerre mondiale avec conjointement le déploiement d’un maillage de routes et autoroutes, dévoreuses d’espaces. Ce modèle perdure et continue à inciter à l’achat d’une voiture. Si Henry Ford dans les années 20 voulait que tous les ménages américains puissent choisir une de ces voitures « à condition que ce soit une Ford T de couleur noire » ! le « progrès » réside à la « liberté » de choix du modèle et de la couleur de sa voiture. Mais demeure pour beaucoup cette contrainte sociale d’en acquérir une.

Productiviste, consumériste mais aussi profondément inégalitaire, ce système est désormais confronté à une véritable impasse écologique et sociale en ce début du XXIe siècle. La civilisation automobile génère tant l’épuisement des ressources fossiles que l’émission toxique de gaz à effet de serre ; tout comme d’ailleurs un certain urbanisme et un type de constructions urbaines responsables de 40 % de l’émission des gaz à effet de serre. La disparition des terres agricoles de proximité des villes quant à elle entraîne la nécessité de recourir à des circuits longs et à des transports routiers fortement polluants. L’extension des zones urbaines accroît l’éloignement des ménages des lieux d’activité, de loisirs et d’approvisionnement, miter des territoires, dévore les espaces agricoles et naturels, nuisent à la préservation de la biodiversité et à l’équilibre climatique.

Les conséquences dramatiques du changement climatique sont désormais vécues et observées par la majorité de la population et la conscience que nous arrivons à la fin d’un modèle est aujourd’hui très répandue.

Pour illustrer

Montpellier, septième ville de France, c’est 280 000 habitants dans l’aire urbaine métropolitaine qui en compte un peu moins de 500 000. Les jours ouvrables ce sont plus de 600 000 voitures et véhicules qui rentrent et qui sortent de cette ville ; 90 % ne transportent qu’une seule personne !

Les montpelliérains se répartissent pour leurs déplacements quotidiens selon les moyens de transport suivant : 55 % en voiture, 25 % à pied, 15 % en transport en commun et les deux-roues représentent 5 % avec à peine 2 % pour le vélo. Pour l’usage du vélo, Montpellier est dans la queue de peloton des métropoles européennes de même taille. Résultat : un embouteillage permanent, une pollution chronique, l’allongement des temps de déplacement générant beaucoup d’énervement…

Cette situation résulte du type d’urbanisation des années 60 consistant à structurer l’espace urbain sur le modèle capitaliste productiviste. D’un côté des banlieues et quartiers populaires concentrant de nombreux logements, de l’autre des zones d’activités exclusivement consacrées à des activités tertiaires – où dominent l’informatique et la santé, enfin une ville entourée de zones commerciales géantes et de zones de loisirs. Ce type d’urbanisme, loin de n’être qu’un héritage, perdure aujourd’hui avec des projets de nouvelles ZAC, de nouvelles zones d’activité, de nouveaux supermarchés géants et de nouveaux centres de loisirs. Son impact est d’autant plus difficile à vivre que Montpellier, devenue la championne des embouteillages, est la seule ville française de plus de 100 000 habitants qui ne disposent pas de rocade urbaine. C’est à l’horizon 2030 que cette rocade sera bouclée et pourra éventuellement alléger quelque peu la circulation urbaine ; encore faudrait-il sortir du modèle d’urbanisation de fuite an avant, basé sur la programmation d’un accroissement sensible de la population tout en négligeant les modes de déplacements.

Des solutions punitives à la fois injustes et inefficaces

Face à l’envahissement de l’automobile responsable de la congestion des villes et de la destruction de l’environnement, la stratégie dominante est de rendre plus cher l’usage de l’automobile, pour obliger les agents économiques à faire un arbitrage pour d’autres moyens de transport. Une stratégie d’essence profondément libérale qui s’inspire des recommandations des économistes néoclassiques. Ceux-ci supposent que chaque agent fait un choix rationnel avec le raisonnement suivant : s’il y a renchérissement des activités qui ont des « externalités négatives » (en clair ici des effets négatifs sur l’environnement et la vie sociale) les agents sont conduits à s’en détourner ; par la voix du marché ils vont s’orienter vers d’autres choix, par exemple à abandonner comme mode de transport la voiture. Est dès lors justifié tout un ensemble de dispositifs mis en place pour décourager l’usage de la voiture : renchérissement des prix des parkings urbains, renchérissement des tarifs autoroutiers, lourdes pénalités pour les stationnements en ville, durcissement des conditions du contrôle technique, et bien sûr hausse des taxes sur les carburants comme on le voit actuellement.

À cela s’ajoute des dispositions réglementaires d’urbanisme : ainsi dans les plans locaux d’urbanisme le nombre de places de parking se limite de plus en plus à une place pour les logements en dessous d’un certain seuil (souvent les logements de moins de 70 m² et les logements sociaux) ; cette contrainte est censée dissuader les familles à recourir un second véhicule. Cette règle à pour le constructeur l’avantage par ailleurs de permettre plus de logements. Tout cela a été imaginé il y a une vingtaine d’années dans des bureaux, sans prise en compte des conditions réelles de mobilité des gens. Or cela ne marche pas. Pour une raison très simple : la grande majorité des ménages n’a pas les moyens financiers de faire les arbitrages rationnels imaginés par les idéologues libéraux. Quand vous obtenez enfin un logement social après des années d’attente, que votre salaire reste largement inférieur au salaire médian comme c’est le cas de la majorité des locataires du parc social, que les deux conjoints sont contraints de se rendre à leur travail rarement situés au même lieu, que n’existe pas de solution alternative, vous ne renoncerez à votre deuxième voiture.

De nombreux témoignages ont été recueillis ces derniers jours – avec le mouvement des gilets jaunes, d’autant que la grande majorité de la population laborieuse mise à distance des zones d’activités et des zones commerciales est tout simplement dans l’obligation de recourir à la voiture. C’est moins un choix qu’une dépense contrainte qui pèse fortement sur le budget des ménages. La variable d’ajustement, ce sur quoi se font les sacrifices sont dès lors un ou plusieurs d’autres postes de dépenses : loisirs, cadeaux de Noël, distraction pour les enfants, alimentation… On le voit très concrètement dans les centres communaux d’action sociale : des ménages, où les deux membres sont souvent actifs, ne sont plus en mesure de payer certaines dépenses basiques comme le chauffage, l’électricité ou l’eau parce que la bagnole indispensable est devenue un poste de dépense trop lourd. L’incident qui peut vous faire trébucher est parfois un PV exorbitant pour une petite faute de conduite ou l’impérieuse nécessité de passer au contrôle technique qui est de plus en plus cher. Seuls les plus riches seraient en mesure de se poser la question de l’arbitrage entre l’usage de la voiture et un autre transport… ce qu’ils se gardent de faire, ayant les moyens de payer cette surtaxe. Comme le montrent les études statistiques ce sont avant tout les ménages les plus démunis et les plus éloignés des centre ville qui payent l’essentiel de la facture. Le cynisme de ces mesures va bien au-delà, dès lors qu’aucune alternative n’est proposée. La plupart des parkings de centre-ville des grandes métropoles ont été le plus souvent cédés dans les grandes métropoles à des multinationales qui en ont fait de véritables vaches à lait. La privatisation du système de pénalité pour stationnement illicite fait disparaître le service public avec les PV réalisés par la police ; se substituent des forfaits amassés avec zèle par des entreprises privées qui cherchent à optimiser cette collecte. Quant aux autoroutes, toutes privatisées, les milliards distribués en dividendes aux actionnaires sur l’année 2017 équivalent à ce que coûte les transports en commun dans les 100 plus grandes villes de France ! Voilà qui pourrait représenter une belle manne financière pour la transition écologique… si les autoroutes étaient restées nationalisées. Parmi les ménages les plus pauvres, le choix d’une voiture diesel d’occasion était destinée à disposer pour de nombreuses années cette voiture économe en carburant, avantageuse donc pour le maintien du pouvoir d’achat. La fameuse prime offerte pour changer d’automobile sous condition de ressources, soit apparaitra à la grande majorité d’entre eux nettement insuffisante, soit les conduira à acquérir le même type de véhicule, sans aucun effet écologique. Bref toutes ces solutions d’inspiration libérale sont profondément inefficaces et injustes.

Changer de modèle pour garantir le droit à la mobilité pour tous.

Quelle politique pourrait être conduite pour planifier un changement de modèle ? Sans détailler l’ensemble des mesures possibles on peut se contenter d’indiquer quelques axes d’action.

Commençons par les transports en commun.

La densité et la fréquence de transport en commun de qualité et à prix abordable pour tous sont les moyens les plus sûrs pour convaincre de renoncer à la voiture. Dans les zones à grande densité urbaine la fréquentation du transport en commun, dès lors qu’il permet un déplacement plus sûr et moins cher, augmente régulièrement. Des inégalités existent certes selon les villes, selon par exemple qu’elles disposent ou non d’un métro comme Toulouse, Lille ou Rennes. Les autres grandes villes de province disposent généralement d’un réseau de tram assez denses, avec comme caractéristique de traverser les quartiers les plus peuplés avec un parcours plus sinueux, comme c’est le cas de Montpellier ; le centre urbain tire plus de bénéfice de ce réseau que la périphérie. Ce qui fait alors la différence ce sont les autres modalités de déplacements.

Certaines villes ont de bons systèmes de rabattement de bus, avec une grande amplitude horaire vaste et une forte fréquence, vers le réseau de trames. D’autres, comme Montpellier, font montre de carences dans la programmation des bus (réseau, amplitude horaire, fréquence). Le développement de ce système de transport en commun est une condition fondamentale de la fluidité des villes. Les transports urbains des grandes villes sont financés par trois sources : le paiement par les usagers de leur titre de transport, la taxe transport payée par les employeurs, plafonnée par la loi, la contribution de la collectivité par son budget général. Or dans la très grande majorité des villes le transport en commun est jugée comme trop cher par les ménages les plus modestes et les jeunes. On devrait s’orienter vers une baisse drastique de la contribution des usagers et tendre vers la gratuité. Cela deviendrait possible si on alignait la contribution des employeurs dans les villes de plus de 50 000 habitants sur celle qui est pratiquée dans la région parisienne et si on utilisait une partie des surplus du réseau autoroutier. Des modifications législatives sont indispensables pour obtenir ce type de financement. Dans l’immédiat il serait possible d’imposer la gratuité pour les moins de 25 ans et pour tous ceux qui ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. D’après des calculs, cette première mesure nécessiterait l’augmentation de 20 % de la part du budget général de la collectivité. Il faut donc une volonté politique locale et nationale pour améliorer la part du transport en commun dans les grandes villes.

La nécessité urgente de réaliser un véritable transport public interurbain.

Cela suppose que l’on donne la priorité aux trains du quotidien sur les trains à grande vitesse et qu’on rétablisse les liaisons ferroviaires de proximité qui ont été fermées ces dernières années. Bref il faut cesser de concentrer l’investissement ferroviaire dans les seules lignes à grande vitesse et redonner la priorité à l’investissement dans le train du quotidien. Or actuellement le prix du train n’est pas compétitif avec celui de la voiture pour les distances courtes et avec celui de l’avion pour les distances nationales. Cela résulte de la mise en œuvre des recommandations européennes appliquées avec zèle par les gouvernements français successifs. La SNCF est devenue une entreprise comme les autres qui doit parvenir à équilibrer ses dépenses avec les recettes provenant des usagers ; l’interdiction de subventions de l’État pour assurer le fonctionnement de l’entreprise obéit à la sacro-sainte loi de la concurrence libre et non faussée. Il faut donc dans ce domaine désobéir à Bruxelles et refaire de la SNCF un service public avec des investissements en partie financés par le système bancaire public et un fonctionnement qui favorise une baisse des tarifs incitatifs pour que les usagers recourent à un mode de transport à la fois bon marché et écologique. Dans les zones périurbaines et rurales qui ne disposent pas de ligne de chemin de fer, il est possible à l’échelon départemental de généraliser des transports propres en bus avec des voies dédiées dans les zones de concentration, en généralisant les parcours à un euro ou gratuit comme l’ont mis en place certains départements.

Pour cela il faut imposer de véritables régies départementales des transports en commun et annuler les privatisations réalisées dans la majorité des départements.

La mise en place d’un véritable plan vélo national est indispensable.

Dans les zones urbaines un investissement soutenu pour développer des pistes cyclables sécurisées (pas ces bandes délimitées par un simple coup de pinceau) s’impose. Certaines villes comme Grenoble peuvent servir de modèle à tous. Développer des liaisons interurbaines de courtes distances en vélo suppose de mailler les territoires de véritables pistes cyclables et d’en assurer la continuité. Précisons l’importance d’un entretien régulier des pistes cyclables. Ainsi, dans les zones périurbaines et rurales trop de pistes cyclables, faute d’être nettoyées régulièrement, sont délaissées par les cyclistes qui se reportent alors sur la route avec les dangers qui vont avec. Mais la fréquentation des liaisons interurbaines soulèvent la nécessité de favoriser le développement de l’usage des vélos électriques pour permettre que tous les publics puissent avoir accès à ce mode de déplacement. Se pose donc la question du coût.

D’ores et déjà des entreprises subventionnent les salariés qui se déplacent en vélo ; on peut imaginer un système de subventions pour l’achat d’un vélo électrique qui serait porté par les collectivités locales et abondé en partie par l’État. Mais le droit à la mobilité pour tous ne dépend pas seulement de mesures particulières concernant les moyens de transport. Il suppose des modifications plus profondes dans les modes de production et dans l’usage des espaces. Faut-il par exemple mettre en place une filière nationale de production de voitures électriques (question en débat) avec la reprise en main de la production des batteries, nerf de la guerre dans ce domaine ? D’autres modalités de transport en véhicule peuvent être envisagées et notamment la voiture à hydrogène qui, contrairement à ce qu’affirment certains, existe déjà de manière fiable. Cela suppose de programmer la construction de centrales hydrogènes. Transformer la majorité du parc automobile en voiture hydrogène d’ici une vingtaine d’années impliquerait une planification systématique encadrée des investissements nécessaires. Bref ne pas laisser les pleins pouvoirs aux trusts de l’automobile mais reprendre la main pour construire une nouvelle filière productive. On peut penser aussi à faire évoluer de manière décisive la répartition des activités humaines dans l’espace, ce qui suppose dans ce domaine aussi une planification urbaine volontariste. Pourquoi ne pas rapprocher et interpénétrer les zones d’activités et les zones d’habitat en construisant des partenariats qui permettent aux salariés d’être prioritaire sur les zones d’habitat proche. De timides dispositifs vont dans ce sens à l’échelle locale ; pourquoi ne pas les généraliser ?

Par ailleurs pour généraliser de nouveaux modes de consommation il importe de réinstaller les commerces de proximité et de généraliser les marchés alimentaires de circuits courts. De nombreuses expériences locales, à commencer dans ma ville, ont démontré que cela est possible et que les consommateurs sont nombreux à les plébisciter. De même l’installation de loisirs de proximité est une réponse aux besoins des ménages et notamment des enfants. Quant aux établissements scolaires, collèges et lycées, une plus grande proximité peut-être un atout, en tenant compte du contexte géographique et de la mixité sociale. Des établissements limités à une moyenne de 400 élèves pour les premiers et de 800 pour les seconds éviteraient d’autant les transhumances scolaires et donneraient à ces établissements une dimension humaine plus propice à une bonne éducation. Dans le même esprit il conviendrait de geler des classes uniques en milieu rural.

Pour conclure, le droit à la mobilité pour tous est une perspective fondamentale et transversale. Il contribue à transformer notre système économique et social, à fonder une approche humaniste, à nous sortir de la course effrénée et mortifère de la recherche du profit.

René Revol

Macron : les illusions s’évaporent!

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Un des avantages d’être Maire d’une petite commune de 8000 habitants est de pouvoir discuter quotidiennement avec la population. Les habitants connaissent mon engagement politique, qu’ils ne partagent bien évidemment pas tous, mais vu les liens tissés depuis des années, ils font montre à mon égard d’une grande liberté de parole, n’hésitant pas à venir me dire leur sentiment sur telle ou telle question d’intérêt général, voire à faire part de leur opinion sur tel ou tel responsable politique.

Les occasions de rencontres n’ont pas manqués en cette rentrée, lors de notre fête locale mi-août, de la rentrée scolaire, de contacts avec les associations… Nombreux sont ceux qui s’expriment une déception, un ressentiment et parfois une franche colère contre le gouvernement et le Président de la République. Les principales illusions sur lesquelles Emmanuel Macron a bâti sa victoire électorale de 2017 sont en train de se dissiper chez la grande majorité de nos concitoyens. Je vais l’illustrer à partir de cinq thématiques.

Commençons par l’ancrage dans la population de l’image devenue la représentation la plus répandue d’Emmanuel Macron de président des riches. Elle a pris corps avec ces milliards distribués aux mêmes, la suppression de l’impôt sur la fortune, la baisse de la taxation des revenus du capital qui ont scandalisé beaucoup de milieux. Lors d’une discussion avec des bénévoles du Secours catholique, au lendemain de l’annonce du misérable plan de lutte contre la pauvreté, l’un d’entre eux m’a sorti : « en guise de ruissellement, on obtient un petit goutte-à-goutte ! ». Ils ne m’avaient pourtant pas habitué jusque-là à partager mes convictions politiques. Avec l’ouverture de la discussion budgétaire l’occasion va être donnée à chacun de se rendre compte d’un jeu de dupes. D’une part l’annonce de 6 milliards de transferts de pouvoir d’achat aux ménages – il ne s’agit de fait pour l’essentiel de mesures potentielles ou déjà comptabilisées. De l’autre 10 milliards bien réels transférés aux grandes entreprises grace à la pérennisation du crédit d’impôt – crédit d’impôts dont il est clairement démontré que les sommes concernées partent dans les dividendes et la spéculation financière et non utilisées par les entreprises pour investir et créer des emplois.

Une seconde désillusion porte justement sur la promesse de relance de l’activité et de l’emploi, censée justifier les sacrifices demandés à la population. Déjà la reprise de la croissance au cours de l’année 2017 nous avait été faussement présentée comme le résultat de la politique du gouvernement alors même que les mesures prises ne sont rentrées en vigueur qu’à la fin 2017 ; d’ailleurs toutes les analyses confirment : la croissance économique de 2,2 % pour l’année 2017 a été le fruit d’un contexte mondial spécifique (reprise de la demande des autres pays favorisant nos exportations, baisse du prix du pétrole, faible taux d’intérêt…) ; elle n’est en aucun cas due à l’amélioration du contexte intérieur. Quant à l’année 2018 la croissance économique marque le pas et la raison en est clairement définie : la chute de la demande interne.  Comme chacun le sait, la demande interne d’un pays est composée de trois grands éléments : la consommation des ménages qui représente sensiblement plus de la moitié de la demande interne, les investissements des entreprises pour leurs achats d’équipements et enfin les dépenses d’investissement de l’État et des administrations publiques. Or ces trois moteurs sont en panne.

La consommation des ménages a fortement ralenti, suite à la baisse du pouvoir d’achat provoqué par les mesures gouvernementales (hausse de la CSG, baisse du revenu réel avec l’inflation qui rogne tout particulièrement les revenus des retraités et des fonctionnaires, baisse de certains minimas sociaux, revendications salariales contenues dans un contexte de maintien du chômage…). Cette baisse de la consommation des ménages entraîne mécaniquement un ralentissement de l’activité économique : les carnets de commandes des entreprises ne se remplissent plus ; les employeurs réduisent les effectifs ; le cercle vicieux récessif se met en mouvement. On voit également le rythme des investissements privés des entreprises se ralentir – celles-ci ne s’engageant dans l’achat de nouveaux équipements que si elles anticipent une amélioration future de la conjoncture. La consultation des données sur l’état d’esprit des chefs d’entreprise montre clairement dans ce domaine un retournement de tendance au premier semestre 2018 avec l’élévation du pessimisme des dirigeants d’entreprise. D’autant que l’affaiblissement des investissements des entreprises lié à la baisse de la consommation des ménages n’est plus relayé comme autrefois par la demande publique, celle provenant des dépenses de l’État soit par l’augmentation du pouvoir d’achat de ses agents et des retraités, soit par les projets d’infrastructures publiques. Or désormais sous la houlette de l’idéologie libérale, l’État qui a abandonné ses politiques dites contra-cycliques tend toujours plus à diminuer ses dépenses. Pour 2018, cela a joué à plein sous l’effet des mesures prises dans le budget du gouvernement ; la baisse de la demande publique a induit le ralentissement économique. Dès lors pour un large public l’idée se répand que la politique de ce Président et de son gouvernement est non seulement injuste socialement mais aussi économiquement inefficace. J’ai pu dernièrement le constater lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise de Montpellier qui souhaitaient connaître les propositions de la France Insoumise. Préparé à faire face à des macronistes endurcis, qu’elle ne fut pas ma surprise d’y rencontrer un public fortement désillusionné.

Est-il bien nécessaire de développer la troisième source de désillusion : la question écologique. Emmanuel Macron, dont le programme électoral était plutôt indigent dans ce domaine avait cru pouvoir se rattraper en mettant dans son gouvernement une personnalité authentiquement écologiste, très connue et appréciée des français : Nicolas Hulot. Mois après mois nos concitoyens ont pris la mesure de la réalité du bien faible engagement du gouvernement dans ce domaine. Affaire du glyphosate, loi sur l’alimentation, choix sur le nucléaire, inertie face aux dérèglements climatiques qui affectent le monde et font grandir l’urgence d’une transition écologique dans les consciences du plus grand nombre. La démission de Nicolas Hulot a joué à la fois comme un révélateur et comme un accélérateur de cette prise de conscience. Le plus important dans cette démission tient dans la démonstration de la totale incompatibilité d’une politique écologique authentique avec le libéralisme économique et les contraintes budgétaires européennes. Le discours de Nicolas Hulot a eu un fort retentissement dans toutes les couches de la population ; l’analyse de la France insoumise, qui défend cette incompatibilité depuis toujours, en a été par là-même fortement légitimée auprès d’un nombre grandissant de personnes. Nous avons pu nous en apercevoir à l’occasion de la décision prise d’accueillir la manifestation d’Alternatiba, suite au refus du Maire de Montpellier de l’accepter sur son territoire.

L’illusion démocratique était le quatrième refrain du joueur de flûte de l’Élysée. Or la saison estivale fut pour lui proprement catastrophique avec l’affaire Benalla. Celle-ci a fait office de révélateur et d’accélérateur dans les consciences sur la réalité du macronisme. Non seulement parce qu’elle révélait la présence d’un barbouze dans la proximité intime du Président comme au bon vieux temps du SAC, mais surtout parce qu’elle révélait que le nouveau Président de la République, tout au contraire de ses promesses de transparence d’un « Nouveau monde », poussait à son paroxysme la centralisation autocratique de la Ve République. Bafouant toutes autres représentations que la sienne, qu’il s’agisse du parlement, des syndicats, des association… il laissait par contre grande ouverte la porte aux lobbys industriels et financiers. Cette désillusion démocratique s’est fortement répandue y compris parmi les «marcheurs». Plusieurs d’entre et non des moindres sont venus m’en parler lors de la fête des associations de la ville de Montpellier alors qu’ils savaient très bien à qui il parlait.

Enfin une dernière illusion s’est volatilisée, celle d’une recomposition d’un nouvel ordre international. Fin 2017 nous entendions certains nous dire que si la politique intérieure du gouvernement pouvait se discuter, il fallait reconnaître la puissance et la portée de l’action internationale de ce jeune homme qui savait tenir tête et s’adresser à tous les puissants de ce monde. Je me souviens sur ce point des propos de vieux socialistes de Montpellier qui ne tarissaient pas d’éloges sur le nouvel horizon européen tracé par le discours de la Sorbonne ! On nous avait fait déjà le coup de 1983 de l’espoir européen comme moyen d’émancipation… cela n’a pas duré longtemps. Inutile de s’appesantir ici sur l’évolution géopolitique récente, des États-Unis jusqu’à la Chine en passant par la Russie et le Moyen-Orient ; on y voit bien qu’Emmanuel Macron a été effacé du paysage, si ce n’est dans le champ de la poursuite des fournitures d’armes – entre autres pour que l’Arabie Saoudite puisse continuer à massacrer le peuple yéménite. Quant au rêve européen, pour la grande majorité de nos concitoyens cela ressemble plutôt à un cauchemar. Aucun des projets de Macron n’a été repris par les dirigeants soi-disant progressistes – qui sont de fait des conservateurs assujettis à la droite allemande. Je ne rencontre plus personne pour me vanter les mérites d’un hypothétique parlement de la zone euro…Quant à son actuelle gesticulation pour se présenter comme le rempart contre les nationalismes d’extrême droite au pouvoir dans plusieurs pays, elle se heurte aux faits bien réels, ceux d’un gouvernement qui refuse d’accueillir l’Aquarius.

Il nous reste huit longs mois d’ici les élections européennes ; le clivage ne peut que s’élargir dans le pays entre ceux qui veulent changer de politique en affirmant l’exigence de refus des traités européens et ceux qui vont continuer à défendre le maintien du carcan actuel.

Dans ce moment où dans les consciences du plus grand nombre la confiance dans la politique et le discours présidentiel s’effondre, l’heure n’est pas à l’entre-soi ; n’hésitons pas à parler à tous, à écouter et à accompagner un peuple dont la colère grandit.

René Revol
28 septembre 2018

Grandeur et misère des associations

photo asso
Rencontre avec les Associations de Montpellier – Dimanche 9 septembre

 

Rentrée scolaire début septembre, mais rentrée des associations avec la fête des associations dans les villes et les villages, une manifestation très attendue et appréciée par beaucoup de citoyens. Comme chaque année je ne manque sous aucun prétexte ces rendez-vous, rendez-vous qui m’offrent la possibilité de rencontrer de nombreux responsables et animateurs d’associations. Qu’il s’agisse des associations sportives, culturelles, sociales, civiques, j’ai partout ressenti auprès de ces bénévoles dévoués au service des autres un grand désarroi et souvent une colère.

La demande sociale en direction des associations ne cesse d’augmenter car, contrairement à l’opinion prêtée à nos concitoyens, la majorité n’est pas séduite par le repli individualiste mais aspire à échanger pour plus de lien social et de solidarité. Les adhérents aux différentes associations augmentent année après année ; une des causes de cet engouement vers les associations n’est pas sans lien avec le désengagement de l’État dans ses missions de service public, sous l’effet des coupes budgétaires drastiques qui frappent depuis des années le service public, coupes que le gouvernement entend toujours davantage aggraver. Ce sont toujours moins de moyens à la disposition des associations. Depuis juillet 2017 la suppression de la grande majorité des emplois aidés frappent de plein fouet l’ensemble des associations qu’elles soient sportives, culturelles, sociales… Nous avons assisté impuissants, certes de façon diffuse dans des dizaines de milliers d’associations qui le rend moins visible, à un véritable plan de licenciement dans tout le pays, faute pour les associations de disposer de trésorerie nécessaire. Du jour au lendemain ce sont ainsi des milliers d’éducateurs qui ont fait défaut dans l’encadrement de notre enfance et de notre jeunesse. À ces suppressions d’emplois aidés s’ajoute la diminution drastique des subventions : disparition pure et simple de celles de l’État et baisse de celles des collectivités locales dont les moyens financiers sont de plus en plus contraints par la baisse des dotations de l’État et la contractualisation imposée par le gouvernement pour limiter arbitrairement leurs dépenses. De nombreuses collectivités font alors le choix de faire de la baisse des subventions aux associations une variable d’ajustement. Ce qui conduit des responsables d’associations à se lancer dans une course effrénée au sponsoring privé en allant frapper aux portes des entreprises petites et grandes. Or celles-ci réservent l’essentiel de leur financement aux grandes opérations de mécénat ou de sponsoring qui participent de leur campagne de promotion publicitaire, délaissant les associations moyennes et petites. Cette situation de pénurie et de disette budgétaire favorise la tentation chez certains élus de pratiquer ces agissements scandaleux de conditionner l’attribution de leurs subventions à un soutien politique. Bref en cette rentrée de septembre 2018 c’est le dénuement pour les associations et un grand silence qui entoure tout cela.

Vous avez dit « société civile » ?

Et sinon on parlait de société civique !

Depuis quelques années on ne cesse d’entendre des discours hypocrites sur l’importance d’accorder toute sa place à la société civile. Le pompon pour Emmanuel Macron qui dit avoir largement ouvert son gouvernement à des représentants de la « société civile ». À l’heure où la démission de Nicolas Hulot porte un rude coup à cette fable, le gouvernement recourt de nouveau à ce refrain quelque peu usé de la pertinence de faire appel à la dite « société civile ».

Il est temps de tordre le cou à cette notion confuse car, pour le moins, il convient de distinguer au moins deux types de société civile. On pourrait plus justement parler tout d’abord d’une société civile marchande composée d’entreprises et autres entités à but lucratif qui participent de l’économie capitaliste. En font ainsi partie ceux qui au gouvernement sont dits issus de la société civile sans autre précision alors que la plupart d’entre eux proviennent clairement de l’oligarchie. La ministre du travail, ex-DRH d’une grande entreprise qui a bénéficié d’un copieux matelas de stocks options en est une éloquente représentante ! Il n’est pas étonnant dès lors de voir se multiplier les situations de conflits d’intérêts dans l’entourage du pouvoir. Tout récemment il était pour le moins amusant d’entendre le lobbyiste des armes à feu, ce fameux conseiller des chasseurs dénoncés par Nicolas Hulot, dire avec un grand sourire : « moi, je viens de la société civile ! ». La société civile marchande ne relève pour autant pas toute, il s’en faut, de cette oligarchie âpre au gain ; l’économie sociale et solidaire joue pour sa part un tout autre rôle, résistant aux grands groupes industriels et marchands. Elle n’a donc nul besoin de se cacher derrière cette vague dénomination de société civile ; sa propre appellation « économie sociale et solidaire » suffit à la caractériser.

Cette « société civile marchande » de nature oligarchique n’a vraiment rien à voir avec la masse de bénévoles et de citoyens engagés dans les activités associatives ; ils constituent ce qu’il serait judicieux d’appeler la « société civile non marchande ». Aussi, je vous propose de lever la confusion qui résulte du fâcheux amalgame que contient cette notion fourre-tout de société civile.  Elle représenta un temps les membres non militaires de la société ; on opposa longtemps aussi la société civile au pouvoir d’État… Pour désigner cette part de la société civile de tous les citoyens qui s’engagent dans le service du bien commun, au service des autres quelles qu’en soient les formes, ne pourrait-on parler de la société civique ?  D’autant, et j’en suis convaincu, que la rencontre de l’espace politique public et de la société civique peut faire des merveilles. Ma conviction intime est que la révolution citoyenne sera le produit de la synergie entre une ferme volonté politique et une société de citoyens mobilisés. Aujourd’hui les millions de Français qui adhèrent à telle ou telle association et s’y engagent peu ou prou pour la faire vivre contribuent dans les profondeurs de notre pays à forger la société mobilisée dont nous avons besoin.

Et alors, quelle politique associative promouvoir ?

Je me contente ici d’énoncer ce que devrait être une authentique politique associative.

D’abord s’impose un principe fondamental : le respect absolu de l’indépendance du mouvement associatif. Les associations doivent pouvoir s’administrer librement ; ses membres sont les seuls en droit de définir et de s’approprier les buts poursuivis et des moyens mis en œuvre, bien sûr tout cela dans le respect de la loi républicaine. Cette indépendance a été conquise de haute lutte à la fin du XIXe siècle pour aboutir à la loi de 1901, qui fait partie du bloc des lois républicaines avec celles qui garantissent la liberté syndicale, la laïcité de l’école et de l’État et celles qui instituent les différents services publics. Or cette indépendance des associations est de plus en plus remise en cause par des biais divers.

Parfois de la façon la plus grossière comme ce fut le cas à Montpellier ce dimanche 9 septembre avec la tentative par le Maire de Montpellier d’interdire à l’association de la libre pensée de faire signer une pétition (exigeant que la municipalité cesse de porter atteinte à la laïcité) sous prétexte que la foire des associations est organisée sous la responsabilité de la municipalité. Le plus souvent de manière plus biaisée. Celle que pratique parfois là encore la ville de Montpellier quand elle prête des salles publiques à des tarifs dissuasifs, interdisant de fait aux associations de se réunir normalement. Cela est vrai aussi dans trop d’autres communes du pays ; il devrait être établi au niveau national l’obligation de rendre  les salles publiques accessibles gratuitement à toutes les associations non lucratives, selon un tableau de répartition publique clairement réglementé. Pourquoi ne pas établir dans une ville un conseil démocratique des associations chargé de l’organisation – de concert bien sûr avec la municipalité – de la gestion des salles publiques ?

Un autre biais particulièrement pervers pèse sur l’indépendance des associations, le mode d’attribution et le montant des subventions municipales, quand ils dépendent de l’arbitraire des municipalités. Ce peut être le moyen d’acheter la soumission du monde associatif. Il faut dans ce domaine imposer de règles simples :

  1. Il importe de maintenir et si possible d’augmenter le montant total des subventions dans les villes, les départements et les régions. Le mouvement associatif ne doit pas faire les frais des arbitrages qu’impose l’austérité gouvernementale.
  2. Chaque collectivité locale doit élaborer un règlement général et transparent, négocié en amont avec les citoyens, pour établir des règles objectives pour l’attribution des subventions. Doivent être pris en compte le nombre d’adhérents, le caractère éducatif et la place de l’enfance dans l’action associative, l’investissement social et solidaire, la portée environnementale des actions menées etc. Ainsi les décisions d’attribution de subventions se feraient au vu et au su de tous et pourraient être contestées en cas de non-respect des critères établis. Bien sûr ces règles resteraient susceptibles d’être réexaminées en cas de besoin. Aujourd’hui, pour prendre un exemple, dans le domaine sportif il est hautement discutable de voir les collectivités verser des sommes très importantes aux clubs de haut niveau (tout en restant d’ailleurs relativement faibles par rapport aux flux financiers privés de ces clubs), au détriment des versements au sport amateur. Le fonctionnement des fédérations sportives doivent être dans ce domaine fortement repensées. Il est indécent de voir comme cet été, suite à la victoire de l’Equipe de France, la FFF (fédération française de football) décider de manière unilatérale d’utiliser le pactole perçu à rembourser les frais de séjour en Russie (frais qu’elle aurait de toute manière payés du simple fait de la participation à la coupe). Une somme dont les clubs du football amateur portés à bout de bras par des dizaines de milliers d’animateurs ne verront pas la couleur. Alors même que le gouvernement de son côté s’apprête à faire des coupes sombres dans le budget du ministère des sports et de transférer la charge des directeurs sportifs nationaux aux collectivités territoriales.

C’est la même politique de désengagement de l’État qui s’opère dans le domaine culturel. On l’a vu cet été avec les décisions sur le théâtre, dénoncées avec brio par Robin Renucci. Une baisse des moyens qui affectera bien sûr aussi les activités culturelles des quartiers et des villages.

Loin de nous faire baisser les bras, il importe, partout où nous intervenons du niveau local au niveau national, de porter une autre orientation pour la politique associative.

Dans les discussions avec les lecteurs de mes notes de blog ont été évoquées les difficultés et les problématiques particulières auxquels ils sont confrontés, dans des associations qu’elles soient sportives, à caractère culturel et éducatif ou encore à caractère social pour la lutte contre la grande pauvreté ou en soutien des personnes en situation de handicap… N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences et de vos témoignages pour qu’on fasse grandir dans ce pays un nouvel avenir pour le monde associatif.

René Revol

12 septembre 2018

 

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla ou la société du 10 décembre !

Comparaison n’est pas raison, certes, mais éclairer un événement présent à la lumière d’une expérience passée peut aider à en saisir le contenu et la dynamique.

Au moment où j’écris ces quelques lignes la crise politique ouverte ce mois de juillet 2018 par l’affaire Alexandre Benalla est loin d’être finie et d’avoir développé toutes ses conséquences. Mais d’ores et déjà, on peut en tirer une appréciation du système de pouvoir mis en place par le nouveau président de la république depuis 2017. Ne revenons pas ici sur le caractère particulier de l’affaire, assez extraordinaire, où l’on voit un chargé de mission de la Présidence de la République se substituer aux autorités policières légitimes et remplir lui-même des tâches de maintien de l’ordre en le faisant avec une brutalité assez ahurissante et en arborant des insignes qu’il n’a pas le droit de porter. Ne revenons pas non plus sur la faute grave commise par la Présidence de la République qui, mis au courant de l’événement dès le lendemain du 1er mai, s’est contentée d’une sanction administrative légère (une suspension de 15 jours) et a camouflé l’affaire aux autorités judiciaires alors que l’article 40 du code de procédure pénale exige que la Présidence saisisse le procureur de la République.

Ce qui nous intéresse ici c’est le système de gouvernance mis en place par Emmanuel Macron une fois arrivée au faîte du pouvoir. Il a manifestement installé à l’Élysée des structures parallèles aux structures de l’État pour garantir la toute-puissance de sa Présidence. Cela est cohérent avec son attitude de mépris de tous les corps intermédiaires qu’il manifeste depuis son élection : réduire au maximum le pouvoir du Parlement où il souhaite n’avoir qu’une majorité aux ordres, ne tenir aucun compte du dialogue social avec les organisations syndicales, contraindre les collectivités locales et leurs élus en leur imposant sa propre politique au mépris des mandats donnés par les électeurs locaux, ne tenir aucun compte des mouvements associatifs et des organisations non-gouvernementales en France et dans le monde… La campagne électorale qui a mené Emmanuel Macron au pouvoir a été construite comme une opération de commando dirigée par une petite bande. Sa victoire a été acquise grâce aux circonstances et aussi au soutien d’une partie significative du capital financier qui avait besoin de mettre à la tête de l’État une personne libre de toutes les attaches traditionnelles de la société et disposée à mettre en œuvre son programme ultralibéral. Le résultat est que la petite bande de la campagne est désormais seule à la tête de l’État. Son caractère hétéroclite et son manque d’homogénéité sautent aux yeux avec comme seul ciment la fidélité à la personne du chef. On n’y retrouve des dirigeants d’entreprise aventureux, des hauts cadres de l’État en mal de reconversion, des communicants plus ou moins heureux, des gens issus de la sécurité privée et des videurs de boîte de nuit…

Or cette configuration nous fait irrésistiblement penser à la conquête du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte entre 1848 et 1852. Le contexte social et politique est très différent et la suite des événements promet un destin bien différent à Emmanuel Macron. Mais on peut trouver dans cette expérience historique quelques leçons pour le présent. Après la révolution de février 1848, la deuxième République française traverse une crise majeure marquée par deux oppositions irréductibles. D’une part l’opposition entre les monarchistes et les républicains, et d’autre part l’opposition entre le mouvement ouvrier avec ses organisations socialistes et syndicales en construction, et la bourgeoisie désireuse d’asseoir sa nouvelle domination. Dans cette crise qui ne semble pas trouver d’issue, aucun camp ne semblant l’emporter définitivement, un homme seul se présente pour réunifier la nation, auréolé du prestige de son oncle (l’empereur Napoléon Ier). Il prétend se situer au-dessus des partis, des factions, des classes sociales et se dit capable de rassembler le peuple. Un grand nombre des partisans de l’ordre, banquiers, industriels, militaires ou cléricaux, trouve en lui une solution à la crise et le soutient. C’est ainsi qu’il se fait élire le 10 décembre 1848 premier Président de la République Française. La majorité des républicains était opposée à une élection présidentielle où l’on ne choisit qu’un homme, préférant la représentation parlementaire collective. À partir de là, Louis-Napoléon Bonaparte va rassembler une petite coterie de fidèles parmi les fidèles avec l’objectif de prendre en main tous les pouvoirs de l’État. Cette petite bande rassemble des aventuriers de tous poils : Des hommes d’ordre issus des forces de sécurité, des nobles déclassés, des bourgeois n’ayant pas réussi à accumuler une fortune, des anciens policiers plus ou moins véreux, des déclassés sociaux qui trouvent ainsi un emploi et, comme le dit si joliment Karl Marx dans le 18 brumaire, des soudards… Cette petite équipe est à la fois méprisée et soutenue par les oligarchies capitaliste, militaire et cléricale : méprisée parce qu’elle ne fait pas partie de la bonne société avec ses mœurs policées mais soutenue parce que ces mêmes oligarchies y voient un moyen de rétablir l’ordre contre la révolution qui hante l’Europe en ce printemps des peuples. Le chef et sa petite troupe organisent minutieusement le coup d’État qui leur donnera, le 2 décembre 1851, le pouvoir absolu.

Naturellement, aujourd’hui, nous n’en sommes pas là. Mais quand on regarde de près la personnalité d’Alexandre Benalla, on retrouve des caractéristiques similaires à celles des membres de la société du 10 décembre. Un jeune homme de 26 ans, rapidement passé par la gendarmerie dont il est réserviste, qui aime les armes, qui aime jouer aux grands chefs, qui donnent des ordres aux dirigeants de la gendarmerie et de la préfecture de police, qui se targue de fréquenter de très près le couple présidentiel, partageant quasiment toutes ses vacances et l’accompagnant dans tous ses déplacements… cela est très parlant mais il faut aller plus loin. Comme on l’a appris, l’Élysée envisageait de créer son propre service de sécurité totalement indépendant de la gendarmerie nationale et de la police nationale, en contradiction avec toutes les dispositions républicaines de notre histoire. Et c’est Alexandre Benalla qui était chargé de sa mise en œuvre. C’était le début d’un processus d’autonomisation de l’institution présidentielle par rapport à la république commençant par le cœur du pouvoir : le monopole de la force.

Mais la machine a déraillé sur un événement qu’on croyait pouvoir étouffer. Le petit chef se croyait tout permis jusqu’à violenter un couple de jeunes gens pacifique en marge du cortège du 1er mai.

Le contingent réalise toujours le nécessaire et c’est toujours à travers des événements imprévus que les forces de l’histoire font leur chemin. Le projet d’Emmanuel Macron de changer notre régime politique en une sorte de bonapartisme moderne (comme je l’explique dans une précédente note présentant son projet de révision constitutionnelle) vient de se révéler au grand jour, aux yeux de tous les Français et du monde, à travers un événement particulier tout à fait révélateur.

La crise politique ouverte va poursuivre son travail de destruction et nous donne la responsabilité de préparer l’avènement de la sixième république pour redonner le pouvoir au peuple.

Et puisque certains d’entre vous sont à la recherche de bonnes lectures de vacances, je vous conseille de lire ou de relire Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx.

Le 23/07/2018.

René Revol

Photo : © Philippe Wojazer, AFP

Question démocratique et dynamique de la révolution citoyenne

À l’occasion de la révision constitutionnelle.

La révision de la Constitution initiée par Emmanuel Macron est déjà abondamment discutée. J’en résumerai rapidement les dangers de ses principales dispositions antidémocratiques avant de revenir sur le cœur de mon propos : ce débat constitutionnel est l’occasion de donner toute sa place à la question démocratique dans la stratégie de la révolution citoyenne.

 

Une exacerbation de la monarchie présidentielle

L’exécutif, mettant l’accent sur la réduction du nombre de députés et sénateurs, entend attiser le sentiment antiparlementariste. L’ajout homéopathique de 15 % de députés élus à la proportionnelle à l’échelon national ne changera rien à la représentativité du Parlement, tout en réduisant le nombre de circonscriptions. Le résultat pratique en sera que chaque député représentera un très grand nombre d’électeurs – la France devenant ainsi le second pays d’Europe après la Russie en nombre d’électeurs par député. Le maintien d’au moins un député par département aggravera plus encore l’inégalité de représentation entre territoires ruraux et urbains (moins de 70 000 en Lozère à 300 000 en Seine-Saint-Denis). La seule mesure pleinement démocratique serait d’instaurer la proportionnelle intégrale. Macron ne l’envisage aucunement. Ce qui est recherché c’est l’affaiblissement du pouvoir du Parlement, ce que confirment d’autres dispositions envisagées.

Depuis les révolutions française et américaine, la démocratie parlementaire est essentiellement fondée sur trois capacités de la représentation nationale : les parlementaires doivent disposer d’une marge importante d’initiative des lois, d’un droit d’amendement totalement libre et enfin d’un véritable pouvoir de contrôle et d’évaluation des politiques publiques conduites par l’exécutif. De ce point de vue, la Constitution de la Ve République est l’une des plus antidémocratiques d’Europe, tant par réduction du champ d’initiative des lois et priorité donnée aux projets de lois gouvernementaux dans l’ordre du jour des assemblées (plus de 80%) que par la forte limitation du pouvoir de contrôle des parlementaires sur l’action de l’exécutif. Les dispositions prévues vont encore bien au-delà puisqu’il s’agit de réduire de manière drastique le pouvoir d’amendement des parlementaires, voire de faire adopter certaines lois en « formation réduite », c’est-à-dire en commission sans passer en séance plénière de l’assemblée. Cumulées aux dispositions actuelles qui permettent entre autres d’empiéter le domaine de la loi avec les ordonnances ou d’user de l’article 49-3 pour considérer comme adopté un texte qui ne serait pas contré par une motion de censure, ces « réformes » signifieraient la mise à mort de la démocratie parlementaire. Il en résulterait un pouvoir exécutif hypertrophié, sans contrepoids, alors même que les révisions constitutionnelles précédentes visaient plutôt à tempérer le pouvoir exorbitant de l’exécutif.

Ajoutée à cela la disposition qui devrait permettre l’expérimentation législative dans une collectivité territoriale, nous basculons vers une remise en cause profonde de l’indivisibilité même de la République, c’est-à-dire la fin de l’égalité des citoyens devant la loi, égalité fondée sur le principe même de l’universalité de la condition humaine.

 

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse : la souveraineté populaire, voilà l’ennemi

Derrière cette révision de nos règles constitutionnelles qui aggravent le caractère antidémocratique du fonctionnement de nos institutions, il y a une réelle volonté de museler l’expression du peuple. Cela s’est déjà vu dans la pratique gouvernementale depuis un an. Avec d’abord le recours aux ordonnances pour casser le droit du travail tout en évitant que la résistance sociale trouve un écho dans l’enceinte parlementaire. Mais ce fut surtout, pour la loi proposée et votée l’affirmation qu’en vertu du « programme présidentiel », rien et pas même une seule virgule ne devait être changée, transformant ainsi sa majorité parlementaire en godillots aux ordres. En contradiction du fondement de la République pour laquelle l’expression de l’intérêt général est le produit d’un débat contradictoire.

Or non seulement l’argument du programme n’est loin d’être toujours vérifié (ni la réforme ferroviaire et la suppression du statut des cheminots, ni la loi asile et immigration n’ont à aucun moment été présentée dans la campagne présidentielle) ; mais ce n’est qu’un électeur sur sept inscrits qui sont allés voter au premier tour pour monsieur Macron. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs subi le matraquage médiatique qui l’a présenté comme le seul vote utile pour battre Madame Le Pen que tous les sondages mettaient en tête. Ce hold-up électoral ne lui donne aucune légitimité pour passer en force sur tous les dossiers. N’est-ce pas précisément pour cela qu’il doit recourir à une grande brutalité sur tous les corps intermédiaires qu’ils soient parlementaires, syndicaux ou associatifs pour faire passer ses mesures ?

En fait nous assistons à la naissance d’un bonapartisme moderne. Le peuple n’est convoqué une fois tous les cinq ans que pour choisir un homme qui entend ensuite faire ce qui bon lui semble, assuré de disposer dans la foulée de l’élection présidentielle d’une majorité parlementaire. Tocqueville appelait ce régime le « despotisme démocratique ». En réduisant l’expression populaire à la participation quinquennale (l’élection présidentielle), on vide de son contenu la souveraineté populaire. C’est la poursuite d’un vaste processus qui vise à éloigner toujours plus le peuple de toutes les décisions qui le concernent. Processus qui prend appui depuis 30 ans sur les transferts successifs de la souveraineté nationale vers des institutions européennes non élues (Commission européenne, Banque Centrale Européenne, Cour de Justice de l’Union européenne…) ou mal élues et sans beaucoup de pouvoir comme le Parlement européen. Processus qui, dans sa dimension européenne, a fortement contribué au recul de l’exercice de la souveraineté populaire, laissant ces « autorités » décider sur des questions aussi essentielles comme la monnaie, l’organisation des marchés, le système bancaire ou industriel, la politique agricole ou l’encadrement de la politique budgétaire de chaque nation… Ceci se retrouve au plan local avec le transfert des compétences communales vers des institutions non élues au suffrage direct comme les agglomérations ou les métropoles, sur lesquelles les citoyens n’ont aucune prise (constat également valable pour les grandes nouvelles régions qui ne correspondent à aucune réalité humaine).

Le sommet de cette négation de la souveraineté populaire réside dans un événement contemporain qui est désormais profondément ancré dans la mémoire du peuple. Il s’agit bien sûr du référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen. Les Français, comme les Néerlandais, ont voté clairement non. Et deux ans après, le même texte qui constitutionnalise le libéralisme économique a été adopté par les parlementaires français en Congrès. Un sentiment profond est dès lors entré dans les consciences populaires : « on nous demande notre avis et puis après on s’assoit dessus ! »

La défense de la souveraineté populaire est donc au cœur du combat que nous menons contre cette révision constitutionnelle.

 

La question sociale et la question démocratique

Au cours de cette première année de la mandature présidentielle et législative, la question sociale a pu être mise au centre de la situation. La réforme du code du travail au profit exclusif des employeurs, l’adoption d’un budget offrant des avantages fiscaux considérables aux plus riches, la ponction sur les plus faibles avec la baisse des aides au logement ou la hausse de la CSG, l’annonce de la réduction du nombre de fonctionnaires, la remise en cause profonde du service public ferroviaire, la remise en cause du statut des cheminots servant de banc d’essai à la remise en cause de tous les statuts protecteurs à commencer par celui de la fonction publique, la misère des moyens alloués aux hôpitaux comme aux maisons de retraite… Tout cela a nourri une profonde colère sociale dans la population de notre pays. Les mouvements sociaux ont été importants et même s’ils n’ont pas contribué à ce jour à faire reculer le gouvernement, ils ont distillé un profond sentiment de rejet du président des riches ainsi qu’un esprit de résistance. La jeunesse n’a pas été en reste dans ce mouvement, notamment à travers sa mobilisation contre la mise en œuvre d’une véritable sélection à l’entrée des universités, portant atteinte à la liberté de choisir sa vie qui est au cœur des aspirations d’un jeune et de la promesse républicaine.

Désormais la question sociale, largement posée dans la situation, va se croiser avec la question démocratique. Le sentiment que tout se décide sans nous et que personne n’est écouté va nourrir la colère sociale développant ainsi un sentiment et une conviction d’illégitimité des décisions prises.

Dans ce contexte, le fait que le gouvernement envisage de faire passer la modification des institutions par le seul vote des parlementaires aggrave ce sentiment de déni de démocratie.

Dans ce cadre, notre mobilisation contre la révision constitutionnelle doit certes décortiquer le caractère antidémocratique des mesures prises mais elle ne doit pas en rester là. Elle doit mettre au centre la question de la souveraineté populaire. Tant que le peuple n’est considéré que comme un agrégat de consommateurs individualisés, toute décision politique sera vécue comme illégitime. Par conséquent, le peuple doit retrouver son droit à décider librement de l’organisation de sa communauté politique, car en décidant lui-même de son organisation politique, l’individu devient un citoyen et le peuple devient la Nation. Dès lors, les décisions politiques sont nécessairement légitimes puisque décidées par le peuple lui-même. Nous sommes ici au cœur du message républicain porté en France depuis la Révolution française. Ainsi, la dynamique de la révolution citoyenne relie de manière intime l’urgence sociale et l’urgence démocratique. Déjà Aristote, lorsqu’il analysait les différents régimes politiques, faisait la remarque suivante sur la démocratie. La démocratie (demos + cratos) se caractérise par le pouvoir du peuple ; et il ajoute que comme le peuple est composé en très grande majorité de pauvres, la démocratie c’est avant tout le pouvoir des pauvres (et c’est d’ailleurs cela qui a mené Aristote à ne pas être favorable à la démocratie !). Impossible donc de mener une lutte conséquente pour l’émancipation sociale sans s’engager à redonner le pouvoir au peuple. Jean Jaurès l’avait bien compris en élaborant le projet de la République sociale qui unifie l’impératif d’émancipation sociale à l’exigence du pouvoir du peuple à travers le modèle de la « République jusqu’au bout ».

À l’occasion du débat public sur la réforme constitutionnelle, nous pouvons engager une mobilisation collective pour la souveraineté populaire. Certes le gouvernement prépare son mauvais coup pour le mois de juillet en espérant que les citoyens se détourneront de ces questions institutionnelles (qu’il fera tout pour présenter sous un jour exclusivement technique). Néanmoins, en juillet il y a un jour particulier qui parle à tous les Français et dont la résonance est universelle : c’est le 14 juillet, jour de la Fête Nationale. Nous pouvons nous en saisir pour que dans la continuité de la Révolution française nous en fassions une fête de la révolution citoyenne.

René Revol

Le 19 juin 2018.

 

Photo : Blog de Jean-Luc Mélenchon ; https://melenchon.fr/2018/03/06/crises-politiques-et-revolution-citoyenne/

Mai 68 : la transmission c’est l’action !

Sollicité récemment par des étudiants de Grenoble puis de Montpellier pour débattre sur mai 1968, j’ai répondu avec empressement à leur invitation. Un des dirigeants de la grève étudiante en mai 68 dans la ville de Grenoble, puis président de la section locale de l’UNEF et membre de son bureau national jusqu’en 1971, mais aussi militant politique dès avant la grande grève générale, il me semblait important de dialoguer pour dégager avec ces jeunes pour la plupart engagés eux-mêmes dans l’action contre les réformes libérales appliquées à l’université par le gouvernement d’Emmanuel Macron les enseignements de mai 68. Cette note prend appui sur ces deux interventions et les discussions qui en ont résulté. Je reprendrai ici trois des principales questions qui ont été posées lors de ces deux rencontres :

Comment caractériser le mouvement de mai 68 ?

Quelles leçons tirer de cette expérience pour les luttes actuelles ?

Que penser de l’opinion actuelle comme quoi mai 68 serait la matrice de l’individualisme dans notre société ?

En préalable deux précisions. Lors des précédents anniversaires j’ai toujours refusé les rencontres « d’anciens combattants ». Ces rencontres ne servaient qu’à mettre en valeur certains personnages médiatiques qui utilisent leur célébrité acquise en 1968 pour justifier leurs reniements postérieurs. Daniel Cohn-Bendit en est l’illustration la plus caricaturale ; instrumentalisant son passé libertaire il n’a eu de cesse de justifier son libéralisme actuel et plus récemment d’apporter son soutien à Emmanuel Macron. Il n’était pas question pour moi de m’associer à une quelconque mascarade médiatique dont le point de départ est la publication en 1987 de l’ouvrage Génération d’Hervé Hamon et de Patrick Rotman ; cet ouvrage mettait en scène un petit groupe issu des mouvements libertaire, maoïste ou trotskiste, dont la reconversion dans l’élite médiatique, politique ou économique, a contribué à discréditer le mouvement de mai 68. Le dénigrement de mai 68 s’est poursuivi avec dans les années 2000 l’offensive de Nicolas Sarkozy, pour qui 68 est la matrice de tous les maux de notre société contemporaine. En cette année 2018, le fond de l’air a changé. Les mobilisations sociales comme universitaires appellent une réflexion qui permette de tirer des enseignements de mai 68 au regard du mouvement présent. L’expérience dans ma 20ème année de mai 68 fut pour moi fondatrice de mes représentations et de mes engagements politiques, mais elle ne prend sens qu’en la partageant aujourd’hui avec celle des jeunes et des personnes qui s’interrogent sur la meilleure manière de penser et de mener les combats actuels.

Faut-il préciser que mes propos qui sont ceux d’un acteur de l’époque ne sont pas exempts de subjectivité ? Mon témoignage n’entend nullement se substituer au travail d’historien. La mémoire, le vécu et 50 années de strates de diverses expériences peuvent contribuer à biaiser ma perception. Soulignons donc pour la connaissance historique qu’un certain nombre d’études de grande qualité sorties depuis une dizaine d’années sur mai 68 mériteraient plus de publicité.

 

Première partie : Comment caractériser mai 1968 ?

Les quelques lignes consacrées dans les livres d’histoire de terminales le sont sous l’appellation « les événements de mai 1968 ». Pour qui a en tête l’utilisation fort longtemps par les médias et les gouvernements du même terme d’événements pour la guerre d’Algérie comprendra qu’il y a là la volonté de pas nommer les choses, de réduire ce qui s’est passé en mai 1968 en France à un épiphénomène : au mieux à un mouvement culturel, au pire à un vaste monôme étudiant dans la tradition des charivaris de la fin du Moyen Âge. Non, mai 1968, c’est tout autre chose.

La dimension historique que représente mai 68 s’explique par la conjonction d’une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre et de la grève générale ouvrière la plus importante de notre histoire contre le capitalisme. Détaillons chacun de ces deux éléments.

I. Une révolte de la jeunesse contre une société d’ordre

Cette expression de société d’ordre permet de jouer sur son double sens. Celle d’une part qui fait allusion aux ordres de la société d’Ancien Régime où chacun était assigné par la naissance à une position sociale figée. Certes cela grossit le trait, nous n’étions pas dans une société féodale, mais les mécanismes de la reproduction sociale était puissants et confortés par le poids des institutions oppressives qui donnaient le sentiment d’une mobilité sociale sinon interdite, du moins fort limitée. Nous commencions à lire les ouvrages de Pierre Bourdieu, notamment Les héritiers sortis en 1964 ; alors que les ouvriers et employés constituaient la grande majorité de la population, il ne rentrait à l’université que bien peu de leurs enfants, plombés par les contraintes matérielles et l’insuffisance de leur capital social et culturel. Le sentiment d’assignation sociale qui en résultait, je l’ai vécu dans ma jeunesse : je fus dans mon école primaire du plateau minier de la Matheysine le seul de ma génération à pouvoir poursuivre des études secondaires et universitaires ; des copains plus doués que moi à l’école n’ont pu y accéder. Le seul avenir qui leur était promis était celui d’entrer dans l’école professionnelle de la mine. Notre génération commençait cependant à ne plus supporter plus cette assignation sociale, d’autant que la société dite des « Trente glorieuses » nous faisait rêver à d’autres futurs désirables.

L’autre signification que peut avoir l’expression « société d’ordre », c’est celle de la tutelle d’une autorité omnipotente qui peut se décliner dans différentes dimensions. À l’université régnait un ordre mandarinal. Les professeurs d’université dictaient leur loi, non seulement aux étudiants mais aussi à tous les jeunes assistants qui assuraient l’encadrement des travaux dirigés. La majorité de ces professeurs d’université avaient d’ailleurs été formés pendant l’entre-deux-guerres ; certains s’étaient accommodés sans problème du régime de Vichy et d’autres avaient accepté les guerres coloniales. Seul une minorité d’entre eux avançaient des idées progressistes. Les discours réactionnaires dominants ne pouvaient que rentrer en conflit avec les idées et aspirations qui animaient notre génération. Devenait ainsi insupportable les pédagogies purement « transmissibles », la pratique du monologue du professeur convaincu d’avoir le monopole du savoir, exigeant des étudiants la simple répétition de ce savoir, hostile à toute question critique. Les amphis grondaient. À Sciences Po nous avions la chance d’avoir une grosse minorité de professeurs progressistes et je leur dois beaucoup, notamment à celui qui fut mon maître en politique, le professeur d’histoire contemporaine, Pierre Broué. La critique à l’encontre de professeurs réactionnaires et obtus fut l’un des ferments de la révolte. J’ai le souvenir d’un cours de droit en 1967 : nous posions tellement de questions et formulions tellement de contradictions au milieu du cours que le prof, rouge de colère, a rangé sa serviette et a claqué la porte ! Le plus drôle c’est que l’un d’entre nous s’est hasardé à aller à la tribune pour faire un cours alternatif sous les applaudissements de l’amphi… Il convient aussi de souligner qu’à partir de 1965, sous l’effet du baby-boom d’après-guerre, des générations de plus en plus nombreuses arrivaient à l’université : les effectifs étudiants étaient de 200 000 en 1960 et de plus de 500 000 en 1968. Ni les bâtiments, ni les structures, ni les méthodes, ni le personnel enseignant n’étaient prêts à accueillir ce nouveau public. Ce fut un autre ferment de la crise universitaire. Lors des débats récents, une étudiante de 2018 soulignait fort judicieusement qu’on avait actuellement un phénomène similaire avec l’arrivée des enfants du baby-boom de l’an 2000, sans disposer d’une université préparée à les accueillir, d’où la politique de sélection dans les réformes en cours.

Nous subissions aussi un ordre moral particulièrement pesant. On oublie trop souvent la discrimination qui frappait les femmes à cette époque. Réalise-t-on que la pilule contraceptive a été purement et simplement interdite en France jusqu’à la fin 1967 ? Que les femmes mariées n’avaient pas le droit d’avoir un compte en banque à leur nom ? Que la pratique de l’avortement était un crime autant pour les femmes concernées que pour les médecins punissables de plusieurs années de prison – et ce jusqu’en 1975 ? Le poids de la morale catholique nous écrasait. Une stigmatisation implicite et parfois explicite frappait les femmes divorcées ou celles qui restaient célibataires avec enfant qu’on appelait de ce mot terrible, les filles-mères. Un de mes amis nous a caché pendant 10 ans son homosexualité, tellement la pression sociale était forte. Cet ordre moral devenait insupportable ; au début des années 60 nous trouvions pour résister des points d’appui dans la littérature critique, dans le cinéma de la nouvelle vague et beaucoup aussi dans les nouvelles musiques qui s’imposaient Outre-Manche. À Grenoble, cette résistance au conservatisme moral était forte et ce n’est pas par hasard que naquit clandestinement en 1963 dans cette ville le planning familial.

Une des batailles étudiantes qui a préfiguré le mouvement étudiant de mai 68 est la revendication de la mixité. On a beaucoup parlé dernièrement des garçons qui prenaient d’assaut les cités universitaires des filles et certains s’imaginent des orgies érotiques… les choses sont beaucoup plus simples. Les filles et les garçons, organisés dans des comités, réclamaient le libre accès de tous aux cités universitaires sans discrimination de sexe. À Grenoble comme dans de nombreuses villes universitaires, le syndicat étudiant, l’UNEF, les associations de résidents ont appelé à des rassemblements devant les cités pour mettre en œuvre cette mixité. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur le campus grenoblois un bon millier d’étudiants autour de grandes cités universitaires de filles protégées par un cordon de gendarmes mobiles. À un moment précis les filles qui étaient à l’intérieur ont branché les lances à incendie et ont aspergé les forces de l’ordre qui ont été obligées de reculer. Alors que nous fêtions cette première victoire, des renforts de police sont arrivés et nous nous sommes trouvés encerclés dans un restaurant universitaire. L’un d’entre nous a eu alors une idée de génie. Celle d’utiliser de grosses réserves de moutarde et de fabriquer avec des boules de papier des petites bombes de moutarde que nous avons catapultées sur les forces de l’ordre. Moutarde jaune sur le bleu CRS était du meilleur effet… et cela avait un double avantage, de les faire fuir et de ne pas les blesser. Ce fut une caractéristique de notre mouvement à Grenoble de veiller pendant tout le mois à écarter au maximum les occasions de violence.

Cette remise en cause de l’ordre moral pour défendre la liberté de conscience de chacun, la liberté d’expression, la liberté de son orientation sexuelle et la liberté d’être le seul maître de son corps est un ingrédient essentiel de la révolte de l’époque.

L’ordre c’était aussi le poids de l’ordre militaire et policier. Notre pays était présidé par un général qui ne manquait pas de vanter les vertus de l’armée. Certes, il était auréolé de l’appel du 18 juin et de la Résistance, mais cela ne changeait nullement la nature de l’armée. Elle était un Etat dans l’Etat, avec ses propres lois et ses propres juridictions. Les juridictions militaires d’exception n’ont été abolies qu’en mai 1981 par F. Mitterrand. De nombreux jeunes incorporées dans l’armée qui se montraient réfractaires ou qui s’opposaient à telle ou telle pratique vexatoire des supérieurs hiérarchiques ont été victimes de la répression militaire. L’objection de conscience était encore interdite et réprimée. N’oublions pas que cette armée sortait de 15 ans de guerre coloniale en 1962. Les aspirations de liberté de notre génération ont laborieusement contribué à desserre la tutelle militaire dans une armée déjà secouée par l’opposition dans la période 1960 – 1962 entre les ultras partisans de la poursuite de la guerre d’Algérie et les légitimistes derrière de Gaulle.

Le rejet de l’ordre policier lui-même fut aussi un moteur du mouvement. Dans l’histoire de la police en France les tâches de maintien de l’ordre public et de répression se sont imposées comme prioritaires par rapport à celles la prévention au bénéfice de la répression, en ignorant longtemps totalement la notion de police de proximité. Cette conception d’une police à dominante répressive déjà vue à l’époque comme un anachronisme par rapport à d’autres pays européens a été l’objet de critiques par certains policiers. J’ai eu à vivre directement cette répression policière en février 1971. Président de l’UNEF de Grenoble, j’avais appelé à une manifestation de rue, déclarée en préfecture, pour apporter notre solidarité aux lycéens du lycée technique et professionnel Vaucanson, en butte à la répression dans leur lutte sur des revendications propres à leur établissement. La police avait organisé les barrages de manière à faire déboucher notre manifestation devant le lycée. Quelle ne fut pas notre surprise de voir débouler soudain une trentaine d’individus cagoulés, rentrer par effraction dans le lycée, commencer à le saccager et allant même jusqu’à pendre par les pieds un journaliste local ! Et tout cela sous le regard amusé des cordons de police qui laissaient faire. Il a été mis en évidence plus tard que ces individus étaient en majorité des policiers infiltrés. J’ai naturellement immédiatement appelé à la dissolution de la manifestation et demandé à chacun de rentrer chez lui ; c’est à ce moment-là que la police nous a chargés violemment, blessant de nombreux étudiants. Le préfet a immédiatement appliqué la loi anticasseurs mise en place par le ministre gaulliste Raymond Marcellin ; celle loi permettait d’arrêter et d’inculper les organisateurs d’une manifestation pour les actes commis au cours de celle-ci. Cette notion de responsabilité collective est contraire à tout État de droit ; elle a valu à la France une condamnation par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Bref cela m’a valu deux à trois jours de prison. La mobilisation collective des étudiants, des universitaires, du mouvement ouvrier local ont permis d’obtenir ma libération puis un non-lieu. Le fait d’avoir été l’un des premiers à être victime de cette loi scélérate a permis d’engager une campagne contre elle et d’obtenir son abrogation en 1981.

La résistance des étudiants s’est nourrie de cette lutte contre une violence policière bien réelle. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher de considérer que l’un des mots d’ordre les plus cons de l’époque c’était bien « CRS = SS ». Ce mot d’ordre est né au cours de répressions de mobilisations ouvrières précédentes, puis a été massivement repris au printemps 1968 par les étudiants. Je me souviens encore de la réunion où Pierre Broué nous engueulait en disant que c’était le mot d’ordre le plus stupide car « bande de gamins, vous ne savez pas ce que sont les SS, ça n’a rien à voir. »

Pour comprendre les frustrations de la jeunesse de l’époque il faut aussi évoquer le poids d’un ordre politique oppressif. À droite comme à gauche, l’offre politique était pour l’essentiel réduite à deux partis dominants fort peu démocratiques dans leurs pratiques, même si je ne mets pas un signe égal entre la gauche et la droite. Celle-ci était dominée par un parti gaulliste à caractère bonapartiste, où dominait une composante fortement réactionnaire, avec des troupes dévoués à ses chefs. À gauche l’offre politique était dominée par un Parti Communiste Français fortement inféodé à Moscou ; l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968 va largement contribuer à convaincre notre génération du caractère bureaucratique et dictatorial du régime soviétique. Coincé entre l’Ouest capitaliste dominé par les États-Unis qui faisaient la guerre au Vietnam, et l’Est bureaucratique qui envahissait ses voisins avec des chars, nous aspirions à une révolution émancipatrice tant à l’Ouest qu’à l’Est. C’est ainsi que s’explique la forte attractivité du trotskisme sur notre génération. Le trotskisme fournissait une grille de lecture et nous donnait une justification intellectuelle pour combattre ces deux mondes à la fois. À partir de 1965, les conférences et les débats, mais aussi les manifestations de soutien international aux luttes menées dans le monde contre ces deux puissances ont nourri une prise de conscience collective. Cet ordre politique figé, lui aussi, devait être renversé.

Cela m’amène à souligner à quel point la dimension internationale était présente dans nos représentations et dans notre action. Le soutien de la génération précédente aux luttes anticoloniales en Afrique et en Asie, et plus particulièrement à l’indépendance de l’Algérie a servi de terreau à notre conscience internationaliste et à notre engagement du côté des peuples opprimés. Nous nous sommes nourris par ailleurs des expériences venues d’Amérique latine, dont notamment celles de la révolution cubaine et du guevarisme qui a exercé une très forte attraction sur nos générations.

Mais la mobilisation internationale qui nous a le plus occupé fut la campagne de solidarité avec le Vietnam contre l’impérialisme américain. Quant à l’Europe centrale et orientale, c’est dès 1966 que nous avons eu des contacts avec les étudiants contestataires de Prague ; ils étaient porteurs d’un projet de socialisme démocratique qui nous séduisait beaucoup, ce qui explique notre immense colère lorsque le 22 août 1968 les chars soviétiques sont rentrés en Tchécoslovaquie pour renverser le gouvernement socialiste d’Alexandre Dubcek. Par des conférences internationales étudiantes le contact et la solidarité étaient aussi établis avec les autres révoltes étudiantes du Mexique, de l’Allemagne, du Japon. Cette dimension internationaliste est au cœur de 1968.

Nous avions conscience également que la révolte de notre jeunesse contre l’ordre mandarinal, contre l’ordre moral, contre l’ordre militaire et policier et contre l’ordre politique ne pouvait aboutir sans la remise en cause de l’ordre capitaliste… Depuis le début de ce texte, j’utilise l’expression « révolte de la jeunesse » et non pas révolte étudiante. Pourquoi ? Si la partie la plus visible du mouvement de la jeunesse s’est produite à l’université, nous avons vite pu vérifier que la jeunesse ouvrière était tout aussi impliquée dans cette révolte. On a pu le constater lorsque en 1966 et en 1967 nous avions décidé de nous investir et de militer dans la banlieue ouvrière proche de l’université. C’est en s’associant avec de jeunes ouvriers que nous avons pu être élus à la direction de la maison des jeunes de Saint-Martin-d’Hères. Si la grande majorité des jeunes à l’époque, contrainte d’aller travailler à l’usine, était empêchée de franchir la barrière du lycée et de l’université, il n’en était pas moins confirmé qu’existaient chez ces jeunes des aspirations partagées avec l’immense majorité des jeunes. C’est ainsi que nous avons pu vérifier en mai-juin 68 la capacité de mobilisation et d’animation de la grève générale de forts contingents de la jeunesse ouvrière.

II. la plus grande grève générale de notre histoire

Les médias de l’époque ont souvent mis en exergue certains épisodes du mouvement étudiant et occulté le dynamisme et la puissance du mouvement ouvrier. Ce prisme déformant s’explique en partie par le quasi-monopole de l’expression publique de ceux qui sont passés par l’université, y ont envoyés leurs enfants et vivent éloignés des quartiers populaires. La grève générale n’a pas éclaté dans un monde serein. Après une période d’étouffement des luttes sociales liée à la guerre d’Algérie et à l’instrumentalisation de celle-ci par le pouvoir, le mouvement ouvrier s’est lentement réveillé, notamment après la puissante grève des mineurs dans toute la France en 1963. La combativité ouvrière reprenait ses droits. Les années 1966 et 1967 vont être le théâtre de grèves ouvrières locales parfois très dures, notamment à Caen. À Grenoble, ville alors très industrielle, entourée de communes avec des municipalités communistes, les actions ouvrières étaient aussi très présentes. Par exemple, à Neyrpic nous avions pu longuement discuter avec les meneurs de l’action, qui étaient parfois plus jeunes que nous. Les revendications portaient au début essentiellement sur les salaires. Alors que le rythme de la croissance économique était élevé et qu’il y avait un quasi plein emploi, les patrons refusaient d’augmenter les salaires. Comme on l’écrivait à l’époque, les ouvriers se sentaient « les oubliés du progrès ». Cette envie ouvrière d’en découdre trouva un mobile plus général et une occasion de se centraliser sa colère contre le pouvoir avec la décision du gouvernement Pompidou en 1967 de réformer la sécurité sociale par la voie des ordonnances. Comme on le voit, l’arsenal des institutions de la Ve République alors en place perdure aujourd’hui. Les syndicats ouvriers purent alors dénoncer d’une part le contenu d’une réforme (suppression de la gestion des caisses de sécurité sociale par les seuls représentants élus des ouvriers pour y placer le patronat) et contester par ailleurs la méthode antidémocratique des ordonnances. Quand je me remémore le débat que nous organisions à la fin de l’année 1967, j’y trouve des argumentaires qui seraient aujourd’hui d’une grande actualité.

L’action ouvrière de l’époque commençaient à élargir ses revendications à d’autres questions qui mettent plus directement en cause le fonctionnement de notre société. Nous vîmes apparaître dans les usines une contestation croissante des conditions de travail imposées par le système taylorien du capitalisme de l’époque. L’organisation du travail productif était dominée par le travail à la chaîne, répétitif et abrutissant. La majorité des ouvriers était des OS (ouvriers spécialisés) arrimés plus de 40 heures par semaine au même poste de travail, aux mêmes gestes répétitifs et abrutissants. Ce système productif, imposé après la guerre, a pu se maintenir grâce notamment au recours massifs à des travailleurs immigrés venus principalement d’Algérie, mais aussi d’une main d’oeuvre issue de l’exode rural, peu ou moins syndiqués, qui acceptèrent cette férule pendant près de deux décennies. Mais notamment parmi les plus jeunes qui aspiraient à un autre avenir, le rejet de la discipline commençait à monter. Les grèves contre les conditions de travail tayloriennes commencèrent dans les années 60 se multiplieront dans les années 70 notamment dans l’industrie automobile. Me revient en mémoire d’avoir participé à la faculté de sciences économiques de Grenoble à une rencontre-débat passionnante avec les représentants des syndicats et le monde universitaire interrogeant ces normes de production du capitalisme.

Ces normes productives permettaient la production de masse standardisée et par voie de conséquence une consommation de masse standardisée elle aussi. Ce qui a nourri dans la jeunesse des années 60 l’émergence d’une critique de la société de consommation, de ses objets uniformisés qu’on nous imposait et de l’apparition d’une publicité tapageuse qui voulait nous imposer un certain mode de vie… Si de nos jours la consommation s’est diversifiée, voire individualisée, les méthodes de persuasion et d’imposition publicitaire sont amplifiées et devenues encore bien davantage intrusives. L’intérêt pour la critique de la société de consommation s’est affirmé fin dans les années 60 / 70. Nous lisions des ouvrages de Roland Barthes, de Herbert Marcuse et surtout de Guy Debord. Mais beaucoup d’entre nous n’avions pas saisi la portée historique de ces premières analyses. Personnellement je me souviens que d’un roman qui m’a profondément bouleversé et a ouvert ma réflexion : Les choses de Georges Perec publié en 1965. À l’époque, pour me faire évoluer dans ma réflexion, un de mes aînés m’a conseillé de lire le chapitre du capital de Karl Marx qui traite du fétichisme de la marchandise. Cette lecture féconde a nourri des débats passionnés, engageait plus encore à remettre en cause l’ordre social dans son ensemble en liaison avec la lutte des ouvriers.

1. de la grève étudiante à la grève ouvrière

La mobilisation étudiante des mois de mars et avril sur les règlements intérieur des cités universitaires débouche sur une répression policière qui enflamme les campus et cristallise notre révolte. La lutte contre la répression va coaguler de plus en plus d’étudiants. Le vendredi 3 mai en soirée une vaste assemblée générale des délégués du syndicat étudiant est l’occasion de débats passionnés ; c’est à la majorité d’une seule voie que nous gagnâmes l’appel à la grève générale de l’université. Nous y parvînmes car nous formions avec les trotskistes de l’OCI, dont j’étais un des responsables, le groupe le plus organisé. Nous avions à nous opposer vigoureusement aux étudiants du PCF qui, alliés aux corporatistes, refusaient la grève. Ayant rallié à notre cause les maoïstes locaux et la majorité du PSU nous pûmes parvenir à gagner la partie au niveau syndical. Il restait à nous préparer le plus minutieusement pendant le week-end des 4 et 5 mai et à planifier les interventions pour parvenir au déclenchement de la grève. Le lundi 6 mai nous avons méthodiquement fait voter la grève amphithéâtre par amphithéâtre, en coordination étroite avec la majorité du syndicat des professeurs du SNESUP. Dès ce lundi la grève était suffisamment généralisée aux trois quarts de l’université pour organiser une manifestation de 3000 étudiants en direction de la préfecture.

Au cours de cette manifestation une anecdote sur le poids des symboles. Nous nous sommes retrouvés face-à-face avec un cordon de gendarmes mobiles avec casque, boucliers et matraques. Nous nous adressions à eux en disant : « nous sommes vos enfants. Ne frappez pas. Laissez-nous passer. » Placé devant ses troupes l’officier qui les dirigeait avait mis sa tenue d’apparat, flamboyante avec un beau képi bien décoré. Bien sûr j’étais quant à moi au premier rang des manifestants ; j’ai pu donc voir sortir de la masse des étudiants une main qui saisit rapidement le képi et l’envoya en arrière sous les acclamations des manifestants. Il y eut à ce moment-là un effet de sidération à la fois chez les gardes mobiles et pour l’officier, soudain paralysé par un sentiment de nudité symbolique. On en profita pour avancer brisant facilement ce premier cordon. Bien entendu nous fûmes arrêtés plus sérieusement à proximité de la préfecture.

La semaine fut occupée à installer la grève dans toute l’université en en élisant dans chaque amphi ou salle de cours des comités de grève, dont la coordination assurait la cohésion du mouvement. Même des facultés traditionnellement plus conservatrices comme la fac de médecine rejoignirent massivement le mouvement. Dès cette première semaine nous avons noué des contacts avec les trois grands syndicats ouvriers : CGT, FO et CFDT. Leur accueil a été à la fois bienveillant et prudent. La CGT locale était de fait traversée par un conflit assez violent entre deux groupes. D’un côté les plus staliniens du PCF reprenaient les arguments qu’avait exprimé Georges Marchais dans un article de L’humanité, avec une dénonciation des « juifs allemands » et des trotskistes. De l’autre des syndicalistes qui sentaient le mouvement grandir nouaient le dialogue avec nous, ce fut le cas notamment du secrétaire de l’union locale CGT. La répression féroce à Paris du vendredi 10 mai au soir fut un tournant : dès le lendemain toutes les confédérations syndicales se retrouvaient pour décider d’organiser une grève générale de 24 heures le lundi 13. Nous avons préparé cette grève de concert avec les syndicats ouvriers. Cette immense journée du 13 mai a vu déferler une marée humaine dans les rues de Grenoble comme dans celles de toutes les villes de France.

Il est intéressant de relever ici un débat qui traversa la direction étudiante de l’époque. Lors de notre assemblée du 11 mai, les étudiants maoïstes adoptèrent une étrange position. Pour eux l’appel par les centrales syndicales à la grève générale d’une journée le 13 mai signifiait la reprise en main du mouvement par les appareils bureaucratiques, ce qui ne pouvait qu’entraîner la fin du mouvement. On ne pouvait alors que s’ouvrir une période de repli du mouvement qui impliquait d’entrer en résistance ; il s’imposait en conséquence de quitter la direction du mouvement pour se réfugier dans des actions locales. Quelle erreur d’appréciation ! On leur expliquait qu’au contraire la puissance des grèves et des manifestations du 13 mai allaient permettre au grand nombre des ouvriers, des employés, des étudiants et de toutes les catégories de sentir leur force et leur unité, que s’ouvrait au contraire une phase propice à l’action et à l’amplification du mouvement sous des formes qu’on ne pouvait définir à l’avance. La suite nous a donné raison ; ce fait qui peut paraitre anecdotique est en réalité très instructif.

2. la traînée de poudre

La grève générale du 13 mai, la puissance des manifestations renforça la détermination collective. Nous voulions poursuivre la grève. Dans un premier temps les responsables syndicaux ouvriers cherchèrent à s’y sont opposer, mais cela n’a guère eu prise sur les consciences ; nous sommes parvenus à faire adopter la poursuite de la grève dans l’université par l’ensemble des étudiants, mais aussi par la majorité des professeurs et la quasi-totalité du personnel administratif ; grève qui s’est vite étendue à tous les lycées de la ville. Des débats passionnés commençaient par ailleurs à agiter les ateliers et les bureaux. Enfin dès le mercredi 15 mai la nouvelle se répandait qu’une usine était occupée dans la banlieue de Nantes puis d’autres à Caen et dans la région parisienne. Se déclenchèrent dans la fin de cette semaine de nouveaux foyers de grèves avec occupation, en particulier dans des ateliers de la région de Lyon et de Grenoble. Étant parvenu à constituer un comité de grève dans le monde éducatif composé de délégués élus, nous pouvions en son nom commencer à associer les grévistes des autres secteurs. C’est alors que les dirigeants de la CGT changèrent de stratégie ; autour du 17 mai comme nous l’a raconté le responsable local qui nous était proche ils décidèrent de généraliser la grève afin de mieux la contrôler. On nous relata que des responsables CGT débarquaient dans les usines, réunissaient les délégués CGT et leur tenaient en substance le discours suivant : « constituez un comité de grève, bloquez l’usine et faites-le vite car sinon ce sont les gauchistes qui vont prendre la main. » Le mouvement était inexorable et le 20 mai la grève se généralisait en France pour atteindre les 8 millions de grévistes déclarés. La paralysie était totale et il fallut organiser la solidarité pour aider les familles de grévistes à tenir. Et c’est alors qu’une partie des paysans, pourtant pour la plupart plutôt conservateurs, se mirent en mouvement ; des circuits courts se sont mis en place pour amener de la nourriture dans les usines. Autre signe de la profondeur du mouvement, c’est l’irruption des femmes dans la participation, l’organisation et le soutien à la grève ouvrière.

Mais la puissance du mouvement posa rapidement la question de son issue. La riposte du pouvoir gaulliste se fît en se répartissant les rôles. Le Premier ministre Georges Pompidou noua des contacts d’abord secrets avec tous les dirigeants syndicaux puis entama publiquement des négociations au ministère du travail rue de Grenelle. Le général De Gaulle tenta quant à lui de reprendre la main en annonçant le 24 mai la tenue d’un référendum sur la participation ; ce fut un fiasco et tout le monde, y compris une partie de son camp, rejeta cette tentative plébiscitaire de tradition bonapartiste.

Nos efforts pour construire un comité central de grève ne débouchant pas au niveau national, les grévistes ne furent pas en mesure de contrôler la direction de leur mouvement. Des tentatives de récupération sont alors avancées par la gauche traditionnelle : le meeting de Charléty mit en scène la personnalité de Pierre Mendes-France ; le lendemain ce fut l’annonce unilatérale de François Mitterrand, le candidat unique de la gauche à l’élection présidentielle de décembre 1965, de sa disponibilité pour gouverner ; le Parti communiste français se prononça quant à lui pour un gouvernement d’union populaire aux contours incertains. Ces initiatives, marqués à la fois par la division et la récupération politique, ne furent guère appréciées par les grévistes qui continuaient à tenir bon. Mais nous sentions bien que la grève générale manquait d’une direction et que l’absence d’un réel débouché politique constituait une fragilité intrinsèque de la grève générale.

C’est alors que s’esquissa à droite dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin un double mouvement de contre-attaque. Dans un premier temps le général De Gaulle met en scène sa disparition : pendant deux jours on ne sait plus où il est, y compris le gouvernement et son premier ministre. Ce qui créa un sentiment de panique. Il revint ensuite en se présenta comme le seul sauveur et recours face à la crise. Précisant qu’il était allé voir le général Massu, chef de l’armée basée en Allemagne à Baden-Baden, il indiquait à tous qu’il disposait toujours du contrôle de la force armée, institution symbole du pouvoir régalien de l’État et du maintien de l’ordre. L’immense marche des partisans gaullistes sur les Champs-Elysées eut pour fonction de rameuter et mobiliser la base sociale du pouvoir. La campagne que nous nous sommes efforcé de mener pour une grande manifestation unitaire de tous les syndicats soutenus par tous les partis de gauche fut vaine… si ce n’est dans de rares endroits. Nous y sommes ainsi parvenus à Grenoble à l’organiser le 30 mai, le jour même de la grande manifestation gaulliste. J’ai gardé un vif souvenir de cette marée humaine qui a déferlé dans les rues de la ville ; ce fut la plus grande manifestation de la ville de toute cette période. C’est dire le potentiel dont disposait encore le mouvement en cours à l’échelle nationale si la division ne l’avait emporté, pour contrer la double manoeuvre du pouvoir.

Il y eut à la manoeuvre, outre le général De Gaule, le premier ministre G. Pompidou qui convoqua officiellement syndicats et patronat pour faire cesser la grève, quitte à céder sur des points importants. Ce fut le cas : gouvernement et patronat doivent beaucoup lâcher : augmentation de 35 % du SMIC, de 10 % pour tous les autres salaires, la quatrième semaine de congés payés, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise. Malgré l’importance des reculs du pouvoir, les syndicats sont prudents et demandent à consulter leur base. Et lorsque Georges Séguy présente ses propositions aux ouvriers de Renault à Billancourt il se fait huer , la grande majorité des ouvriers consultés refusent l’accord. Les dirigeants syndicaux qui ont respecté l’engagement pris auprès de Pompidou s’emploient à mettre fin à la grève. Parallèlement à l’annonce par Pompidou du contenu de ce qu’on appelle à tort les accords de Grenelle (les syndicats se sont gardés de les signer) De Gaulle annonce la tenue d’élections législatives pour le 23 juin. Le jour où j’ai entendu sur Europe 1 (car l’ORTF était paralysée) les dirigeants du PCF et de la CGT déclarer qu’il fallait arrêter la grève et participer aux élections, je fus tellement choqué que je me mis à pleurer pendant de longues minutes.

La reprise du travail n’alla pas de soi. Dans de nombreuses usines de Grenoble les ouvriers refusaient à la majorité la reprise du travail jusqu’à la mi-juin. La situation était tendue, et de très nombreux incidents eurent lieu. Mais le gouvernement et le patronat avaient repris la main et on assista à plusieurs évacuations d’usines sur les ordres du nouveau ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin.

À cette occasion je me dois de consacrer quelques mots à mes amis communistes. Au cours de ces événements dans lesquels ils étaient pleinement engagés, des militants communistes proches de nous se sont heurtés par deux fois à certains de leurs dirigeants, au début n s’opposant à la grève puis à la fin en organisant la reprise du travail. Certains d’entre eux ont bien identifié la position de leur direction et ont ouvert une voie critique soit en quittant le parti pour d’autres affiliations soit en privilégiant l’action interne au parti. J’ai cependant été très frappé par le fait que d’autres militants communistes, pourtant très sincèrement engagés à nos côtés, pratiquaient un véritable déni quant à la responsabilité de leur direction en leur inventant des justifications qui changeaient tous les jours. Il a fallu de longues années pour que leur mentalité évolue.

Concernant l’attitude à avoir face aux élections, le débat a été vif parmi nous.

Une discussion intéressante se noua dans notre petite équipe politique. Nous avions scandé avec tous les étudiants dans les manifestations le mot d’ordre « élections piège à cons ! ». Je me souviens de la colère de notre mentor, le professeur et vieux militant trotskiste, qui nous déclara que c’était le mot d’ordre le plus con qu’on n’avait jamais entendu. Ce fut l’objet d’une une longue et âpre discussion pour parvenir à comprendre que la mobilisation électorale fait aussi partie de la mobilisation sociale. Ce n’est que longtemps après que j’ai compris l’importance de cette discussion ; j’ai davantage fait mien cet enseignement lors du travail d’élaboration du concept de révolution citoyenne que Jean-Luc Mélenchon avance depuis une quinzaine d’années.

À la mi-juin la grève était finie et les élections amenèrent une chambre « bleue horizon ». Une victoire du camp de la droite due à la forte mobilisation des électeurs du parti gaulliste (qui prend aussi des voix au centre) mais plus encore aux déperditions des voix à gauche (baisse de près de 7 points par rapport aux élections d e1967 pour les trois principaux partis de gauche, près de 12% pour le seul PCF) avec une abstention significative de la jeunesse et des ouvriers.

 

Deuxième partie : Quelle leçon tirer de cette expérience ?

Tout en sachant que l’histoire ne se répète jamais et que chaque moment de la lutte émancipatrice a sa singularité, mai 68 représente pour moi une expérience politique majeure, celle qui a contribué à forger mes convictions et principes politiques auxquels je me suis efforcé de rester fidèle. S’il serait prétentieux de parler de leçons de l’histoire de cette expérience vécue, je pense utile de partager quelques enseignements de ce moment de notre histoire.

Le premier enseignement consiste selon moi à considérer que la lutte émancipatrice ne peut être que le produit de l’action du grand nombre. Mai 1968 nous a fait sentir quasi physiquement que l’action révolutionnaire de minorités éclairées était une impasse et se révélait être le plus souvent contre-productive. Pour transformer le monde, seul un mouvement social entraînant la majorité de la population laborieuse peut être efficace. C’est devenu pour moi un point de différenciation avec ce qu’on pourrait appeler par un terme générique « le gauchisme ». S’impose dans toute action de mobilisation, fût-elle modeste, à l’échelle par exemple d’un service, d’une entreprise, d’un territoire, la question de comment convaincre la majorité. De comment y parvenir en trouvant les mots qui feront sens pour ceux que cela concerne, par un travail de conviction sans jamais prostituer ses idées.

Dans le cadre de cette réflexion, relatons des discussions récentes. Un ami étudiant me dit avoir bloqué son amphi avec une dizaine d’étudiants convaincus mais que cela a ensuite quelque peu dégénéré avec d’autres étudiants. Comme il me demandait mon avis, sans vouloir lui donner de leçons, je lui ai relaté la méthode que nous avions mise en œuvre en 1968 pour mettre en grève l’université de Grenoble. Nous arrivions au début d’un cours et demandions 10 minutes d’interruption du cours, généralement acceptée… et parfois subie par le professeur. Puis après le débat nous passions au vote. Si la majorité votait la grève, nous bloquions l’amphi tout en prenant soin d’élire un comité de grève chargé de coordonner l’action avec les autres comités. Si l’amphi votait contre la grève, nous en prenions acte et laissions le cours se dérouler normalement. Puis fort du développement de la grève dans les autres amphis nous revenions les jours suivants vers les plus hésitants ; jour après jour la dynamique collective emportait tout sur son passage. Lorsque je vis ce jeune étudiant prendre la parole devant l’assemblée générale de l’université Paul Valéry de Montpellier avec plus de 3000 étudiants sur la pelouse, je me suis dit qu’il avait vite appris.

Un autre débat qui a trait au travail de masse des militants porte sur le syndicalisme. Manifestement le syndicalisme étudiant de 2018 a peu à voir avec celui de 1968. L’UNEF avait à l’époque sur Grenoble plus de 4000 adhérents. Elle gérait un restaurant universitaire, une cité universitaire, une imprimerie. Les adhérents du syndicat avaient des tarifs préférentiels pour certains services. Dans certaines facultés, la majorité des étudiants était syndiquée. Cela avait une conséquence très concrète sur notre comportement de responsables syndicaux. Nous étions dans l’obligation de partir des intérêts matériels et moraux de tous les étudiants, indépendamment de leurs opinions politiques ou philosophiques. Cela faisait partie de la définition même du syndicalisme et si nous voulions être majoritaires nous étions obligés de le respecter. Cela avait une autre conséquence. Pour défendre nos idées proprement politiques nous étions dans l’obligation de ne pas utiliser l’organisation syndicale mais de nous battre à visage découvert au nom de notre organisation politique. Aujourd’hui les choses ont bien changé. Les syndicats étudiants sont divisés et ont très peu d’adhérents. Aux élections universitaires la participation est très faible et les syndicats corporatistes ont souvent la majorité des voix. On peut rêver d’un retour du syndicat de masse mais l’important dans le contexte actuel serait pour l’action syndicale étudiante de réinventer une méthode où elle aurait pour objectif de rassembler la majorité en s’appuyant sur la défense des intérêts matériels et moraux de tous indépendamment de leurs opinions. Il y a des signes qui vont dans ce sens.

Les choses ne sont certes pas identiques dans le mouvement syndical des salariés mais le problème de fond est le même. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Ce qui est « l’invariant » pour transformer le monde c’est de mettre en mouvement le grand nombre.

Le deuxième enseignement fondamental que je tire de cette expérience tient au fait que le mouvement en lui-même ne peut tout régler. La grève générale de 1968 en paralysant le pays démontra la force de tous ceux qui font tourner la machine. Quand ils s’arrêtent, tout s’arrête. Cette puissance est immense mais si elle est une condition nécessaire elle n’en est pas une condition suffisante à la victoire. La construction d’une issue politique qui soit en accord avec le mouvement est indispensable. Dans la semaine qui va du 27 mai au 1er juin nous avons ressenti physiquement que la grève nous échappait car elle n’avait pas de débouché et de direction politique. Comme les partis politiques de gauche étaient au fond opposés à cette grève ils ne surent et ne voulurent pas proposer d’alternative politique cohérente. Dès lors la grève générale de 1968 ne fut soldée que plus tard, en deux temps. D’abord en 1969 lors de la victoire du non au référendum qui chassa De Gaulle et surtout en 1981 avec la victoire électorale de François Mitterrand. Mais l’absence d’issue politique structurelle pour la grève générale de mai 68 pesa sur la suite des événements. De nos jours nous assistons à l’effondrement massif de la gauche institutionnelle et notamment du Parti Socialiste qui s’est converti à la mondialisation libérale, aussi est-ce un acquis précieux que se construise aujourd’hui une alternative politique dont la France insoumise est la colonne vertébrale. La volonté farouche que j’emploie aujourd’hui à essayer de construire cette issue politique, je la tire directement de l’expérience faite en 68, de la conscience du coût énorme que représente l’absence d’issue politique.

Bref la mise en mouvement du grand nombre et la construction d’une alternative politique sont les deux piliers d’une action révolutionnaire conséquente.

Mais tout cela ne doit pas nous cacher la réalité de nos propres insuffisances dans les années qui entourent mai 68. Je pense que nous avons fait preuve d’une certaine cécité par rapport à des mouvements profonds alors en cours dans la société. Certes, comme je l’ai dit plus haut, je suis convaincu que le féminisme combatif est né dans cette période où surgit la grève générale de 68 ; le combat pour l’émancipation des femmes contre la domination masculine faisait partie de nos principes. Mais ce n’était qu’un début, d’autant que les pratiques des militants étaient loin d’être en accord avec les principes affichés publiquement. Il faudra des années pour que ces comportements se modifient. Je pourrais faire les mêmes remarques concernant le combat pour les droits des homosexuels.

Mais il y eut un aveuglement plus profond. La dimension écologique était totalement absente en 1968. Certes nous commencions à émettre des critiques notamment sur les normes de consommation que voulait nous imposer l’ordre publicitaire. Mais cela restait marginal. La véritable prise de conscience écologique n’est arrivée qu’au milieu des années 70 avec la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974 et il fallut du temps pour que cela devienne une exigence sociale et politique à partir du milieu des années 80. La pensée dominante de la gauche comme des groupes révolutionnaires étaient fondamentalement productiviste.

Et cela m’amène à ce que je considère comme l’insuffisance majeure des activistes que nous étions. Nous étions fondamentalement embourbés dans une vision exclusivement marxiste-léniniste du monde. Certes notre curiosité, notre révolte, notre jeunesse nous amenait à lire énormément d’auteurs, à comparer toutes les philosophies, à discuter toutes les doctrines et ce fut indéniablement une magnifique école de formation. Mais au bout du compte on en revenait toujours au même schéma marxiste-léniniste, à l’aune duquel nous cherchions à juger de tout. Et il faut être encore plus précis. Nous nous calquions trop souvent sur le modèle de la révolution bolchevique en Russie ou plus exactement sur la façon dont elle était racontée par Lénine et Trotsky pour en faire l’exemple à imiter. Je me souviens toutefois de débats sur ce sujet. Après avoir lu avec passion la magnifique histoire de la révolution russe écrite par Léon Trotsky, j’étais venu dans mon groupe d’études révolutionnaires lire le passage où Trotsky développe l’idée qu’il n’y a pas de modèle révolutionnaire et que le marxisme n’est pas un catéchisme mais un guide pour l’action. Mais ce petit éclair de lucidité était en partie étouffé par l’orthodoxie marxiste-léniniste qui nous servait de bréviaire. Nous avons mis du temps à nous dégager de cette gangue. D’autant que nous observions que d’autres abandonnaient allègrement le marxisme pour rejoindre l’idéologie libérale et capitaliste dominante, un retournement de veste que naturellement nous réprouvions vigoureusement. Avec pour certains d’entre nous le réflexe de s’accrocher aux branches marxistes-léninistes pour ne pas tomber dans le torrent libéral. Ce n’est que tardivement dans les années 1980 que j’ai repris un travail systématique sur le plan théorique pour tenter d’actualiser le marxisme, notamment dans la revue qui ne dura que quelques années qui s’intitulait Le Marxisme Aujourd’hui. Ce travail s’est poursuivi, entre autres au sein de l’association Pour la République Sociale que nous avions fondée avec Jean-Luc Mélenchon vers l’an 2000. Et là je me souviens d’une de mes discussions avec le regretté et brillant François Delapierre (qui n’était pas né en 1968). Nous discutions de la manière de réinvestir le marxisme dans des mots et des cadres nouveaux correspondant aux enjeux politiques, sociaux et écologiques que nous imposait le nouvel âge du capitalisme financier. Et nous décidâmes chacun de notre côté de lire et d’étudier attentivement l’œuvre d’André Gorz et de quelques auteurs proches de cette pensée. Ces lectures ont été particulièrement fécondes et nous ont permis d’approfondir des réflexions qui étaient restées bloquées dans les années 70. Comme je le dis souvent aux jeunes générations, ne négligez pas le travail théorique car il conditionne nos actions futures. Ce travail d’enrichissement du marxisme et de son renouvellement a été encouragé par l’effondrement du « communisme réel » des dictatures staliniennes ; cet effondrement, loin de faire disparaître Marx de nos radars nous ont permis au contraire de le redécouvrir avec plus de fraîcheur et d’authenticité. Ce 5 mai 2018 Marx aurait eu 200 ans ; je vois avec plaisir des jeunes se replonger dans la lecture de ce géant de la pensée en ayant l’esprit libre et ouvert. Et pour ceux qui me demandent de signaler un commentateur intéressant de Marx je leur conseille de lire notre ami Denis Colin et notamment son dernier ouvrage. Bref c’est le travail théorique indispensable qui nous a amené à élaborer les concepts d’éco-socialisme et de révolution citoyenne.

Dans ces insuffisances théoriques de 1968 il y avait aussi l’ignorance de l’héritage républicain et notamment de l’œuvre de Jaurès qui replace l’action révolutionnaire pour le socialisme dans la continuité de la révolution française et du fondement universel de la république. Je remercie infiniment mes aînés qui dans les années 70 m’ont poussé à lire systématiquement Jean Jaurès et à réétudier dans le détail l’histoire de la Révolution française, celle de 1848 et de la Seconde République comme celle de la IIIe République en soulignant l’aspect fondateur du combat laïque. Cela nous donne des armes pour penser la révolution qui vient.

 

Conclusion : de l’individualisme

Dans les clichés portés par les plumitifs un peu fainéants, il y a l’idée que mai 68 serait à l’origine de la mentalité individualiste et consumériste de notre société. C’est un contresens absolu. Mai 1968 est avant tout une aventure collective où les individus s’épanouissent en participant à une action commune. Les valeurs du collectif et du commun s’imposaient comme représentation face à celle du chacun pour soi des petits-bourgeois satisfaits de la croissance des « Trente Glorieuses ». Mais il y a une autre dimension profondément personnelle qui s’exprimait dans la révolte de la jeunesse à l’époque. Nous étouffions dans la camisole de force politique et morale de la société de l’époque et aspirions à l’émancipation individuelle et collective. La liberté d’expression, la liberté de circulation entre les pays, la liberté de choisir son avenir, la liberté de se tromper, la liberté d’être le maître de son propre corps, la liberté de choisir son conjoint, la liberté de son orientation sexuelle… toutes ces libertés étaient nos étendards et doivent le demeurer. Mais elles ne peuvent être conquises que par l’action collective qui doit se faire dans le respect de chaque personne.

Comme le disait le grand sociologue Robert Castel, il faut opposer à l’individualisme négatif de l’égoïsme du chacun pour soi au détriment des autres, l’individualisme positif de l’émancipation personnelle qui s’inscrit dans une transformation collective. C’est peut-être cela la leçon de vie la plus importante.

Pour terminer, un ami de ma génération se posait la question décisive de la transmission. Comment transmettre les expériences historiques d’une génération à l’autre ? Car cette transmission ne se réalise pas automatiquement et il arrive que des fils soient rompus. Lui et moi sommes tombés d’accord pour dire que la transmission c’est l’action. Une expérience historique ne se transmet pas comme un savoir que les uns imposeraient aux autres, comme une leçon à donner à une génération ignorante. Penser cela serait d’ailleurs aux antipodes des conceptions pédagogiques que nous défendions en 1968. La seule manière de transmettre ne peut se faire que par l’interaction entre les générations et j’avoue avoir souvent beaucoup appris des générations plus jeunes – ce qui m’a amené à réviser mon héritage à nouveaux frais. La transmission ne peut se faire que dans la participation commune à l’action contemporaine. C’est la seule manière de rester fidèle aux idées et aux principes qu’on croit avoir acquis.

René Revol

Le 12 mai 2018.

Il n’y a pas de crise de l’immigration, il y a une crise de l’accueil !

Contribution sur le projet de loi « asile-immigration » en débat au Parlement.

Il n’y a pas la moindre crise de l’immigration, ni en France, ni en Europe : la crise de l’asile est une crise de l’accueil, la crise de l’immigration est une crise d’hystérie. Le projet de loi sur l’asile et l’immigration du gouvernement, tout comme celui de 2015, celui de 2011, celui de 2007 ou encore celui de 2003 ne s’attaque ni aux causes, ni aux conséquences de l’intensification des flux migratoires que l’on peut observer à l’échelle du globe.

En France, 310 000 étrangers en moyenne entrent sur le territoire chaque année depuis le début du 21e siècle. Parmi eux, 110 000 européens, 60 000 étudiants et donc 150 000 personnes de nationalité étrangère qui ne sont ni européennes ni étudiantes. En parallèle, à l’heure actuelle, plus de 220 000 personnes sont protégées par un statut international octroyé par la France (réfugié, protection subsidiaire, apatride).

La France compte plus de 67 millions d’habitants. Nous pourrions donc tripler, quadrupler, quintupler ces nombres sans que cela ne pose le moindre problème. Certes, cela nous demanderait d’y mettre les moyens, afin de permettre un accueil digne, mais quoi de plus normal ? Après tout, c’est bien à cause de nous si ces personnes sont contraintes de partir de chez elles. Et puis, notre pays n’est-il pas plus riche qu’il ne l’a jamais été ?

N’est-ce pas de notre faute si les accords de libre-échange avec les pays développés ruinent les économies de ces pays ? N’est-ce pas de notre faute si des conflits armés ont lieu et perdurent dans les zones riches en matières premières ? N’est-ce pas de notre faute, de celle de notre mode de vie, si ces pays sont submergés ou asséchés par les effets du réchauffement climatique ?

Et quand bien même nous n’aurions aucune responsabilité dans les causes qui poussent toutes ces personnes à quitter leur pays, n’est-ce pas de la responsabilité des pays les plus riches du monde de leur offrir des perspectives d’avenir plutôt que de les laisser crever comme des chiens ?

Au niveau européen, le constat est le même. Environ 5 millions de personnes ont immigré dans l’un des pays de l’Union européenne. Parmi eux, la moitié sont européens, l’autre moitié ne le sont pas. Il y a 500 millions d’habitants en Europe. Nous pourrions également tripler, quadrupler, quintupler le nombre d’immigrants que cela ne poserait pas le moindre problème. D’ailleurs, nous ferions mieux de nous préoccuper des raisons pour lesquelles les européens quittent l’Europe plutôt que des quelques millions de non-européens qui la rejoignent pour seulement quelques temps.

Maintenant que cela est dit, une autre vérité doit être lue, entendue et partagée. Absolument rien ne justifie que la justice et l’administration traitent différemment les citoyens des étrangers. Il ne s’agit pas ici de dire que les étrangers doivent acquérir les mêmes droits que les citoyens de tel ou tel pays, il s’agit de dire que l’administration et la justice n’ont absolument aucune raison objective de traiter les étrangers comme des administrés ou des justiciables de seconde zone.

Les droits de l’hommes et du citoyen ne sont pas réservés aux français, sinon ils s’appelleraient juste les droits des citoyens. Le peuple français s’est distingué dans l’histoire en ne faisant pas la révolution pour lui-même mais pour l’humanité universelle, en édictant des droits imprescriptibles et inaliénables non pas pour lui-même mais pour l’humanité universelle. Parmi ces droits figurent la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. En 2018, aucun des quatre droits sur lesquels la nation française s’est constituée ne sont garantis aux étrangers sur notre territoire.

Premièrement, ces personnes sont mises en rétention alors même qu’elles n’ont, pour l’incommensurable majorité d’entre elles, pas commis le moindre délit. C’est une honte. Deuxièmement, le peu de choses matérielles dont disposent ces personnes sont soit confisquées soit détruites, parfois même par les forces de police qui obéissent à des ordres odieux. C’est une honte. Troisièmement, ces personnes vivent sous le régime de la peur et risquent un drame à chaque coin de rue, à chaque instant de leur existence. C’est une honte. Quatrièmement, les deux-tiers des personnes qui viennent chez nous pour avoir été en danger de mort dans leur pays ne se voient accorder aucune protection internationale, alors même que c’est la République française qui en a inventé le concept. C’est une honte.

Non seulement notre attitude est immorale, injuste et illégitime, mais elle constitue une négation de notre propre identité, celle d’une patrie intrinsèquement républicaine. Le projet de loi asile et immigration est une ignominie, son application concrète est une horreur. Elle reprend point par point les analyses que l’extrême droite tente de faire infuser dans le débat public depuis des décennies.

D’abord, nommer un projet de loi « asile et immigration » est une hérésie car le droit d’asile n’a rien à voir avec l’immigration. Le droit d’asile est une protection internationale accordée à un individu qui risque sa vie dans son pays d’origine. Il ne peut être question de restreindre le droit d’asile puisqu’il s’agit à la fois d’un principe constitutionnel et d’un engagement international de la France. Or, tout est fait dans ce projet de loi pour entraver le droit d’asile en rendant la procédure toujours moins accessible et toujours plus expéditive (réduction des délais de recours, généralisation de la télé-audience, retrait de toutes les garanties procédurales comme la collégialité ou la présence d’un rapporteur public, opposabilité de la langue déclarée au début de la procédure, impossibilité de déposer une demande de titre de séjour à l’issue du rejet d’une demande d’asile etc.).

Ensuite, non seulement le gouvernement cherche à accentuer le traitement des étrangers comme des administrés et des justiciables de seconde zone par l’administration et la justice, mais il prend des mesures démagogiques uniquement destinées à montrer qu’il s’attaque à la prétendue « crise migratoire ». En effet, il est prévu de faire passer la durée maximale de rétention administrative (c’est-à-dire d’un emprisonnement décidé non pas par la justice mais par l’administration) de 45 à 90 jours. L’idée est ici de les maintenir en rétention pour pouvoir les expulser plus facilement. Or, d’une part, l’immense majorité des rétentions cessent au bout de 12 jours, cette mesure n’est donc qu’un coup de com et d’autre part, plus de 90% des personnes qui font l’objet d’une mesure d’expulsion ne seront jamais expulsées car c’est tout simplement impossible. D’ailleurs, il coûte bien moins cher au pays d’accueillir dignement ces personnes que d’essayer de les éloigner. Est-il nécessaire de préciser que reconduire à la frontière une personne qui a traversé la moitié du globe pour venir ici ne va pas l’empêcher d’essayer à nouveau de venir ?

Enfin, ce texte organise la ségrégation des « non-blancs », et ces mots sont pesés. La « procédure pour vérification du titre de séjour » est ici renforcée par le gouvernement. Techniquement, cette mesure consistera, une fois le texte voté, à priver de liberté un être humain pendant 24 heures pour vérifier ses papiers, elle pourra être ordonnée par n’importe quel personnel de sécurité publique (police municipale, certains militaires et même… des gardes champêtres), elle pourra donner lieu à une fouille des bagages, à la prise d’une photo, à la prise des empreintes, contre lesquelles la personne ne pourra pas s’opposer au risque d’écoper d’un an d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende. En pratique, cette procédure sert à arrêter les « Noirs et les Arabes » que l’on soupçonne de ne pas avoir de papiers, ce qui a déjà donné lieu à l’arrestation… de citoyens français, qui n’avaient sans doute pas « la bonne tête ». Tout cela est glaçant, et pourtant c’est la réalité que les macronistes vont voter cette semaine.

Il ne s’agit ici que de quelques exemples. Dans son ensemble, ce texte est une insulte à ce que la France a toujours été. Nous parlons bien d’un texte dénoncé par toutes les associations de terrain qui aident au quotidien les demandeurs d’asile et les étrangers, par des collectifs de juristes, d’universitaires, d’intellectuels engagés, même ceux s’étant engagés pour Emmanuel Macron, par toutes les institutions de la République qui ont été consultées pour rendre un avis (Conseil d’Etat, Défenseur des droits, CNIL, Contrôleur général des lieux de privation de liberté etc.), par tous les acteurs de l’asile (OFPRA, CNDA) et par tous les groupes parlementaires de gauche.

Les parlementaires LREM se sont couverts de honte en apportant leur soutien à ce texte odieux en commission des lois, l’histoire s’en souviendra. L’histoire se souviendra quand la rapporteure Mme. Fajgeles a justifié le fait de mettre des enfants en centre de rétention alors que des députés de six des septs groupes politiques de l’Assemblée nationale en demandaient le retrait. L’histoire se souviendra surtout de Gérard Collomb, sinistre ministre de l’intérieur, qui aura réussi l’exploit de commencer une phrase par la remise en cause des fondements du droit d’asile, de la poursuivre par une description alarmiste de la prétendue « crise de l’immigration », d’y ajouter un commentaire sur la situation des quartiers populaires de notre pays et de déboucher sur une mise en garde à propos du terrorisme. Associer demandeurs d’asile, crise de l’immigration, quartiers populaires et terrorisme était le monopole de l’extrême droite. Il fut récupéré par la droite parlementaire sous Sarkozy, aujourd’hui relayé par Laurent Wauquiez et désormais c’est un ancien ministre socialiste sous Macron qui légitime cet amalgame honteux. Cette dégénérescence morale de la droite, du centre et d’une partie de la gauche doit être dénoncée.

Ce projet de loi ne résoudra rien. Il s’inscrit dans une logique austéritaire de rabotage de toutes les garanties procédurales au détriment de l’Etat de droit et d’une bonne administration de la justice. Prétendre qu’il s’agit là d’un texte équilibré est un mensonge. Jamais il n’y a eu loi plus répressive en matière d’immigration dans l’histoire de la Ve République. Pour éviter que de tels textes ne se succèdent, il est nécessaire de faire l’effort d’une étude sérieuse de la question migratoire et d’en partager le constat qui en résulte : il n’y a pas de crise de l’immigration, la crise de l’asile est une crise de l’accueil, la crise de l’immigration est une crise d’hystérie.

Le 16 avril 2018

René Revol

Photo : Emmaüs France ; http://emmaus-france.org/loi-asile-immigration-un-projet-desequilibre-qui-inquiete-les-associations/

 

Réforme Blanquer dans l’éducation : une cohérence libérale

Dans la période contemporaine, lorsqu’il a été présenté un projet de réforme éducative, le gouvernement et le législateur le faisait toujours précéder d’un exposé des motifs censé donner une cohérence au texte soumis aux députés. Cet exposé des motifs, certes plus ou moins sincère, donnait généralement lieu à un débat de fond sur les attendus et justifications de la réforme en question. Rien de tel avec le ministre Jean-Michel Blanquer aux ordres de Macron. Le gouvernement, alors qu’il s’engage dans des transformations profondes du système éducatif, n’offre aucune vision générale, se contentant de présenter ses mesures comme relevant du seul pragmatisme. L’analyse des mesures et réformes d’ores et déjà mises en œuvre ou celles annoncées dans l’éducation s’inscrivent pourtant dans une opération d’ensemble à visée clairement libérale tant de la société que du système éducatif. Alors que monte une inquiétude parmi les enseignants, les étudiants, les lycéens, les familles soucieuses pour l’avenir de leurs enfants et que grandit la mobilisation, il importe de donner à voir cette cohérence libérale de la réforme en cours.

L’extraordinaire consensus médiatique entourant les annonces du ministre nous invite à l’examen critique et à la méfiance. Irrésistiblement nous avons pensé à d’autres époques, par exemple celle de fin 1997 quand tous les beaux esprits de droite et de gauche tressaient des louanges au ministre Allègre. Dans un autre domaine on a en mémoire la façon unanime dont avait été accueillie en octobre 95 la réforme Juppé sur les retraites. En quelques mois ce genre de réforme peut être balayé. C’est pourquoi il nous apparait nécessaire de donner un éclairage critique et de contribuer ainsi à convaincre plus largement la population. Le gouvernement avançant de manière biaisée, abordons à présent les piliers essentiels de cette réforme.

À l’entrée de l’université, instauration d’une sélection.

La réforme « parcoursup » vise de fait à instaurer, en le cachant, une sélection à l’entrée à l’université. Le premier maillon du dispositif de sélection consiste à en finir avec le baccalauréat comme premier grade universitaire. Le lycéen perd ainsi son droit d’accèder avec ce titre à l’université. On exigera désormais de lui qu’il soit en mesure de répondre aux fameux attendus définis de manière plus ou moins vague et confuse par chaque université pour chacune des formations. Il lui sera demandé de rédiger une lettre de motivation comme pour un entretien d’embauche et de passer par trois filtres successifs : la validation de sa demande par le conseil de classe de terminale de son lycée, la réussite à un baccalauréat profondément modifié, dont la valeur sera fonction de la réputation de son établissement, enfin l’acceptation ou non de sa demande pour une des différentes universités et types de formation demandées, voire une acceptation sous réserves. « Les universités auront à examiner l’adéquation entre le profil d’ un candidat et la formation demandée, avant de l’accepter ou de l’inscrire dans la licence sous réserve du suivi d’un parcours de remise à niveau ; ou encore, lorsque les capacités d’accueil seront atteintes de le refuser » résume Le Monde du 12 décembre.

Non seulement un tel dispositif induit une sélection à l’entrée de l’université, mais le titre de bachelier qui cesse d’être le premier titre universitaire perd toute valeur nationale. Le bachelier sera ou non choisi par l’université et le choix de sa formation devient dès lors très formel ; outre le fait que les voeux possibles sont limités à 10 voeux et non plus 24, le lycéen moyen ou venant d’un lycée peu côté verra de nombreuses portes se fermer et se voir contraint de prendre une formation par défaut. Une partie des étudiants sera de fait exclue de l’université.

Derrière la mise en place du « parcoursup », la question budgétaire est bien évidemment un aspect important. Ce n’est pas le seul, il s’en faut.

Plutôt que d’augmenter les capacités d’accueil de l’université, on en limite les flux d’entrée. Alors que la France est déjà à la traine parmi les grands pays développés pour la proportion d’étudiants d’une classe d’âge admise dans le supérieur, ce dispositif malthusien va induire une nouvelle régression. Un rapport paru sous le mandat de Hollande signifiait, vu le boom démographique de l’an 2000, l’arrivée d’une génération plus nombreuse à l’âge des études universitaires ; on a évalué de 2016 à 2022 un afflux supplémentaire de 300 000 candidats qui viendront frapper à la porte des universités. Au lieu de se lancer dans la construction de nouvelles capacités d’accueil, on préfère se replier sur l’existant et instaurer un système sélectif. Le système APB (admission après-bac) du tirage au sort dans les formations saturées touchait fort injustement quelques milliers de bacheliers, faute de moyens suffisants. La méthode « parcoursup » est quant à elle encore bien plus fortement injuste en instaurant une sélection très discriminante socialement. Ce sont les familles les plus dotées économiquement, socialement et culturellement qui sauront accompagner leurs enfants dans les choix complexes des formations ou dans la rédaction d’une lettre de motivation. Ces entraves mises à l’accès aux études font d’ailleurs d’ores et déjà le bonheur d’officines privées qui commencent à proposer des systèmes payants d’accompagnement. Ainsi s’accentue le mécanisme de marchandisation de l’école déjà bien enracinée, non sans entraîner par ailleurs une surcharge de travail tant pour les enseignants de terminale, notamment les professeurs principaux, que pour les enseignants du supérieur qui vont être astreints à devoir analyser des milliers de dossiers (voir le blog de Yann Bisiou). Avec une surcharge de travail et des compensations financières dérisoires pour les enseignants français dont la rémunération est déjà inférieure de 20 % à la moyenne européenne ! Quant aux lycéens, ils sont ouvertement invités à « mieux se vendre », conformément à la logique managériale qui est la source d’inspiration de cette réforme.

La réforme du bac ou le triomphe de l’individualisme.

Parcoursup ce n’est que la première pierre. Nous ne rentrons pas ici dans le détail de la réforme que chacun peut étudier ailleurs. Il faut pour le gouvernement s’attaquer à la clé de voûte du système qui détermine à la fois l’entrée à l’université et l’organisation du lycée. Quand on étudie de près les programmations horaires prévues au lycée, sont menacés près de 20 000 postes d’enseignants sur les 140 000 qui concernent les lycées (ceux d’enseignement général et technique). Il y règne la logique comptable et financière alors que la moindre comparaison avec les autres pays devrait nous amener à augmenter le nombre d’enseignants pour diminuer significativement les effectifs par classe. Le problème central du lycée c’est quand même en premier lieu celui de l’enseignant seul devant 35 à 40 élèves ! Naturellement cela est totalement occulté dans la réforme. Mais il faut aller plus loin et prendre en compte la nature des épreuves prévues pour le baccalauréat : des épreuves dites dominantes et d’autres dites secondaires, avec la possibilité pour les lycéens de constituer des couples de matières différenciées. Ceci contribue à réaliser le vieux rêve des libéraux notamment anglo-saxon d’un bac à la carte. Il faut ajouter à cela deux dispositions majeures : l’augmentation du contrôle continu et la mise en place d’un grand oral. Le contrôle continu va contribuer à accentuer les discriminations entre « bons » et mauvais lycées », on voit déjà cela à l’œuvre dans les filières sélectives existantes où la sélection se fait sur dossier. La participation au jury de sélection en classe préparatoire est instructive, il faut sans cesse lutter contre les représentations dominantes qui hiérarchisent durablement la réputation de chaque lycée. Nous gardons en mémoire les visages de ces lycéens que nous avons repéchés dans ce qu’on appelle le mauvais lycée qui se sont révélés d’excellents étudiants mais qui auraient pu être laissés sur le bord de la route si on avait suivi le jeu des réputations. Quant au grand oral, c’est une mystification. Chacun s’accorde pour reconnaître que dans le système éducatif l’expression orale doit être renforcée car cela fait partie des apprentissages fondamentaux. Qu’on ne vienne pas nous raconter que le bagou des élèves de banlieue leur permettra de briller aussi bien que les enfants des quartiers chics élevés depuis le plus jeune âge dans le langage dit soutenu. Le ministre Blanquer a connaissance de décennies de travaux, d’études approfondies et d’expérimentation, qui ont montré que la langue orale était un marqueur social beaucoup plus net que l’écrit. Un échange oral entre un professeur et un élève peut être un moyen de progression pour ce dernier s’il est répété, approfondi et mis en relation avec des travaux écrits. Le passage systématique de tous les futurs bacheliers pendant une demi-heure devant un jury ne sera qu’un couperet fatidique pour les élèves les moins bien dotés socialement et culturellement. Aucun pédagogue sérieux ne peut apporter son crédit à une telle mystification.

Le fond de l’affaire de la réforme Blanquer du lycée c’est la volonté de passer d’un système collectif organisé autour de classes et de filières structurant la cohérence d’une formation sur deux ou trois ans à un nouveau système individualisé où chaque élève, pour reprendre le langage libéral, deviendra l’auto-entrepreneur de sa propre formation. C’est l’explosion de l’institution scolaire. Il suffit de se tourner vers les systèmes anglo-saxons individualistes pour comprendre que cela aura pour effet d’amplifier les inégalités sociales à l’école. C’est en ce sens une rupture majeure avec les fondements de l’école républicaine. Cette dernière, dans la forme actuelle qu’elle a prise, charie certes beaucoup de défauts et contribue aussi à produire des inégalités. Est-ce une raison pour choisir un système bien pire encore ?

La mise à mort de la troisième culture.

Il s’agit là d’un point qui a été moins souligné dans les analyses qui ont suivi l’annonce de la réforme du lycée. Actuellement la filière la plus nombreuse du lycée est la filière ES (économiques et sociales) montée en charge les 30 dernières années ; elle a permis à de nombreuses générations d’accéder aux études universitaires de manière généralement très positive. La matière principale de cette filière ce sont les sciences économiques et sociales (les SES que nous avons eu l’honneur d’enseigner pendant 40 ans en lycée ou dans le cadre de la formation de futurs enseignants). Les SES ont permis de révéler la pertinence d’installer dans les sciences sociales comme troisième culture, à côté de la culture scientifique et de la culture des humanités. Les SES s’enrichissent ou sont au croisement de la plupart des autres matières : histoire et géographie, français, philosophie, mathématiques, langues étrangères… elles contribuent à construire une véritable cohérence de la formation et une bonne préparation à de nombreux cursus universitaires. Cette discipline est une victime directe de la réforme en cours. Elle ne donnera lieu qu’à une épreuve secondaire et optionnelle. Présentement unifiée et un des piliers des sciences sociales, elle court le gros risque d’être brisée entre d’une part des sciences économiques couplée aux mathématiques (le vieux rêve des économistes libéraux qui ont toujours détesté cette discipline du secondaire qui fait de l’ombre à l’économie standard) et de l’autre la sociologie rattachée à des matières littéraires. Cette entreprise de démantèlement des sciences sociales est aussi à mettre en relation avec la volonté de diluer l’histoire et la géographie dans une discipline présentée comme plus large : on évoque par exemple la géopolitique qui fait moderne. On assiste bel et bien à la remise en cause de la « troisième culture » et des SES comme pivot d’une formation qui a fait ses preuves.

L’apparition de cette expression de troisième culture revient au sociologue allemand Wolf Lepenies. Cette troisième culture dans les années 70 représente un moment dans l’histoire scientifique. Au début du XXe siècle, en France particulièrement, on distinguait la culture littéraire dominante, héritée des humanités classiques, avec le français, latin, le grec, la philosophie. Au cours du XIXe siècle cette filière littéraire était vivace et le latin était alors le marqueur du mode dominant de sélection scolaire et sociale. Avec le XXe siècle s’impose peu à peu une deuxième culture, la culture scientifique, portée par les formidables progrès des sciences qui marquent alors l’ère industrielle, une culture structurée autour des mathématiques, de la physique, de la chimie et de ce qu’on appelait les sciences naturelles. Peu à peu les mathématiques vont jouer le rôle sélectif principal en lieu et place des humanités classiques. Enfin dans le dernier quart du XXe siècle, dans un monde social qui s’est complexifié, à côté de la première culture littéraire et de la deuxième culture scientifique s’impose la troisième culture fondée sur les progrès des sciences humaines et sociales. Elle fut un combat face aux résistances des élites en place et combattue pour en changer le contenu par les think tank du MEDEF. D’aucuns ont par ailleurs mobilisé des arguments réactionnaires pour vanter la qualité des humanités classiques opposées au bavardage économique et social. Rien de nouveau, il suffit de se rappeler la difficulté par le passé qu’a eu la sociologie à s’imposer comme une discipline universitaire à part entière, tant les représentants classiques de la philosophie lui déniaient ce droit, tant d’un autre côté les modernes s’appuyaient sur la toute-puissance des mathématiques pour refuser le statut de science à cette nouvelle discipline.

Ces argumentations utilisaient des oppositions formelles non justifiée : pour comprendre le monde qui nous entoure il s’impose de croiser les trois cultures. Toute tentative d’en éliminer ou d’en marginaliser une est source de régression intellectuelle.

Dans ce contexte la marginalisation de la discipline des « sciences économique et sociales » serait un profond recul. C’est avec elle que s’est affirmée auprès du grand public cette troisième culture. Elle s’est construite en lien avec des disciplines universitaires différentes, enseignées dans des universités le plus souvent séparées. L’enseignement des sciences économiques avaient souvent cours en France dans les facultés de droit ; la sociologie existait pour sa part était abritée dans les facultés de lettres ; la science politique a longtemps été le fait exclusif des instituts d’études politiques. La timide mise en place des sciences économiques et sociales dans les lycées en 1966 présentaient la nouveauté de croiser des disciplines universitaires différentes dans l’apprentissage de la connaissance du monde. Cette nouvelle discipline offrait par ailleurs l’avantage de dialoguer avec d’autres disciplines enseignées au lycée : bien évidemment l’histoire et la géographie qui permet des croisements féconds sur des sujets contemporains mais aussi les mathématiques sans lesquels il n’y a pas d’analyse sérieuse du monde social, et bien sûr la philosophie ou le français. Cette troisième culture est devenue un pilier essentiel pour la connaissance contemporaine. La réforme actuelle vise très clairement à sa marginalisation et représentera si elle aboutit une régression historique. La défense des sciences humaines et sociales au sein du lycée n’est donc pas une affaire corporative ou une question qui concerne seulement une discipline scolaire. C’est un enjeu de société.

Les neurosciences et la tentation scientiste.

Dans cette contre-réforme libérale, le fait que le ministre ait nommé à la tête des programmes scolaires un spécialiste renommé des neurosciences n’est pas secondaire. Cela prend tout son sens par rapport au dispositif évoqué précédemment. Nous ne contestons pas le fait qu’il y ait eu des avancées scientifiques dans le domaine neuronal et leur utilité pour le système éducatif. Mais les mettre désormais au centre de l’élaboration du contenu des disciplines constitue un retournement majeur dans la façon d’appréhender les difficultés que rencontrent les élèves dans les différents apprentissages. La tentation de certains est bien d’instrumentaliser les neurosciences pour dire que les difficultés des élèves résident dans des déficiences neuronales ; c’est pour le moins discutable et cela peut conduire à des impasses, voire à des dégâts considérables comme cela s’est produit dans la psychiatrie. Il y a donc danger à vouloir appliquer ces méthodes à l’éducation des enfants ! D’autant qu’en faire la référence première pour traiter les difficultés scolaires reviendrait à nier la place qu’occupe l’influence du milieu social et culturel dans l’explication des inégalités dans les apprentissages scolaires. En d’autres termes cela revient à dire : si l’élève rencontre des difficultés dans son apprentissage scolaire, cela n’a rien à voir avec la socialisation primaire vécue dans son enfance et sa jeunesse, ni au milieu social dans lequel il a été élevé, mais à ses insuffisances personnelles. On voit très bien le lien de la centralité que les neuro-sciences pourrait prendre dans une théorie de l’individualisation de l’éducation, celle qui commande la réforme en cours.

Nous espèrons avoir contribué par cette première note à mettre en évidence la cohérence libérale de la contre-réforme éducative mise en œuvre par le gouvernement de Monsieur Marcon. Au fur et à mesure que s’affirme la mobilisation dans l’éducation nationale de plus en plus d’experts, de professeurs et de chercheurs s’élèvent pour dénoncer le caractère funeste de cette réforme. Nous ne manquerons pas de vous donner ce blog les liens vers ces contributions.

Le 19 février 2018

René Revol et Bruno Flacher

Source photo, sur lemonde.fr : http://www.lemonde.fr/campus/live/2018/02/14/suivez-en-direct-la-presentation-de-la-reforme-du-baccalaureat_5256787_4401467.html

Guerre à la pauvreté !

Tout d’abord, je souhaiterai à tous les lecteurs de mon blog une belle et heureuse année pour l’année qui vient.

2017 marque un tournant politique : effondrement des deux grands partis qui se partageaient alternativement le pouvoir depuis des décennies, dont la quasi-disparition du Parti Socialiste et de ses alliés qui écrasaient autrefois la gauche, magnifique campagne de la France Insoumise avec son candidat, Jean-Luc Mélenchon, et un véritable programme alternatif, l’Avenir en Commun ; campagne législative remarquable permettant l’élection de 17 députés et d’un groupe France Insoumise, très belle victoire à Montpellier dans la seule circonscription exclusivement urbaine avec l’élection de Muriel Ressiguier pour laquelle j’ai combattu avec beaucoup d’enthousiasme en tant que suppléant ; et face à nous Macron met en œuvre sans complexes un programme libéral exclusivement favorable aux riches et dur avec le peuple… ajoutons à ce tableau, sur un plan local moins important mais significatif, le tournant brutal du maire de Montpellier rompant avec ses discours « citoyens » des trois années précédentes pour aujourd’hui développer une politique de droite avec autoritarisme.

Depuis juin 2017, mon action politique se déploie en toute clarté autour de deux pôles :

D’une part, en tant que député suppléant France Insoumise de la deuxième circonscription de Montpellier je relaye sur le terrain toutes les initiatives et interventions de nos députés à l’Assemblée nationale, je participe à toutes les rencontres ou initiatives auxquelles je suis invité, je m’implique dans les mobilisations sociales… je vous invite à ce sujet à participer au compte-rendu de mandat que fera le 15 janvier notre députée (lien). J’aurai l’occasion également de sortir une publication détaillant toutes mes actions de cette demi-année de mandature bénévole.

D’autre part, en tant que maire de Grabels, j’ai poursuivi avec détermination la mise en œuvre du programme sur lequel nous avions été élus en 2014 et qui est largement réalisé, avec actuellement la construction d’une nouvelle école qui est pour nous tous un chantier enthousiasmant ; par ailleurs en tant que conseiller métropolitain représentants la commune de Grabels, je me suis opposé avec 16 des 31 maires de la métropole à la caporalisation forcée mise en œuvre par le président de la métropole voulant rallier tous les élus à un groupe La République En Marche, pourtant désavoué par le Président de la République lui-même, et surtout au mépris du mandat donné dans chaque commune aux maires par leurs électeurs. J’aurai là aussi l’occasion de revenir sur les initiatives que nous comptons prendre en 2018 pour la défense de l’intérêt général sur le territoire de Montpellier et de sa région.

Guerre à la pauvreté !

A la suite d’un vote électronique les Insoumis de tout le pays ont choisi comme thème principal de leur action pour l’année 2018 la lutte contre la pauvreté. Je me réjouis de cette décision ! Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la situation de pauvreté qui est celle d’un très grand nombre de nos concitoyens. Nous devons collectivement prendre la mesure de la pauvreté dans notre pays, en comprendre les mécanismes reproducteurs, populariser les mesures nationales qu’il faudrait prendre sans tarder mais aussi ne pas hésiter à mener des actions concrètes sur le terrain pour faire reculer la pauvreté. Dans les lignes qui vont suivre je me contente de tracer quelques pistes de réflexion et suggestions.

Prendre la mesure de la pauvreté.

Il y a d’abord une mesure statistique qui permet de donner des chiffres comparables. On a coutume dans les instituts de statistiques de considérer comme « pauvres » les individus qui ont un revenu inférieur à 60 % du revenu médian. Le revenu médian partage la population en deux parts égales : 50 % ont un revenu supérieur à ce seuil et 50 % ont un revenu inférieur. Aujourd’hui en France le revenu médian est de 1650 € par mois, donc 50 % des individus adultes ont un revenu inférieur à ce niveau. 60 % de 1650 € nous amène à 1015 € environ et donc les instituts de statistiques considèrent comme pauvres tout ceux qui ont un revenu mensuel inférieur à 1015 €. Les dernières données disponibles nous indiquent qu’en France 14,2 % de la population se situe en dessous de ce seuil monétaire, ce qui représente 8,9 millions de personnes. La crise économique ouverte en 2008 et les politiques d’austérité conduites depuis par Sarkozy, Hollande et Macron ont contribué à faire augmenter ce nombre d’un million de personnes suplémentaires en dix ans.

La situation à Montpellier est catastrophique. Pour l’ensemble des 31 communes de la métropole le revenu médian est de 1595€ et on compte 19 % de la population en dessous du seuil de pauvreté. Dans la ville de Montpellier proprement dite, qui concentre les deux tiers de la population de la métropole, le revenu médian est de 1413 € et ce sont 27 % qui sont en dessous du seuil de pauvreté. Si on détaille la situation dans les quartiers populaires, on atteint des niveaux catastrophiques avec plus de la moitié de la population en dessous du seuil de pauvreté. Vous trouverez ci-dessous un tableau précisant la situation des différents quartiers de Montpellier.

Si la mesure monétaire de la pauvreté présente l’avantage de donner un chiffre net et précis, elle ne permet pas de saisir toute la dureté de l’expérience de pauvreté. De nombreuses études de sociologues et d’associations d’aide aux plus démunis soulignent l’importance de la pauvreté d’existence. Si le revenu des pauvres est si faible, cela est dû au chômage et à la précarité de l’emploi. Voilà des années que nous avons plus de 3 millions de chômeurs de catégorie A (n’ayant aucune activité) et la majorité d’entre eux n’ont aucune indemnisation ; quant à ceux qui sont indemnisés, plus de la moitié ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Mais il y a aussi la marée montante du temps partiel et des contrats précaires, et ces travailleurs pauvres ont généralement une activité rémunérée mais sur une vingtaine d’heures ce qui leur fournir un revenu souvent inférieur à 1000 €. Quant aux minima sociaux de substitution (RSA, AH, minimum vieillesse…) ils sont largement inférieurs au seuil de pauvreté. Cette non-intégration au monde du travail n’a pas que pour conséquence la faiblesse du revenu ; elle contribue aussi à la dévalorisation sociale, à l’affaiblissement des liens sociaux et à des processus de perte des qualifications acquises faute de pouvoir les exercer. La réintégration dans une vie professionnelle en devient plus difficile. Chômage et précarité au travail vont vite se conjuguer avec des difficultés majeures pour se loger et fournir un toit à sa famille. Montpellier et sa région voient le prix de l’immobilier augmenter régulièrement depuis 30 ans et beaucoup plus vite que les revenus, y compris pour les revenus de ceux qui ont un emploi stable. Le parc locatif privé devient de plus en plus inaccessible non seulement pour les ménages pauvres en dessous du seuil de pauvreté mais aussi pour ceux qui touchent un revenu autour du revenu médian. La pauvreté dans l’habitat concerne la majorité de la population. Par ailleurs le nombre de logements sociaux est nettement insuffisant par rapport à la demande et ce ne sont pas les dernières décisions de Macron et de sa majorité parlementaire qui vont arranger les choses puisqu’ils viennent de décider dans le budget voté pour 2018 de ponctionner un milliard et demi d’euros sur les organismes qui construisent de logements sociaux. Les voeux du Président de la République pour les mal-logés étaient d’une hypocrisie assez dégoûtante. Ce mal logement prend aussi la forme de la précarité énergétique. Dans les services sociaux de ma commune comme de Montpellier, je connais bien le nombre de personnes qui viennent avec des factures d’électricité astronomiques qu’ils n’arrivent plus à payer ne cesse d’augmenter, comme les témoignages de gens qui vivent dans de véritables passoires énergétiques. Il y aurait là un chantier d’avenir pour l’emploi si les pouvoirs publics se décidaient enfin à mettre en oeuvre un plan d’investissement massif, que nous recommandons dans notre programme l’Avenir en Commun. Revenus très faibles, chômage chronique, petits boulots mal payés, logements insalubres… ce sont des caractéristiques des modes d’existence de la pauvreté que nous rencontrons tous les jours. Devant ces contraintes, les ménages sont en permanence confrontés à des arbitrages : quand il faut équiper et habiller correctement un enfant avant la rentrée scolaire, ce sont nécessairement les autres dépenses d’alimentation, de loyer, l’électricité qui doivent être rognées au risque de rentrer dans le cycle infernal des impayés qui débouchent sur des procédures d’expulsion. N’oublions pas non plus un autre arbitrage : le renoncement aux soins de plus en plus fréquent dans les familles que je fréquente au centre social de ma commune. Notamment pour celles qui sont juste au-dessus de la CMU et qui n’ont aucune mutuelle ; j’ai trouvé là des situations dramatiques.

Les conditions d’existence qui caractérisent la pauvreté dans notre pays touchent tous les aspects de la vie. Et cela a des conséquences jusque dans les représentations que les gens se font d’eux-mêmes. Dans l’épicerie solidaire que nous avons mise en place dans ma commune, il y a un coin café où les personnes qui viennent se fournir peuvent se poser et discuter tranquillement sans le caractère officiel d’une rencontre avec un travailleur social. J’y participe quelquefois et ce qui me frappe dans les confidences que font ces gens c’est ce sentiment de dévalorisation de soi qui les minent. Dernièrement une jeune femme d’une trentaine d’années confiait : « je fais des efforts pour cacher au mieux la situation car j’ai honte d’être devenu une pauvre ». Cette dimension subjective de la pauvreté intériorisée est paralysante et ne doit pas être sous-estimée, et notre travail social de permettre la reconstruction progressive d’une estime de soi est aussi un élément fondamental de notre action.

La production de la pauvreté

Montpellier est donc aujourd’hui devenue la septième ville de France et son maire ne cesse, de manière quelque peu infantile, de sauter de joie en disant : « on a doublé Strasbourg et on est la métropole la plus attractive de France. » Montpellier ne cesse depuis 30 ans de s’afficher comme la « surdouée », comme un territoire à la pointe de l’économie de la santé, du numérique et du tourisme. Et alors ? Comment expliquer cette explosion de la pauvreté dans la capitale languedocienne ? Certes le dynamisme économique est plus un slogan de communication qu’une réalité bien établie. Mais la croissance économique de la région de Montpellier est indéniable et elle se conjugue donc avec plus d’un quart de sa population en situation de pauvreté. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?

Il y a d’abord des explications nationales auxquelles notre territoire n’échappe pas. Sur les 10 dernières années, l’activité économique a cru en moyenne annuelle de 1% or il fallait qu’elle soit supérieure à un 1,5% pour ne pas être destructrice d’emplois. On a eu donc une situation chronique de sous-emploi générateur de chômage vu l’augmentation démographique liée à une forte natalité et à des migrations territoriales. Montpellier n’échappe pas à cette logique et a vu ses demandeurs d’emploi augmenter plus vite que les créations d’emplois. Par ailleurs, avant 2008, dans les périodes de crise économique comme en 1973 ou 1981 ou 1993, le secteur public et parapublic servait en partie d’amortisseur contrebalançant la restriction du secteur privé. Or depuis 2008 les politiques économiques françaises, obéissant aux consignes européennes strictes, ont pratiqué des politiques de restrictions budgétaires drastiques dans le secteur public d’État, dans celui des collectivités territoriales comme dans le secteur de la santé. Dès lors le secteur public ne pouvait plus jouer son rôle d’amortisseur et devenait par la même un amplificateur de la crise. Or à Montpellier avec plus de 8000 salariés dans le secteur hospitalier et presque autant dans les secteurs dérivés de la santé, avec plus de 7000 agents des collectivités territoriales diverses et 10 000 fonctionnaires d’État ou assimilés, le secteur public occupe une place plus centrale que dans des villes plus industrielles comme Toulouse. Les politiques d’austérité dans le secteur public ont donc accru les effets du chômage liés à la crise.

Ajoutons à cela le développement des formes précaires de l’emploi qui constituent en France comme dans notre territoire la très grande majorité des nouvelles embauches. À chaque début de reprise économique, comme cela semble être le cas en ce début d’année 2018, les entreprises privées ne proposent que très peu de CDI et beaucoup de CDD, temps partiel et intérim. Et ainsi se crée un va-et-vient permanent entre emploi et chômage pour une population précaire qui ne peut pas prévoir l’avenir. Ajoutons à cela que le public n’est pas en reste dans la création des emplois précaires ; par exemple à la ville de Montpellier et à la métropole les CDD de trois mois renouvelables à l’infini (ce qui est totalement illégal) sont légions.

Il n’y a donc aucune dynamique économique créatrice d’emplois spécifique au territoire de Montpellier et de sa région. Ajoutons à cela que les territoires limitrophes de la région de Montpellier, comme le Biterrois par exemple et aussi d’autres secteurs, sont beaucoup plus frappés par la crise économique que Montpellier. Il en résulte une migration économique interne à la région vers Montpellier. Comme de surcroît ce territoire est démographiquement dynamique, le caractère réduit des emplois proposés ne peut que provoquer une augmentation plus que proportionnelle du chômage et de la précarité.

Ce sont là des causes macro-économiques aux effets bien réels. Mais on doit ajouter la faiblesse des politiques sociales et le faible montant des minima sociaux, tous sous le seuil de pauvreté : RSA pour une personne seule sans enfant 545€, avec un enfant 818€, avec deux enfants 981€ ; RSA pour un couple sans enfant 818€, avec un enfant 981€ ; Allocation aux Adultes Handicapés 860€ ; Minimum Vieillesse dit « ASPA » Allocation de Solidarité aux Personnes Agées 803€. On doit également prendre la mesure des effets de l’ignorance des droits pour les populations concernées. J’ai pu le vérifier lors de deux expériences. D’une part dans ma commune, quand nous avons agrandi le centre communal d’action sociale (CCAS) et ouvert cette possibilité d’accès avec une épicerie solidaire à ses côté, nous avons vu arriver de nouvelles populations parfaitement éligibles à différents droits sociaux mais qui l’ignoraient totalement ou qui estimaient à tort ne pas être assez pauvres pour cela, ce qui nous a permis d’initier une campagne de sensibilisation auprès de cette population. D’autre part, avec la caravane des insoumis de l’été dernier, nous avons initié de nombreuses populations dans les quartiers populaires à leurs droits, ce qui ne mobilisent généralement pas.

Ces quelques remarques ne veulent en aucun cas constituer une analyse exhaustive de la pauvreté et de ses mécanismes reproducteurs. Ce ne sont que les pistes mais qui peuvent déjà nous faire réfléchir aux actions à engager.

Comment lutter contre la pauvreté ?

Il faut tout de suite ouvrir le débat le plus large possible pour déterminer les modalités de notre lutte collective contre la pauvreté. Il ne s’agit donc pas ici de donner les conclusions d’un débat à venir. Nous laisserons de côté la nécessité d’une autre politique nationale telle qu’elle est développée dans l’Avenir en Commun. Il va de soi qu’une politique de relance de la demande et de l’activité, de planification écologique, le tout financé par une réforme fiscale qui taxe les plus riches et soutient la majorité populaire ferait grandement reculer la pauvreté. Cela a été bien montré lors de la présentation du contre-budget par le groupe des députés de la France Insoumise autour d’Eric Coquerel en fin d’année dernière.

Mais sans attendre un changement politique national, nous pouvons parfaitement montrer l’urgence de ce changement en initiant immédiatement des mesures qui pourraient être prises sans délai. Par exemple, la loi française actuelle autorise le préfet à réquisitionner des bâtiments et locaux inoccupés pour y installer des logements d’urgence et des logements sociaux. Or, à Montpellier, plus de 10% des logements sont inoccupés depuis des années, qu’il s’agisse de logements privés spéculatifs, ou qu’il s’agisse de bâtiments et friches urbaines. Le préfet pourrait les réquisitionner du jour au lendemain, les faire aménager en logements salubres. Avec ce parc nouveau, on ferait tout simplement disparaître la liste d’attente des logements sociaux tout en créant les logements d’urgence qu’il manque aujourd’hui aux centaines de sans-abris qui survivent dans les rues de Montpellier. Nous n’attendrons pas que le maire de Montpellier et le préfet se décident, nous pouvons par nous-mêmes commencer ce recensement et mener les actions publiques nécessaires. Quant à moi, dans ma commune, j’ai fait ce recensement et dès 2011, nous avions officiellement demandé à la préfecture de mettre en œuvre cette mesure… sans avoir reçu à ce jour aucune réponse.

Au cours de notre discussion collective, d’autres initiatives similaires tout à fait légales pourront être mises en débat. Par exemple, nous pouvons parfaitement rendre publique la proportion astronomique de temps partiels et d’emplois précaires utilisés par certaines institutions et les interpeller pour qu’elles se mettent en conformité avec la loi, en usant de la mobilisation citoyenne et de démarches judiciaires.

Par ailleurs, les différentes collectivités locales, dans les trois mois qui viennent, vont adopter leurs budgets. Ce sera l’occasion pour les citoyens de les interpeller pour qu’ils concentrent leurs moyens dans l’emploi et l’aide sociale. Cela signifie des choses très précises et très concrètes sur lesquelles nous auront l’occasion de revenir au moment opportun. A quand un vaste plan d’investissement financé par les grandes collectivités locales pour la rénovation des bâtiments afin d’éliminer les passoires énergétiques ? Cela aurait un triple effet : réduire la facture d’électricité des plus pauvres, créer des emplois non-délocalisable et favoriser la transition écologique.

Par ailleurs, rien n’interdit de venir en aide de manière immédiate aux plus précaires de nos concitoyens. A ce sujet, certaines « belles consciences » de la gauche traditionnelle me disent d’un air condescendant que c’est de la charité… Je conteste totalement cet argument fallacieux qui permet de justifier de ne rien faire au nom du fait que la politique nationale n’est pas changée. Nous pouvons très bien allier mobilisation pour un changement de politique nationale, mise en oeuvre de mesure locales et assistance concrète de la solidarité humaine. Ainsi dans ma commune, comme je l’ai déjà dit plus haut, nous avons mis en place depuis plus d’un an une épicerie solidaire qui ne coûte que 20 000 euros sur un budget communal de 7 millions d’euros, alors ne me dites pas qu’on ne peut pas faire ça partout ! De plus, en ce début d’année, nous allons installer dans un local communal adapté une association qui mettra en place un vesti solidaire. Un jour, un de mes interlocuteurs visitant ce dispositif s’exclama : « mais c’est une mairie du cœur ! ». J’ai été touché par cette remarque et je me suis dit : « il doit être possible de faire partout des mairies du cœur, dans tous les quartiers, dans tous les villages, dans toute les Métropoles ! ».

L’année  2018 doit donc être pour nous tous une année d’action collective et de mobilisation pour mener cette guerre contre la pauvreté. De nombreuses initiatives sont en train d’être mise en place à l’échelle de notre territoire et je les soutiens totalement.

Bonne année 2018, et à très bientôt sur d’autre support !

RUMEURS RUMEURS….

 

La puce du Midi Libre du 13 décembre aura au moins eu le mérite d’affoler la Nomenklatura Saurélienne. Me dépeignant comme déclaré candidat pour les élections municipales de 2020 à Montpellier, je me vois dans l’obligation de rétablir la vérité en publiant l’intégralité de la réponse que j’ai faite aux journalistes qui m’ont interrogé…

Soyons clair une bonne fois pour toute : la question des Municipales ne se pose pas du tout.

J’ai un mandat électif de Maire de Grabels et par voie de conséquence, je suis également Conseiller de la Métropole de Montpellier. Je n’ai qu’un objectif dans ce domaine ; c’est respecter le mandat que la majorité des électeurs m’ont donné en 2014. Tout le monde s’accorde pour dire que j’y travaille d’arrache-pied et que les réalisations sont nombreuses. On aura l’occasion d’y revenir lors des vœux à la population le 13 janvier prochain. Quand il y a des enjeux métropolitains, là aussi j’applique le mandat des électeurs. Je suis très fier d’avoir pu mettre en place une régie publique de l’eau. Pour le reste je me bats pour que ma Commune soit représentée partout où elle en a le droit et c’est pour cela que je m’oppose fermement, y compris par les moyens de justice, à notre éviction de ma commune, du syndicat de bassin et de la régie.

Par ailleurs, je me suis présenté aux élections législatives comme suppléant de Madame Muriel Ressiguier au nom de la France Insoumise et nous avons gagné. Madame Ressiguier assume sa responsabilité de Députée et elle fait un travail formidable avec les 17 élus du groupe parlementaire présidé par Jean-Luc Mélenchon. C’est donc à ce titre, que j’arpente bénévolement la deuxième circonscription de l’Hérault, en me rendant disponible à la population de Montpellier lorsque je peux être utile. Je peux vous dire que j’entends la colère des habitants sur beaucoup de sujets : logements insalubres, chômage, précarité, pauvreté récurrente… Montpellier est une ville formidable et pleine de talent mais attention il ne faut pas oublier qu’elle est frappée de plein fouet par la pauvreté. Les insoumis ont décidé de mener une campagne nationale en 2018 contre la pauvreté. Je vais m’y engager pleinement. Dans la ville de Montpellier 26 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, ce qui est largement supérieur à la moyenne nationale. Nous allons être porteurs avec les habitants de solutions nationales mais aussi d’actions très concrètes sur le terrain. On en reparlera.

Dès lors, on peut s’interroger sur ce montage médiatique : à qui profite cette rumeur ?

Évidemment, ce « coup de comm’ » ne peut être qu’aux bénéfices du Président actuel de la Métropole. Philippe Saurel, qui peut ainsi dire : « je vous l’avais bien dit et j’ai donc bien fait de le virer ! ». La ficelle est un peu grosse. Il a fait le même coup il y a deux mois avec Cyril Meunier et Jean-Pierre Grand. Cela lui permet d’éluder les questions urgentes qui se posent aujourd’hui à la Métropole et à la ville de Montpellier et qui doivent être résolu avant 2020.

Ainsi, plutôt que de m’attarder sur des guéguerres politiciennes, j’avance avec mon mouvement, la France Insoumise, pour mener des actions concrètes auprès des habitants, tout en assumant mon mandat de député suppléant. À ce sujet, dimanche prochain nous accueillons dans ma Commune de Grabels, le Directeur des campagnes de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard qui viendra débattre avec les insoumis de Montpellier et de la région autour de l’auto organisation populaire. Je vous y attends nombreux !

Réponse à D. Rousseau: TRISTESSE…

Dans sa chronique bimensuelle du 29 octobre dans Midi-Libre, Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à Paris 1 (après avoir exercé une trentaine d’années à Montpellier I), nous a profondément attristés par un amalgame ignoble. Faisant la liste de ce qu’il appelle les mouvements populistes en Europe, il cite dans les autres pays des partis d’extrême droite comme le FPÖ en Autriche ou l’AFD en Allemagne et lorsqu’il arrive à la France il omet le Front National et cite explicitement le mouvement de la France Insoumise ! Et comme seul argument il avance le fait que LFI parle des « gens » et aurait rompu avec le socialisme pour le populisme ! Dominique Rousseau est un intellectuel suffisamment averti pour savoir que la France insoumise et son candidat à l’élection présidentielle Jean-Luc Mélenchon se basaient sur un programme écosocialiste, « l’avenir en commun », qui fut l’ouvrage le plus diffusé de la campagne présidentielle toutes tendances confondues. Comment rattacher à l’extrême droite un mouvement qui promeut la sixième république et l’élection d’une assemblée constituante, la réduction massive des inégalités par une réforme fiscale drastique envers les riches, pour la nationalisation démocratique d’une partie de l’économie et pour la planification écologique… Dominique Rousseau a parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec ce programme qui est proche de toute la gauche radicale européenne mais il est proprement inadmissible qu’il cherche à le salir en l’assimilant à l’extrême droite.

Le seul argument de fond qui est avancé dans son article consiste en une séparation binaire et primaire entre les affects et la raison, les premiers étant le ressort du populisme et le deuxième celui d’une véritable démocratie. Une simple relecture de Spinoza, Kant, Marx ou Jaurès – que Dominique Rousseau connaît bien – permettrait de rappeler que la vie sociale et politique mêle toujours de manière inextricable affects et raison. Qui plus est ne serait-il pas complètement déraisonnable, voire dangereux, d’imaginer que la démocratie exigerait des citoyens uniquement doués de raison, sans passion, sans affects, sans émotions. Au contraire c’est au sein de ce tumultueux mélange qu’il faut distinguer et choisir entre les orientations progressistes et réactionnaires.

Cette paresse intellectuelle nous a surpris chez un professeur qui nous avait habitué à plus de rigueur. Mais si on se réfère à des écrits et des interventions de Dominique Rousseau ces dernières années, nous trouvons une constante qui est implicite dans ce dernier article : une peur viscérale de la souveraineté populaire. Le fait qu’en démocratie le peuple soit le souverain en dernière instance a toujours gêné Dominique Rousseau, par exemple dans son opposition obsessionnelle à la procédure du référendum. Et il a souvent opposé à la souveraineté populaire la soi-disante sagesse d’un gouvernement des juges ou des experts, comme si ces derniers n’étaient pas soumis aux contradictions sociales comme le reste de la société. Il ne faut pas avoir peur de la colère populaire qui sourde de nos jours dans notre société et une fois qu’on a identifié que la source de cette colère se situe dans les inégalités croissantes produites par la domination du libre-échange du capitalisme financier, la tâche de l’intellectuel progressiste est de participer avec le peuple à l’élaboration d’un programme émancipateur. Dominique Rousseau fait une confusion entre stratégie et programme ; pour les insoumis, le programme de l’Avenir en Commun doit être mis en œuvre par une stratégie qui fait appel à la souveraineté populaire, théorisée dans la Révolution Citoyenne. Dominique Rousseau rassemble tout cela dans le terme confus de « populisme » ce qui lui permet de faire des amalgames indécents et ridicules.

Nous sommes tristes car nous étions très proches de Dominique Rousseau et nous nous souvenons comment à Montpellier il avait mené avec nous la magnifique campagne qui avait rassemblé toute la gauche du « non » lors du référendum de 2005.

Hervé Bokobza

René Revol

La métaphore de la cordée et le solidarisme : Réflexion sur une arnaque intellectuelle

Lors de son intervention télévisée du 15 octobre dernier, pour répondre à l’accusation de favoriser les plus riches, le président de la république, Emmanuel Macron, a utilisé une métaphore pour le moins malheureuse. Il en effet déclaré qu’il fallait cesser de jeter des pierres au premier de cordée. Immédiatement de nombreux commentateurs, et pas seulement l’opposition, ont déploré une telle image qui fait des plus riches des dirigeants actifs et les moteurs de notre société, alors qu’il s’agit le plus souvent de rentiers qui profitent de leur fortune financière sans réellement participer à l’activité productive du pays. Cela ne mériterait pas une note sur ce blog si certains ne s’étaient pas mobilisés pour soutenir la pertinence de la métaphore, au secours d’un président qui de « fainéants » à « bordel » s’enfonce dans des propos de plus en plus méprisants pour le peuple. Parmi ces défenseurs je note l’article écrit dans le journal libéral l’Opinion par l’historien François Dosse. Celui-ci ose défendre la métaphore de la cordée montagnarde comme symbole d’une pensée solidariste. Comme peu de monde sait en quoi consiste la pensée solidariste, cela fait savant pour impressionner le petit monde médiatique souvent assez ignorant. Avant de démonter cette arnaque intellectuelle, j’apporte quelques précisions rapides sur l’auteur. François Dosse est un historien sérieux qui a écrit de brillantes biographies d’intellectuels et par exemple on retiendra son histoire de l’école historique des annales dans « L’histoire en miettes ». Par ailleurs François Dosse a souvent manifesté une proximité intellectuelle avec ce qu’on pourrait appeler le christianisme social. Il a notamment manifesté une grande sympathie pour la pensée de Paul Ricœur (1913 – 2005), philosophe français protestant auteur notamment d’une théorie philosophique sur la responsabilité, entre autres écrits très prolifiques. Et en 1997 c’est François Dosse, alors professeur à Sciences Po Paris, qui a présenté son jeune étudiant Emmanuel Macron, au vieux philosophe Paul Ricœur, qui avec l’âge avait besoin d’un scribe qui l’accompagne. Macron a été le secrétaire de Paul Ricœur pendant deux ou trois ans et cela n’en fait pas pour autant son héritier philosophique. Mais c’est une autre histoire. François Dosse cherche à créer une filiation intellectuelle entre la philosophie solidariste du début du XXe siècle, la philosophie de Paul Ricœur et la pensée politique Emmanuel Macron (sur laquelle nous n’avons pas beaucoup d’écrits conséquents mais beaucoup de commentaires journalistiques autour des discours du président). Avant de savoir si la métaphore de la cordée révèle le supposé solidarisme de Macron essayons de répondre à la question : qu’est-ce que le solidarisme ?

A la fin du XIXe siècle devant l’émergence de ce qu’on appelle à l’époque dans les élites « la question sociale », c’est-à-dire les conséquences catastrophiques sur la condition laborieuse des ouvriers du capitalisme triomphant à l’époque, plusieurs doctrines cherchent à y répondre. On peut rapidement distinguer les doctrines suivantes sans rentrés dans les différentes nuances internes qui les caractérisent :

  • Il faut rappeler la pensée conservatrice et réactionnaire qui bien que déclinante à l’époque préconise le retour aux solidarités communautaires traditionnelles de l’Ancien Régime. Lors de l’affaire Dreyfus, la littérature de certains antidreyfusards vénère la paix sociale que permettrait ce retour aux inégalités immuables des communautés traditionnelles et ils reprennent les idées des penseurs conservateurs du début du XIXe siècle, Bonald et de Maistre. Ce courant nourrira notamment l’Action française de Charles Maurras.
  • La pensée libérale justifie la liberté du marché comme le régulateur le plus efficace de la vie sociale et considère que face à la misère absolue on peut admettre quelques mesures résiduelles de solidarité. En France un économiste comme Leroy-Beaulieu qui domine l’université à cette époque est significatif de ce libéralisme.
  • Se séparant de la pensée conservatrice, le christianisme social autant catholique que protestant développe l’idée d’une charité publique organisée en direction des plus pauvres, théorisées notamment dans les encycliques papales, notamment Rerum Novarum de 1893. En France ce christianisme social sera notamment à l’origine de la fondation en 1919 du syndicat chrétien, la CFTC. Dans l’Allemagne de Bismarck, le christianisme social inspire notamment les lois sociales paternalistes du Reich.
  • La pensée socialiste avec toutes ses nuances est en pleine ascension à cette époque pour fonder la lutte de la classe ouvrière ayant pour objectif à court terme l’obtention de protections sociales forte comme étape vers l’expropriation des capitalistes et le socialisme. Certains selon une méthode révolutionnaire et d’autres une méthode réformiste.
  • Le solidarisme a été élaboré par des penseurs républicains et notamment du parti radical socialiste. Le plus célèbre d’entre eux est Léon Bourgeois qui fut parlementaire et ministre de la IIIe République mais aussi un écrivain prolixe cherchant à fonder cette doctrine. Sur le plan intellectuel on peut rattacher au fondement du solidarisme le philosophe Alain et le sociologue Émile Durkheim. Cette philosophie politique va dominer le parti radical et une partie des dirigeants de la IIIe République de 1890 jusqu’à la fin des années 20. C’est souvent en se référant à cette doctrine que des parlementaires justifient le vote de certaines lois sociales, par exemple la loi très importante sur les accidents du travail de 1898, ou la création du premier ministère du travail avec René Viviani en 1906. En quoi consiste la pensée solidariste ?

Elle considère que la société n’est pas une simple agrégation d’individus libres et indépendants mais une société marquée par la division du travail débouchant sur la constitution de groupes sociaux interdépendants les uns avec les autres. Léon Bourgeois développe l’idée que chaque individu est beaucoup moins le fruit de son action individuelle que la résultante de sa relation avec les autres ; il affirme que chaque individu a une dette sociale d’une part vis-à-vis des générations qui l’ont précédé et notamment de celles qui l’ont formé, que ce soit dans l’univers familial ou dans l’univers social élargi, mais aussi une dette vis-à-vis des autres groupes et individus avec lesquels il est en interdépendance et en interaction et sans lesquels son action ne pourrait pas avoir lieu. Léon Bourgeois en déduit que chaque individu au cours de sa vie contribue à rembourser cette dette sociale en faisant que son action dans la société ne profite pas qu’à lui mais aussi à tous les autres. C’est ainsi qu’il fonde la solidarité comme étant au cœur de la vie sociale. De cette analyse, les solidaristes en déduisent une théorie de l’Etat : celui-ci doit être chargé de la coordination de la société, doit mettre en place un service public qui prenne en charge les biens communs à tous, et doit être fondamentalement laïque, c’est-à-dire indépendant des Eglises. Mais, le plus intéressant dans cette théorie concerne leur façon de traiter la question sociale.

Les solidaristes constatent que la vie sociale produit des inégalités illégitimes et justifie ainsi la nécessaire action de l’État pour corriger ces inégalités. En s’appuyant sur cette analyse, ils vont défendre la nécessité d’un impôt sur le revenu ce qui va entraîner des batailles homériques à l’assemblée. Le socialiste Jaurès en avait fait l’un de ses combats en déclarant à la Chambre dès 1894 : « L’impôt progressif vient corriger la progression automatique et terrible de la puissance croissante des grands capitaux. » Nommé en 1895 à la tête d’un gouvernement composé des seuls radicaux Léon Bourgeois propose l’impôt progressif sur le revenu, mais la mobilisation de la bourgeoisie et de la droite le fait tomber dès l’année suivante. Et ce n’est qu’en 1913, qu’un début d’impôt progressif sur le revenu est mis en place.

Léon Bourgeois défend également la nécessité des assurances sociales obligatoires sans lesquelles il ne peut pas y avoir de couverture des risques sociaux comme la maladie, les accidents du travail, la maternité ou la vieillesse. Ces différentes positions se heurteront à la résistance farouche de l’ordre établi, y compris au sein du parti radical, pour limiter au maximum ces lois sociales de la IIIe République avant que dans les années 30 on ne fasse un pas important avec l’assurance-maladie et en 1936 les réformes du Front populaire avec les congés payés et les 40 heures. Et lorsque le Conseil National de la Résistance écrit son programme en 1943 et lorsqu’il est mis en œuvre à la libération, plus personne ne parle du solidarisme qui a disparu avec la IIIe République mais on peut raisonnablement penser que ces réformes sociales sont dans la continuité de la pensée solidariste. La preuve notamment se trouve dans les écrits du fondateur de la sécurité sociale en France, Pierre Laroque, qui se réfère explicitement au solidarisme dans lequel il a été formé à la fin des années 20. On peut donc dire que le solidarisme est à l’origine du système assurantiel collectif, qui est un des piliers de l’Etat-providence.

Comprenons-nous bien : je ne défends en aucune manière le solidarisme. Par honnêteté intellectuelle je me contente de rappeler brièvement en quoi consiste cette pensée qui a inspiré les républicains ou plutôt une partie d’entre eux entre 1890 et 1930. On voit qu’on est aux antipodes du macronisme et de ses réformes fiscales qui accroissent les inégalités, aux antipodes d’une pensée libérale qui valorise la seule initiative individuelle et la réussite des premiers de cordée qui devrait mécaniquement profiter aux autres. Macron est dans la droite ligne du libéralisme et c’est faire injure aux républicains sociaux que de le raccrocher à cette lignée. Je considère donc que François Dosse, qu’on a trouvé souvent plus inspiré, participe d’une escroquerie intellectuelle en qualifiant Macron de solidarisme.

Ceci dit, quelles sont les failles et les faiblesses du solidarisme des républicains sociaux ? Quand on lit les œuvres complètes de Jaurès on rencontre souvent des arguments critiques vis-à-vis des solidaristes, même si il n’hésitait pas à s’allier avec eux pour obtenir des réformes sociales. Les socialistes reprochent à juste titre au solidaristes de marginaliser le rôle du conflit et notamment du conflit social. En effet les solidaristes partagent avec le christianisme social une vision organiciste de la société, employeurs et employés sont des groupes sociaux complémentaires dont on doit assurer le fonctionnement équilibré. Pour eux donc les conflits sociaux ne sont que des anomalies passagères qui résultent d’une mauvaise organisation. On trouve la même idée à la fin de l’ouvrage d’Émile Durkheim De la division du travail social. Cela va inspirer une longue tradition quant à la possible association du capital et du travail jusqu’à nos jours. Le général De Gaulle y fera lui-même ouvertement référence dans ses discours et dans ses lois dites de participation ou encore dans sa présentation du projet de loi soumise au référendum de 1969, qui précipitera son départ. Les socialistes d’avant 1914, au contraire, considèrent le conflit social comme inévitable dans un système capitaliste. L’intérêt des capitalistes et l’intérêt des salariés sont des intérêts contradictoires. Ils ne peuvent qu’engendrer ce qu’on a appelé la lutte des classes. Jean Jaurès et ses amis socialistes considèrent qu’elle est un moyen le plus souvent nécessaire pour arracher les conquêtes sociales. Il aura fréquemment l’occasion de reprocher aux radicaux socialistes leur hostilité à la lutte des ouvriers et de  condamner les gouvernements républicains qui n’hésitent pas à réprimer violemment les grèves ouvrières.

Le terme de solidariste a disparu dans les années 30 mais on peut considérer qu’intellectuellement il a triomphé pendant la courte période des 30 glorieuses parmi les dirigeants des grands partis de l’époque. Car dans cette période le capitalisme fordiste, appuyé sur son extension mondiale et notamment l’exploitation du tiers-monde, a pu dégager des marges qui ont permis aux partis et syndicats ouvriers d’obtenir des conquêtes sociales, comme la sécurité sociale, la réduction du temps de travail ou la hausse du pouvoir d’achat. Et quand on relie les textes des dirigeants sociaux-démocrates de cette époque où même des gaullistes ou des communistes, on repère rapidement derrière des références idéologiques formelles une inspiration solidariste. Depuis la fin des années 70 ce monde a disparu et la pratique solidariste (ou social-démocrate, ou fordiste…) n’a plus de grain à moudre. Et le capitalisme devenu un capitalisme financier organise méthodiquement désormais la régression sociale, tout en justifiant un libéralisme, parfois repeint en libéralisme social, qui permettrait à chacun d’assumer la responsabilité de ses actes (repenser à l’éthique de responsabilité dans la philosophie de Paul Ricoeur) et qui bien sûr ne peut que fustiger l’État-providence et les systèmes publics de solidarité.

Une autre limite du solidarisme doit être soulignée. En effet, les solidaristes des années 1890 jusqu’aux années 20 baignaient dans une croyance un peu aveugle dans les vertus de la science et de son application à la production et à la société. Il est vrai que le soutien au développement scientifique a été à cette époque un facteur de progrès, notamment contre les superstitions cléricales et conservatrices, mais cette époque n’a pas été très lucide sur les conséquences contradictoires du progrès scientifique. Par exemple le grand chimiste Marcellin Berthelot (qui fut aussi un écrivain politique et même un ministre dans le même gouvernement dirigé par Léon bourgeois en 1895) est assez représentatif de ce scientisme qui déboucha sur le productivisme destructeur que nous connaissons. Et c’est sur ce point que la critique faite par l’écologie radicale nous a apporté récemment une contribution décisive.

Au-delà de la nécessaire remise à leur place des raccourcis médiatiques, s’imposait une réflexion critique sur les théories politiques progressistes apparues au début du XXe siècle, afin de construire dans le nouvel âge du capitalisme dans lequel nous sommes rentrés depuis une trentaine d’années une nouvelle philosophie politique de l’émancipation. Mais cela est une autre histoire.

Le 23 octobre 2017

René Revol

 

Complément fiche : scandale de Sanofi

Samedi 14 octobre 2017, je publiais une vidéo sur ma chaîne YouTube pour dénoncer le scandale Sanofi, à la demande d’employés de l’entreprise, rencontrés lors d’une manifestation syndicale à laquelle je participais. Cette note de blog servira de complément technique et chiffré à cette vidéo.

Tout d’abord, il est bon de rappeler que le secteur de la santé est une des principales sources d’emploi sur le territoire Montpelliérain dans lequel l’entreprise Sanofi occupe la première place.

A la base, Sanofi fut construite sur l’idée de devenir un grand représentant national de la santé dans le but d’assurer l’indépendance thérapeutique de la France. La satisfaction de l’actionnariat et la recherche du profit maximum ne pouvaient alors constituer le seul objectif de cette entreprise nationalisée. Aujourd’hui, l’entreprise n’assume plus du tout sa fondation sur des fonds publics, ni son statut de champion national et notamment depuis décembre 2008 avec l’arrivée Christopher Viehbacher (qui touchera dès sont arrivée près de 2 millions d’euros avant même de commencer a travailler) qui va entraîner définitivement l’entreprise et ses salariés dans la tourmente de la finance. Sanofi devient alors, et de manière récurrente, une des premières entreprises du CAC 40.  Avec un taux de rentabilité parmi les plus haut, la classant en 2016, 61ème sur les 100 entreprises les plus rentables au monde juste derrière TOTAL et devançant L’Oréal et LVMH.

De même, l’entreprise entreprend dès la même année, un grand plan de « restructuration » entraînant le licenciement de plus de 5000 emplois depuis 2008 dont 1200 postes de chercheurs, alors même que l’entreprise a touché plus de 17 millions d’euros dans le cadre du CICE en 2014 et plus de 125 millions au titre du CIR.

Sanofi n’est donc plus une entreprise ayant pour but la recherche de l’intérêt général et le progrès de la médecine mais utilise ce qu’il reste de la recherche dans le but de maximiser leurs profits. Ce grand « décrassage » s’effectue entre autre au détriment de la population puisque Sanofi fait également l’objet d’une procédure au civil pour « défaut d’information » auprès des patients mais aussi des médecins qui ont prescrit la Dépakine, antiépileptique ayant causé des handicaps lourds chez des milliers d’enfants.

Sur Montpellier, un site industriel Sanofi va être démoli avant même d’avoir servi. Le bâtiment flambant neuf à la pointe de la technologie a été achevé en 2012 et a coûté plus de 107 millions d’euros. Le groupe annonce avoir changé de stratégie. Le bâtiment de plus de 9.000m2 équipé d’un matériel dernier cri en matière de recherche chimique ne servira donc jamais et va être démoli pour y reconstruire des barres d’immeuble. Pourtant en 2009, cette cellule de recherche était présentée par l’entreprise comme le summum de la recherche mondiale.

C’est donc sur ce constat alarmant qu’il parait nécessaire que les syndicats, les salariés et les milliers de personnes victime de l’entreprise Sanofi se mobilise pour la nationalisation de toutes les entreprises pharmaceutiques exerçant sur le territoire français afin que celle-ci soient véritablement au service du corps médical et de la population et non plus au seul bénéfice du capital et de l’argent roi.

Il est grand temps pour Montpellier de retrouver une synergie entre le secteur de la recherche, les hôpitaux et la santé.

 

Justice pour Thomas Sankara

 

Dimanche 15 octobre à 15H, j’étais à Montpellier allée T Sankara, aux côtés de Marianne Sankara son épouse, pour rendre hommage au grand dirigeant du Burkina Faso assassiné il y a 30 ans, le 15 octobre 1987.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire Africaine, je rappelle brièvement que le capitaine T Sankara est arrivé au pouvoir en 1983 porté par une révolution populaire, il est devenu à l’époque en Afrique, le symbole de l’émancipation Africaine et de la justice sociale contre l’emprise néocoloniale notamment des élites françaises. Il a mis en œuvre dans son pays un processus de redistribution de la richesse au bénéfice des plus pauvres, un plan de scolarisation massif des garçons et des filles ; il a été aussi un ardent partisan du droit des femmes en Afrique. En 1986, au sommet D’Addis-Abeba il a appelé à l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, précisant qu’ainsi les populations qui ne payerons plus la dette ne mourrons plus de fin, tout en étant certain que les préteurs non remboursés eux, ne mourrons pas de faim non plus. Il a appelé également à un mouvement international d’annulation de la dette des pays les plus pauvres. Il fut immédiatement dénoncé par les puissants de la terre et l’année suivante en octobre 1987, il était assassiné dans son bureau présidentiel dans des conditions non encore élucidés, son successeur, Blaise Compaoré (dont en soupçonne sa participation au complot contre Sankara) a dirigé le pays d’une main de fer au service de la France Afrique et des puissants. En 2013 la révolte de la jeunesse et de la population l’a chassé du pouvoir et a permis l’organisation d’élections libres.

La renommée de Sankara est immense, dans toute l’Afrique, car il symbolise avec d’autre grande figure, la lutte pour l’émancipation africaine. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lors d’un voyage dans une des iles du Cap Vert (ancienne colonie portugaise) lorsque j’ai vu dans certaines tavernes affiché cote à cote l’effigie d’Amílcar Cabral (grand révolutionnaire de Guinée-Bissau et du Cap vert qui fut assassiné par la police secrète de Salazar, le dictateur portugais) et celle de T Sakara. Il est significatif qu’il soit populaire même dans un pays non francophone.

Lors de la cérémonie du 15 octobre 2017, l’épouse de Sankara, Mariam SANKARA a lancé un appel solennel pour que toute la lumière soit faite sur les conditions et les complicités dans l’assassinat du dirigeant Burkinabé. Cet appel a été largement repris par de nombreuses associations. Je m’adresse au gouvernement français pour qu’il déclassifie les documents secrets défenses concernant cette affaire et qu’il aide la justice à faire toute la lumière sur cet assassinat, j’ai transmis cette demande à la députée de l’HERAULT Muriel Ressiguier que je représenté à cette cérémonie et au groupe des députés de la France Insoumise présidé par JL Mélenchon pour qu’ils appui cette démarche.

Justice pour Thomas Sankara

Rene Revol

 

 

Quand Jupiter partira en vrille : Contribution à l’analyse de la situation politique – La loi de Tocqueville

Des historiens et des sociologues ont l’habitude d’appeler « loi de Tocqueville » un phénomène particulier qu’on observe à mon avis en ce moment. En 1859, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville, auteur libéral de la première moitié du XIXe siècle, observe que l’effervescence sociale qui débouche sur la Révolution française de 1789 se développe dans un contexte d’amélioration économique. Ce ne serait donc pas en soi l’accumulation de la misère qui provoquerait la révolution, mais ce moment particulier où après une période de misère sociale une légère reprise de l’activité économique fait espérer au peuple une amélioration de ses conditions, qu’il ne voit pas venir. Bien qu’elle produise des aspirations grandissantes dans la population, la croissance économique est loin de profiter à tous. Se développe alors un puissant sentiment de ce que plus tard d’autres sociologues appelleront la frustration relative : les aspirations croissent de plus en plus vite alors que la situation des personnes stagne. Un tel contexte est favorable à l’ébullition révolutionnaire. On aurait très bien pu appeler ce phénomène « Loi de Marx » car Karl Marx fait la même remarque en 1849 dans Les luttes de classe en France pour décrire la période qui précède la révolution de février 1848. J’observe qu’aujourd’hui, nous avons sous les yeux un phénomène identique. La croissance économique et donc l’augmentation du revenu national ont particulièrement stagné dans la décennie récente, avec un PIB variant avec un taux de croissance entre 0% et 1,5%. Comme la croissance de la productivité annuelle est en moyenne de 1,5%, une croissance économique inférieure à ce chiffre est nécessairement destructrice d’emplois, à population constante. Ce phénomène s’aggrave dès lors que  la population active (le nombre total de personnes désirant travailler) augmente comme c’est le cas actuellement. Or, depuis l’an dernier, la croissance économique dépasse enfin la croissance de la productivité et on attend pour cette année 2017 une croissance du PIB de 1,7%. L’espoir d’une amélioration des salaires et de l’emploi peut ainsi naitre dans la population. Or force est de constater que les rapports sociaux qui se sont imposés dans la période précédente au profit du capital (sous l’effet des mesures des gouvernements Sarkozy et Hollande) font que cette croissance profite avant tout aux actionnaires comme le montre l’explosion des profits du CAC40, alors que le pouvoir d’achat stagne et maintient un chômage de masse, vu que cette croissance économique génère plus de créations d’emplois précaires que d’emplois stables. L’impatience sociale dans la population laborieuse et la jeunesse ne peut qu’en être aiguisée. La frustration relative ne peut que croître. D’autant que s’affirme et s’affiche sans complexe avec Macron une politique ouvertement favorable aux riches et dure envers les pauvres. L’effervescence sociale est grandissante dans notre pays. Cela s’est vu jusqu’à cet été dans de très nombreuses luttes locales, dont GM&S à la Souterraine dans la Creuse en a été le symbole, mais il y en eut beaucoup d’autres. Les mouvements sociaux plus centralisés de ce mois de septembre, avec les succès de la mobilisation du 12 septembre derrière une partie des syndicats et celle de la marche du 23 septembre de la France insoumise sont des indicateurs du climat social : loin de fléchir, nourrie de cette « frustration » qui relève de fait du sentiment de spoliation et d’injustice, cette effervescence peut prendre de l’ampleur, sans qu’on puisse dire quand et comment cela se développera.

Après avoir observé ce qui se passe en bas, jetons un œil sur la façon dont on peut caractériser ce qui se passe en haut.

Un Bonaparte sans base populaire.

De nombreux observateurs notent que la présidence Macron se caractérise par une centralisation intense du pouvoir. C’est un phénomène de « bonapartisation » de la Ve République, pour laquelle les institutions s’y prêtent à merveille. La verticalité du pouvoir se manifeste par cette toute puissance de la présidence dans l’initiative des lois, le caractère effacé d’un Premier ministre falot, « chef » d’un gouvernement composé de personnalités de second rang, une limitation drastique des pouvoirs du Parlement comme le symbolise bien la méthode des ordonnances, le peu de cas voire l’escamotage de tous les corps intermédiaires comme le montre la palinodie des discussions avec les syndicats cet été sur les ordonnances (ce qui amène aujourd’hui y compris les syndicats « réformistes » à se braquer contre le gouvernement), le mépris revendiqué des collectivités territoriales dont le rôle de maillage du territoire national et leur statut d’autonomie constitutionnelle sont mis en cause, tant par la baisse des dotations que par l’affaissement de leur autonomie fiscale avec l’exonération de la taxe d’habitation pour 80% de la population.… Bref, Macron fait le vide entre lui et le peuple, ébranle les institutions qui sont l’ossature républicaine. S’il copie certaines modalités du bonapartisme il n’est pas en position d’établir l’assise sociale de ce type de régime politique. Les deux Napoléons, comme tous les apprentis Bonaparte que nous a léguée l’histoire, renforçaient cette centralisation du pouvoir et œuvraient à la disparition des corps intermédiaires en recourant à un plébiscite populaire. Napoléon III, s’étant fait élire président grâce à la mobilisation électorale de la majorité paysanne de l’époque, avait pu isoler le prolétariat urbain ainsi que d’autres couches urbaines y compris bourgeoises. C’est un phénomène qu’a bien analysé Karl Marx dans le 18 brumaire de Louis Bonaparte. Le général de Gaulle mit en œuvre des processus similaires entre 1958 et 1969 en usant de l’arme plébiscitaire du référendum, où il obtenait de larges majorités qui lui fournissaient ainsi une base sociale dans le pays. Rien de tel avec Emmanuel Macron. Les 24% des suffrages obtenus au premier tour des élections présidentielles sont loin de relever d’un mouvement d’adhésion à sa personne ou à son programme qu’il dévoila avec parcimonie. Le parti pris de l’establishment médiatico-politique, laissant entendre le gros risque de voir Mme Le Pen  gagnante du 1er tour des présidentielles, a fortement aidé Macron à devancer d’assez peu ses concurrents. Son élection par défaut au second tour face à Mme Le Pen ne lui donne aucune légitimité populaire. Il n’y a donc rien d’étonnant qu’il soit devenu dans les sondages d’opinion 4 mois après son élection le président le plus impopulaire, y compris par rapport à François Hollande. On assiste donc à une bonapartisation du pouvoir, mais sans base populaire. La probabilité dans un tel contexte d’une rupture majeure avec le peuple est forte. Je pense d’ailleurs qu’Emmanuel Macron et son entourage le savent et qu’ils sont déterminés à mobiliser à plein régime leur pouvoir pour essayer d’infliger une défaite sociale aux couches populaires afin que la résignation l’emporte sur la révolte. On en est loin !

Le fait qu’ils aient choisi d’attaquer en priorité le droit du travail par la méthode autoritaire des ordonnances, alors que la majorité de l’opinion et y compris au sein du patronat ne le lui demandait pas, après avoir cherché à en dissimuler le contenu à la veille du second tour des législatives du 18 juin, montre la détermination idéologique de ce pouvoir à faire passer en force ses mesures libérales. Il se prépare à multiplier les annonces dans bien d’autres domaines en recourant à de brutales contre-réformes, dont celles sur le logement, sur les retraites ou les mesures à venir dans le budget d’austérité en préparation. Une telle frénésie d’agression néolibérale contre notre modèle social ne pourra que faire grandir l’exaspération et la frustration populaire et réduire sa base sociale.

Effervescence sociale, hégémonie culturelle et perspectives politiques.

Nul besoin d’être grand clerc pour savoir que dans les semaines et les mois qui viennent les mobilisations sociales vont croitre. La nécessité de leur convergence et de l’unité va de plus en plus s’imposer. Naturellement ici, nous ne savons pas dire quand et comment les choses se passeront. Mais dans ce contexte nous avons une responsabilité politique et il faut en préciser la teneur. Les sept millions de voix de Jean-Luc Mélenchon, nos 17 députés et leur groupe parlementaire, les dizaines de milliers de personnes de toutes les générations et de toutes origines qui ont manifesté le 23 septembre ou qui participent aux actions de milliers de groupes d’appui, tout cela fait de la France insoumise une alternative politique crédible dotée non seulement d’un leadership mais également d’un programme abouti. L’expérience du passé nous montre souvent que les mobilisations sociales s’épuisent faute de perspective politique, ou au contraire prennent de l’assurance et de la puissance quand une force politique s’affirme pour prendre la relève. Nous avons vécu ce dernier cas, notamment dans les luttes sociales très dures des années 1979 et 1980 : les mobilisations ouvrières et populaires se trouvaient confortées par la perspective rendue possible d’une victoire du programme commun de la gauche et de François Mitterrand. La situation n’est certes pas identique, mais il est aujourd’hui de la responsabilité de la France insoumise, qui en a d’ores et déjà réuni des bases solides, de travailler à construire cette alternative politique. Le fait que LFI ne soit pas un parti politique traditionnel de la gauche (trop porté le plus souvent à contenter de préparer les prochaines échéances électorales) mais un mouvement social, culturel et politique qui participe à de nombreuses dynamiques citoyennes et sociales dans le pays, lui donne une originalité et force particulière pour ouvrir une perspective pour le grand nombre, pour le conforter dans sa résistance aux attaques libérales. Les macronistes nous accusent de vouloir renverser l’ordre légal par la rue. Vous savez qu’il n’en est rien et que la France insoumise respecte le cadre républicain, celui comprenant également l’exercice libre du droit de grève et du droit de manifestation ! Mais notre impact politique de plus en plus large dans la population, notre lien aux mobilisations sociales de plus en plus unitaires va devenir un point d’appui et un outil très précieux. À un moment donné un Bonaparte isolé, sans adhésion populaire, voire confronté à l’hostilité majoritaire de la population ne pourra plus gouverner comme avant ; s’ouvriront alors des brèches et la perspective concrète de sa chute. Mais une autre condition est aussi nécessaire pour qu’une perspective politique soit efficace. Il faut qu’elle soit en harmonie avec un sentiment dominant dans la population. C’est ce que Gramsci dénommait « hégémonie culturelle ».Macron a tenté d’imposer une hégémonie culturelle fondait sur une opposition binaire entre société ouverte, libre et dynamique face à une société fermé, conservatrice et repliée sur elle-même. Le Charabia médiatique à décliner cette opposition sur tous les tons pendant la campagne électorale et madame Le Pen a bien joué son rôle d’épouvantail pour tenter d’accréditer cette thèse. Mais cela n’était que la surface des choses car cette opposition artificielle (société ouverte/ société fermée) est utilisé depuis de nombreuses années et elle est particulièrement remise en cause dans le cœur et l’esprit du peuple devant les effets dévastateur du libéralisme de cette soit disant société ouverte. La faiblesse relative du score de Macron au premier tour et l’émergence e du vote Mélenchon à plus de 20% étaient déjà le signe qu’une autre opposition se structurait dans l’opinion du grand nombre. Et quelque semaine et mois de  gouvernement macron, ont contribué largement à l’imposer. Il s’agit de l’opposition entre l’oligarchie financière et le peuple. Et, au risque de choquer les beaux esprits, l’opposition profonde entre les riches et les pauvres. Macron a réussi à se faire identifier comme le président au service des riches et Mélenchon comme le point avancé du rassemblement du peuple contre cette oligarchie. Dans une situation de frustration relative grandissante et d’effervescence sociale, une présidence autoritaire sans base populaire confrontée à un sentiment hostile delà majorité populaire, disposant d’une perspective politique, ouvre le champ des possibles. Voilà pourquoi Jupiter partira en vrille.

René Revol
Le 26 septembre 2017

Leçon de choses municipales n°3 Handicap : une politique globale pour l’égalité

Comme le disait Pierre Laroque, le père de la sécurité sociale en France : « une société se juge à la façon dont elle traite les plus fragiles de ses membres ». Ce principe, au coeur d’une République authentique, doit inspirer la cellule de base de la République que constitue la Commune. Et parmi les plus fragiles, les personnes en situation de handicap sont particulièrement concernées. Cela suppose la mise en place de mesures spécifiques pour ces personnes. L’action sociale dans ce domaine est transversale et touche toutes les sphères de la vie.

Qu’est-ce que le handicap ? Il est généralement défini par une déficience physique, psychique, et ce par rapport à un critère de normalité. Il est plus ou moins prononcé. Il est inné ou acquis à la suite d’un accident de la vie. Cette définition par trop essentialiste ne rend pas compte du fond du problème. Nous préférons une approche relationnelle du handicap. Une déficience physique ou psychique ne se vit pas de la même manière selon la société dans laquelle on est, selon la façon dont les autorités et les gens « normaux » regardent votre différence et la traitent. D’ailleurs, d’un certain point de vue, la grande majorité de la population est toujours en décalage par rapport à la norme dominante de la société. Parfois, dans des proportions faibles mais qui peuvent être vécus douloureusement ; d’autant que la maladie et la vieillesse peuvent produire des handicaps. Le handicap n’est donc pas seulement une situation mais aussi un processus.

De cette vision relationnelle du handicap, en découle une politique sociale adaptée qui doit permettre à toutes les personnes en situation de handicap, quel que soit le degré et la nature de leur handicap, de se vivre pleinement citoyen, à égalité de droits avec tous les autres. Pour cela, il faut transformer la relation sociale, en participant à la lutte contre toutes les inégalités.

C’est cette conception qui a inspiré notre action publique depuis 12 ans que je vais maintenant détailler. 

Handicap et Mobilité 

L’adaptation des voiries avec des trottoirs accessibles, des places de stationnement réservées, des voies douces, des accès adaptés dans les transports en commun… nécessite des investis­sements systématiques et continus. Depuis 2008, les 15 millions d’euros qui ont été consacrés à la réfection des principales voiries de la Commune ont systématiquement intégré des mesures adaptées. Par exemple, nous sommes passés de zéro à quatorze kilomètres de voies douces.

Depuis 2016, nous avons lancé un programme, validé par les services de l’État, de mise aux normes d’accessibilité des anciens locaux municipaux. Cet investissement constitue une partie prioritaire de notre budget annuel jusqu’en 2020. Les bâtiments neufs (Maison Commune, crèche, Espace Communal du Quartier de la Valsière, EHPAD, école Pierre Soulages…) et les nouveaux espaces publics (comme la place Jean Jaurès par exemple) ont intégré des facilités d’accès pour les personnes en situation de handicap.

Handicap et logement

L’aménagement de logements collectifs, privés ou publics, est désormais obligatoire depuis une quinzaine d’années et nous veillons à ce que ces normes soient respectées strictement. Mais il fal­lait aller plus loin en construisant des logements adaptés à des handicaps particuliers. C’est ce qui a été fait dans la résidence « Pavillon Vert » où le foyer d’accueil pour déficients psychiques autonomes « La Bastide » a été financé en 2013 grâce à l’affectation d’une partie de la pénalité pour manque de logements sociaux. Cette pénalité diminue grâce à l’effort entrepris dans ce domaine. En effet, nous sommes passés de 106 logements sociaux en 2010 à 516 en 2019, sans compter les foyers.

La résidence sociale « Omer Drigny » a été livrée en 2014 avec 11 logements adaptés à des per­sonnes âgées et deux pour des adultes polyhandicapés majeurs.

En 2018, nous avons livré la résidence sociale Tony Garnier dans le lotissement « les Ter­rasses de la Valsière » avec trois logements adaptés à des situations particulières de grabellois handicapés.

Nous accompagnons également les personnes qui font des adaptations dans leur logement indi­viduel, soit par une expertise, soit par une subvention exceptionnelle du CCAS pour les ménages à faibles revenus.

Nous serons très vigilants en ce qui concerne les logements futurs et j’avoue mon inquiétude suite à l’adoption de la loi ELAN en 2018 sur le logement qui envisage d’assouplir les normes dans ce domaine.

Handicap et école

Depuis 10 ans, à chaque rentrée scolaire nous accompagnons les enfants handicapés dans leur intégration à la vie scolaire. Lorsque c’est nécessaire, nous fournissons des tables ou du matériel adaptés à ces élèves. Aussi, nous appuyons les demandes des enseignants et des familles pour que ces enfants soient accompagnés pendant le temps scolaire proprement dit par des assis­tantes de vie scolaire. Certes, nos demandes auprès du rectorat ne sont pas toujours satisfaites, mais en ce qui concerne la Municipalité, nous mettons en place des dispositifs spécifiques pour accompagner ces enfants dans la période périscolaire, notamment sur le temps de la restaura­tion, qui est notre responsabilité.

En effet, l’objectif de l’intégration des enfants porteurs de handicap dans la vie scolaire ordinaire est louable et nous le partageons. Mais cela ne peut se faire par la destruction des filières de l’enfance inadaptée. Il faut donc une politique d’inclusion accompagnée en moyens humains et matériels. Une inclusion sans moyen aboutit au résultat inverse de l’objectif recherché.

Dans cet esprit, à la rentrée dernière, une classe spécifique de 7 enfants autistes âgés de trois à cinq ans s’est installée dans une des salles de l’école maternelle Jean Ponsy. Cette classe est sous la responsabilité de l’agence régionale de santé et d’un organisme spécialisé ; six professionnels travailleront auprès de ces enfants qui pourront ainsi évoluer dans un milieu scolaire ordinaire, même si leur accompagnement médical et pédagogique nécessite une salle dédiée. Ce sera la deuxième unité de ce type dans notre département et nous espérons que cela fasse école ail­leurs. Car le dépistage précoce de l’autisme et son traitement avant cinq ans sont des exigences encore trop peu reconnues dans notre pays. Cette première année d’expériences s’est avérée extrêmement positive y compris dans les relations avec le reste de l’école.

Handicap et emploi

L’accès à des emplois stables est un vecteur essentiel de l’intégration des adultes en situation de handicap. À notre arrivée, la Commune payait une amende pour non-respect de l’obligation d’employer au moins 6 % de personnes en situation de handicap. Cela est fini depuis quatre ans et nous avons même dépassé les obligations légales dans l’emploi municipal.

Aussi, nous sommes intervenus auprès du préfet et du député de la circonscription pour que la suppression brutale des emplois aidés au cours de l’été 2017 épargne les agents municipaux en situation de handicap. Nous avons pu ainsi sauver ces emplois que nous allons désormais pouvoir pérenniser.

Le point emploi municipal est également mobilisé auprès des employeurs privés que nous infor­mons des différents dispositifs qu’ils peuvent mobiliser afin de proposer des emplois adaptés à l’embauche de personnes handicapées.

Handicap et vie sociale

L’intégration des personnes handicapées dans notre société doit aussi traverser tous les autres aspects de la vie sociale. Nous avons notamment plusieurs associations sportives qui mobilisent le handisport de manière systématique. Nous avons pu ainsi, lors de la soirée des champions, hono­rer un jeune sportif grabellois handicapé qui a remporté plusieurs titres dans sa discipline, la boccia.

Pour conclure, soulignons le fait que toutes ces actions portées par la Municipalité et de nom­breux bénévoles associatifs ne peuvent pleinement réussir que si tous les citoyens s’y associent.

Cela constitue un socle solide pour établir une politique du handicap à une échelle plus vaste. Par exemple, à l’échelle de la Métropole.

Montpellier Métropole en commun : c’est parti !

Réunis à Grabels le 12 juin, nous avons lancé avec les citoyens d’une dizaine de commune de la Métropole un projet commun pour la Métropole. Décidés à travailler collectivement et à rendre aux communes leur souveraineté, le projet que nous souhaitons porter et décliner lors des élections municipales de mars 2020 comportent trois grands domaines principaux qui nous paraissent les plus urgents :

– Développer une ceinture verte autour de Montpellier
– Développer un bouclier social local pour lutter contre la pauvreté et la précarisation
– Faire vivre une démocratie partagée dans la Métropole, en rendant leur liberté aux communes, et en offrant aux citoyens un pouvoir d’action et de contrôle

La pertinence de porter des propositions communes sur l’ensemble de la Métropole doit être comprise par toutes et tous. Car aujourd’hui, la Métropole a un pouvoir considérable sur la vie des 30 communes qui entourent Montpellier. Or, beaucoup de nos concitoyens n’ont pas conscience de cet impact. C’est pourquoi, nous organiserons parallèlement à la construction de ce projet, des ateliers citoyens, ouverts à tous pour expliquer comment se fait le budget, le rôle des élus métropolitains, les compétences propres à la Métropole et aux communes. Vous pourrez sur ce site proposer vous-même des ateliers sur des sujets de votre choix : transports, énergie, agroécologie, gestion des déchets, urbanisme…

L’objectif est de voir les choses en grand et d’offrir une vision globale de nos territoires à l’heure où tous les appétits politiques et médiatiques se concentrent sur la commune de Montpellier.

Notre ambition est de développer un projet commun pour le territoire métropolitain, chacun étant libre ensuite dans sa commune de le mettre en œuvre et de le définir selon les formes qui conviennent le mieux. La charte programmatique de la France Insoumise (https://lafranceinsoumise.fr/2018/11/08/texte-programmatique-national-pour-les-elections-municipales/)  constitue évidemment pour un certain nombre d’entre nous un des supports utiles à la constitution de ce projet.

Vous retrouverez les premières pistes étudiées issues de nos échanges lors de la réunion du mercredi 12 juin dans l’onglet « Notre Projet en commun » ; celui-ci sera régulièrement réactualisé au fil des échanges que nous continuerons d’avoir tous ensemble ! Vous pouvez directement participer à la constitution de ce projet en nous contactant dans la rubrique « Vos idées ! »

Pour rester informé de nos actions et y participer, envoyez un mail à : lavenirencommunemtp@gmail.com